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Points de vue

L’islamophobie est-elle en train de s’essouffler ?

Rédigé par Alain Gabon | Mardi 26 Novembre 2013



L’islamophobie est-elle en voie d’essoufflement ? Cette question paraîtra incongrue, voire déplacée, dans une conjoncture où tout indique qu’elle est, au contraire, en train d’exploser.

Prolifération de unes sensationnalistes dans les grands magazines, dont la routine désormais bien établie consiste à jeter la suspicion et à attiser la paranoïa ambiante vis-à-vis de l’islam, souvent d’ailleurs dans une intention mercantile aussi avouée qu’irresponsable.

Explosion vertigineuse des agressions verbales ou physiques contre des individus, mosquées et associations musulmanes, attestée par la totalité des recensements, qu’ils soient privés comme le CCIF ou étatiques comme le ministère de l’Intérieur.

Désinhibition dans l’expression ouverte du rejet des musulmans en France (les cas de Véronique Genest ou Richard Millet n’étant que les plus emblématiques) ; sondages d’opinions indiquant tous un refus croissant non plus seulement de l’« islamisme » mais de l’islam sur le territoire français ; multiplication sans fin des projets législatifs visant à limiter toujours davantage l’expression des identités, pratiques et fois islamiques : tous les voyants sont bel et bien au rouge.

Une islamophobie d’Etat renforcée

De plus, l’espoir de voir reculer l’islamophobie d’Etat qu’avait suscité chez les musulmans l’arrivée du gouvernement Hollande au pouvoir a maintenant fait long feu, son ministre le plus populaire, Manuel Valls, s’imposant comme un Claude Guéant de gauche sur ce terrain, avec ses saillies assassines sur le voile islamique « qui empêche les femmes d’être elles-mêmes » et doit rester un « combat essentiel pour la République ».

L’islamophobie ou plus exactement l’islamo-paranoïa telle que l’a analysée Raphaël Liogier, cette panique morale injustifiée selon laquelle l’islam serait une menace mortelle pour la République, la démocratie, « nos valeurs » ou nos « modes de vie », est donc bel et bien devenue une idéologie consensuelle couvrant à des degrés divers tout le spectre de la vie politique de l’extrême droite à l’extrême gauche, tel un ciment national qui fait des musulmans les boucs émissaires de la nation.

Trois utilités politiques

Et ce d’autant plus que l’islamophobie remplit de plus en plus certaines fonctions très concrètes qui la rendent éminemment « utile », voire désormais indispensable à nos classes dirigeantes. Mentionnons-en trois :

1) Elle permet aux classes dirigeantes occidentales de se présenter à moindres frais comme moralement supérieures et « évoluées » par rapport à des populations musulmanes présentées, elles, de façon antithétique, comme « arriérées », rétrogrades, réactionnaires, obscurantistes, « communautaristes », des oppresseurs de femmes que nous nous devons de rééduquer, de « réformer ». On reconnaît dans cette posture facile et complaisante le vieux syndrome de l’ethnocentrisme paternaliste et néo-colonial, dont l’état mais aussi une large part de la population française ne se sont jamais départis.

2) Elle fournit un ennemi de l’intérieur fort pratique, un bouc émissaire qui permet de canaliser le mal-être français sur ces populations. On évite ainsi que le ressentiment populaire croissant ne se porte sur les élites d’état et la classe capitaliste. Dans un contexte de crises multiples tant économiques qu’identitaires, les musulmans (rejoints en cela par les Roms) servent d’exutoire et de boucliers humains pour nos puissants, comme en leur temps les juifs.

3) Les classes dirigeantes se savent donc menacées et connaissent parfaitement la rancœur intense que les classes populaires ont développée à leur égard. La problématique identitaire, les accusations infondées de « communautarisme », les débats sans fin sur des questions bidons genre « l’islam est-elle compatible avec la démocratie ? » sont aussi des opérations de diversion.

Culturalisant les vrais problèmes des Français qui sont avant tout d’ordre économique (chômage, précarité, appauvrissement, déclassement social, pouvoir d’achat laminé, stagnation des salaires), les élites du pouvoir tentent par ces écrans de fumée de faire diversion et de masquer leur totale impuissance à résoudre ces problèmes, qu’ils déplacent alors sur des thématiques symboliques (les « valeurs », « l’identité nationale » infiniment plus faciles à manier médiatiquement et électoralement. Surtout que ce genre de discours identitaires creux ne coûte rien de plus que des effets de manche et des postures de matamores républicains « champions de la laïcité et du droit des femmes » à la Manuel Valls.

