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Points de vue

Ramadan et Carême - Le jeûne comme véritable chemin de conversion

Rédigé par Omero Marongiu-Perria | Mercredi 18 Février 2026

           


Cette année, chrétiens et musulmans ont l’opportunité de cheminer ensemble autour de la pratique du jeûne, durant les périodes correspondant au Carême et au mois de Ramadan qui débutent presque au même moment. Voici une bonne occasion, au-delà du simple dialogue, de partir à la découverte commune d’une pratique qui s’ancre dans les profondeurs de l’histoire humaine. Et si le jeûne, au-delà de ses formes diverses, constituait un langage commun par lequel Dieu appelle les croyants prendre le chemin de la conversion du cœur ?

Chez les chrétiens, une abstinence inscrite dans l’histoire biblique

La fête de Pâques représente un événement majeur pour les chrétiens puisqu’elle célèbre la résurrection de Jésus Christ. Par la mort de Jésus au Golgotha et sa résurrection, Dieu offre un chemin de vie renouvelée à l’humanité, fondé sur l’espérance du salut. Le Carême est un temps du calendrier liturgique chrétien qui précède Pâques ; il ne figure pas explicitement dans la Bible mais il trouve son enracinement scripturaire d’abord dans ce que le Nouveau Testament relate de l’expérience de Jésus au désert : « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. » (Matthieu 4:2) Les Évangiles mentionnent ainsi que, durant cette période, Jésus fut tenté par le diable et ils nous montrent comment, nous aussi, nous pouvons résister au mal. Alors qu’il avait faim, nous dit le texte, « le tentateur s’approcha et lui dit : "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains." Mais Jésus répliqua : "Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu." »

Pour les chrétiens, le chiffre 40 s’ancre aussi dans une tradition biblique plus ancienne, lié aux épreuves que les anciens prophètes et les Hébreux ont eu à affronter. Moïse a demeuré 40 jours et 40 nuits au Sinaï, « il ne mangea point de pain, et il ne but point d’eau. Et l’Éternel écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix paroles » (Exode 34:28). Le prophète Élie a marché, quant à lui, 40 jours vers le mont Horeb, pour y rencontrer Dieu après avoir fui les persécutions de ceux qui avaient dénié le message de Dieu (1 Rois 19:8).

Le Carême s’est donc progressivement établi dans les premiers siècles du christianisme comme un temps de préparation à la célébration de Pâques ; il est marqué par le pardon et la réconciliation, la prière, l’aumône et le jeûne. Il démarre le mercredi des Cendres et il s’étale jusqu’au Jeudi saint qui marque le dernier repas que Jésus prit avec les apôtres, avant d’être arrêté par les soldats romains. Dans cette perspective, le carême représente à la fois un temps de commémoration d’une longue histoire humaine et spirituelle, de lien intime à Dieu et de dépassement de soi.

Chez les musulmans, une pratique qui poursuit le chemin de l’abstinence

Le jeûne, dans le Coran, est institué en lien avec cette vaste histoire qui le précède : « Ô, vous qui avez foi ! Le jeûne (siyâm) vous a été prescrit, comme il l’a été à ceux d’avant vous, peut-être parviendrez-vous à vous prémunir en conscience (taqwâ) ; durant un nombre de jours limités (…) » (Coran 2:183-184) D’emblée, le Coran inscrit la pratique du jeûne dans une continuité historique et spirituelle avec les traditions monothéistes antérieures. Loin de représenter un marqueur identitaire ou d’appartenance collective, le jeûne, pratiqué durant une période précise du calendrier musulman, possède un objectif qui touche les croyant-e-s au plus profond de leur être et de leur intimité.

Le mot siyâm, et son équivalent sawm, viennent en effet d’une racine arabe signifiant l’abstinence. Le Coran décrit ainsi l’attitude de Marie/Maryam lorsque, recevant la visite de l’ange lui annonçant la nouvelle de sa grossesse, elle lui dit : « J’ai fait vœu d’abstinence (sawm) pour le Très Miséricordieux ; en ce jour, je n’adresserai la parole à aucune personne. » (Coran 19:26) De même, on traduit généralement le terme arabe taqwâ par la « crainte » de Dieu ou la « piété », mais son étymologie renvoie plutôt au fait d’éviter quelque chose pour se préserver. La pratique du jeûne fondée sur une véritable abstinence et une diminution de la nourriture permet ainsi d’entrer dans une intimité plus profonde avec soi et avec Dieu.

Le jeûne, en islam, possède également deux particularités. La première est qu’il consiste dans l’absence totale de nourriture, de boisson et de relations sexuelles de l’aube au coucher du soleil. Cela requiert, chez les croyant-e-s, une réflexion profonde sur le mode de vie, le rapport à l’alimentation, avec notamment la nécessité de s’éloigner, temporairement, du tumulte de la vie pour entrer dans un discernement plus fort de ses vrais besoins. La deuxième particularité réside dans le fait que les musulman-e-s suivent un calendrier lunaire, qui compte 354/355 jours. Chaque année, le mois de Ramadan arrive avec donc avec une avance de 10/11 jours sur l’année précédente. Au bout de 33 ans, le jeûne a donc couvert l’ensemble d’une année solaire, ce qui permet aux musulman-e-s de vivre le Ramadan au rythme de chaque saison.

Le jeûne constitue un véritable chemin de conversion

Jeûner peut paraître, de prime abord, comme quelque chose de surprenant et de contre nature pour qui ne le pratique pas. Pourtant, l’abstinence volontaire de nourriture, dans les différentes formes proposées au sein des traditions religieuses, représente un puissant vecteur d’élévation spirituelle. Une personne en bonne santé choisit de s’affaiblir physiquement pour mieux se mettre à l’écoute de son corps, de son esprit, et se frayer un chemin orienté vers Dieu. Par le fait qu’il ressent la faim, la soif et la fatigue, le corps s’invite à nous comme un véritable lieu d’ascèse spirituelle. Aussi, par l’expérience du manque, les croyant·e·s (re)découvrent à chaque fois leur vulnérabilité et leur (inter)dépendance, comme leur dépendance à Dieu. De même vivre concrètement la faim, durant la journée, devrait raisonner comme une invitation à la gratitude et à la solidarité.

Le Coran, en une formule lapidaire, résume toute la force qui unit la personne qui jeûne à Dieu : « Et lorsque, (durant le jeûne), Mes serviteurs t’interrogent, (Muhammad), à Mon sujet, sache que Je suis proche ; Je réponds à l’appel de celui qui m’appelle. Eh bien, qu’ils répondent également à Mon invitation et qu’ils aient foi en Moi, ainsi seront-ils sur un chemin de discernement. »

Le jeûne nous invite donc à changer de perspective ; lorsque Jésus dit, en réponse à la tentation du diable, que l’être humain ne vit pas seulement de pain, il rappelle le passage du Deutéronome dans lequel Dieu rappelle aux Hébreux, à travers la longue traversée du désert, que seul l’abandon à Dieu représente la vraie voie de la conversion intérieure : « Il t’a humilié, il t’a fait souffrir de la faim, et il t’a nourri de la manne (…), afin de t’apprendre que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel. » (Deutéronome 8,3) La convergence, cette année, des dates du Carême et du Ramadan invite ainsi les chrétiens et les musulmans, dans leurs traditions respectives, à partager la route d’une quête commune : celle de la conversion du regard sur le monde, sur la liberté et la justice, dans un lien toujours plus profond à Dieu.

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Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).

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