On comprend donc mieux cette étrange complaisance, cette passivité nonchalante de nos élites vis-à-vis du cancer de l’islamophobie. Dit brutalement, celle-ci leur est utile à plus d’un titre, surtout dans ce contexte de crise aigüe. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux politiciens en fassent leurs choux gras, ou pour donner dans le clin d’œil, leurs pains au chocolats.

Un essoufflement relatif ?

Il n’en reste cependant pas moins que depuis quelques temps, l’avancée de l’islamophobie, jusque là sans obstacle et surtout pas de la part de l’Etat qui, au contraire, y contribue puissamment par ces débats et ces lois, semble marquer le pas et trouvent au moins une certaine limite juridique, la loi française garante des libertés faisant désormais de plus en plus souvent obstacle aux projets des islamo-paranoïaques. Il faut d’ailleurs pour cette raison s’attendre à ce que si la loi française gêne lorsqu’il s’agit d’exclure le musulman sous l’alibi hypocrite de la laïcité ou de l’égalité des femmes, certains tenteront simplement de la changer ou d’en bouleverser les équilibres pour permettre encore plus facilement la « limitation » d’une religion qui leur déplaît.

Citons quelques-uns des revers cuisants des projets d'islamo-paranoïaques parmi les plus médiatisés :
1) L’annulation en mars 2013 par la Cour de cassation du licenciement de l’employée de la crèche Baby Loup ;

2) La proposition, cet été, du Haut Conseil à l’Intégration suggérant d’étendre l’interdiction des signes religieux aux universités, proposition immédiatement déboutée par l’Observatoire de la laïcité et le Président de la Conférence des présidents d’universités, mais aussi par la ministre de l'Enseignement supérieur Geneviève Fioraso et le président Hollande en personne, tous deux ouvertement opposés à une telle loi, pour le moment donc enterrée ;

3) Les incessantes offensives législatives, rapports parlementaires et autres projets de lois proposant d’étendre la « neutralité religieuse » (euphémisme pour la répression des identités religieuses trop visibles) aux entreprises du secteur privé, projet jusque-là tenu en échec. Et ce d’autant plus que les enquêtes récentes suggèrent que le monde de l’entreprise, lui, est en grande majorité contre ce genre d’interdiction et dit avoir besoin avant tout de règles claires, pas de lois supplémentaires ;

4) Les contre-attaques de parentes d’élèves voilées qui, en ayant assez de se voir discriminées et ostracisées lors de sorties scolaires, ont commencé à s’organiser dans des collectifs et viennent de remporter leur premier grand succès.

Certes, ces victoires peuvent sembler modestes et relatives par rapport à l’énorme progression du rejet et du ressentiment vis-à-vis de l’islam dans les consciences, les discours, et les lois. Surtout, les entreprises législatives visant à « encadrer », limiter ou interdire purement et simplement l’expression religieuse dans des espaces sociaux de plus en plus larges restent incessantes, même si nombres d’entre elles ne font l’objet d’aucune médiatisation.

L’enjeu Baby Loup

C’est donc dans le contexte d’une période de défaite relative de la part des islamophobes qu’il faut comprendre la rage et l’énergie du désespoir avec laquelle ils ont réinvesti l’affaire Baby Loup suite à leur échec de mars 2013. Après avoir délibérément donné à cette affaire une dimension nationale, l’employée licenciée se voyant transformée en symbole de « l’offensive islamiste contre la République » tout comme avant, les femmes niqabistes s’étaient vues déshumanisées et réduites à des symboles par nos nobles « féministes » à la Badinter, le clan des pseudo-laïcards place aujourd’hui tous ses espoirs dans le jugement très attendu de la Cour d’appel de Paris le 27 novembre.

Les enjeux et conséquences de cette décision sont en effet énormes, et pas seulement pour les musulmans mais pour toute personne attachée à la liberté de conscience en France. Si le jugement de la Cour de cassation est confirmé et que le licenciement de l’employée reste illégal, alors les libertés d’expression et de conscience dans le secteur privé seront consolidées. Mais si, comme l’espèrent les faux laïcs à la Bougrab et Badinter, ce jugement est cassé, alors on ouvrira tout grand les portes à un déluge de nouvelles lois qui pourraient bien alors bannir toute expression religieuse dans la totalité du secteur privé.

*Alain Gabon, professeur des universités aux États-Unis, dirige le programme de français à Virginia Wesleyan College (université affiliée à l’Église méthodiste de John Wesley), où il est maître de conférence. Il est l’auteur de nombreuses présentations et articles sur la France contemporaine et la culture française.