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Société

Quand fantasmes et discours politiques construisent l'islamophobie

Rédigé par Maria Magassa-Konaté et H. Ben Rhouma | Jeudi 21 Novembre 2013

« La République à l’épreuve de l’islam », telle était la thématique abordée lors du colloque qui se tenait à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), jeudi 14 novembre. La quinzaine d'intervenants étaient invités à dresser un état des lieux général de l’islam et des musulmans dans une France en proie à une islamophobie qui se banalise. Retour sur cette journée.



© IRIS - Le colloque « La République à l’épreuve de l’islam » à l'Iris, jeudi 14 novembre. De gauche à droite : Samir Amghar, Marwan Muhammad, Didier Billion, Jacques Myard, Tareq Oubrou et Madjid Si Hocine.
© IRIS - Le colloque « La République à l’épreuve de l’islam » à l'Iris, jeudi 14 novembre. De gauche à droite : Samir Amghar, Marwan Muhammad, Didier Billion, Jacques Myard, Tareq Oubrou et Madjid Si Hocine.
L’islam interroge, l’islam obsède même. Dans les kiosques, à la télévision, dans les déclarations des politiques : l’islam est partout. La deuxième religion de France est devenue un sujet polémique. Dans ce contexte, l’IRIS organisait un colloque intitulé « La République à l’épreuve de l’islam » le 14 novembre.

A l’ouverture des débats, Bariza Khiari, la vice-présidente du Sénat, donnait le ton de cette journée. « Si l’islam est devenu dans le monde un sujet politique, sa diabolisation est incontestablement une impasse. Nous devons être capables de lutter contre l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques sans stigmatiser les musulmans et donner à chacun les moyens d’exercer dignement sa pratique religieuse sans transiger sur les principes républicains », a-t-elle déclaré dans l’allocution d’ouverture du colloque.

Fantasmes sur l’islam politique

Dans un premier temps, les fantasmes liés à l’arrivée au pouvoir de partis islamistes en Tunisie et en Egypte, après les bouleversements survenus dès la fin de l'année 2011, ont été balayés, en contradiction avec des observateurs français qui, après avoir encensé les « printemps arabes », avaient fustigé des « hivers islamistes ».

Jean-Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po Paris, a exposé cette analyse. « Personne ne parle de l'UGTT (Union générale tunisienne du travail, ndlr), une organisation de travailleurs qui est l’incarnation du mouvement social en Tunisie. Mais des islamistes, si », a-t-il constaté. « La réalité est plus compliquée. Cela est déroutant pour nos clichés. Arrêtons de nous aveugler. Nous avons en phase des sociétés très complexes », a-t-il lancé.

Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre et sénateur du Territoire de Belfort, invité sur cette partie, a refusé de parler d'un « islam politique » mais considère « l’islamisme » comme « un détournement de la religion à des fins politiques » et le produit d'une « réaction de refus à l’hyperindividualisme, au libéralisme et peut aller jusqu’à l’excès qui est le djihadisme ». L’ancien ministre, à l'initiative de la première consultation initiée en vue de la création du Conseil français du culte musulman (CFCM), a offert une vision très négative des partis se présentant comme islamiques tout en estimant que la République est « bien évidemment compatible avec la religion musulmane ».

Bariza Khiari, la vice-présidente du Sénat.
Bariza Khiari, la vice-présidente du Sénat.

Des musulmans à l'épreuve du racisme

Plusieurs intervenants sont allés en ce sens dans la seconde partie du colloque. « L’islam sera un problème si on en fait un. Il relève de la construction plus que de la réalité », indique Marwan Muhammad, porte-parole du CCIF, partant du constat que les « musulmans consomment comme les autres et ont un fort taux d’adhésion à la culture française ». « L’homophilie en termes d’amitié est même moins forte chez les musulmans », a-t-il fait remarquer, en citant une enquête de l'Institut national d'études démographiques (INED).

« La République est mise à l’épreuve par la présence du racisme et de l’islamophobie », juge-t-il. On assiste à « une libération de la parole raciste qui vise souvent les musulmans et les Arabes », avait déjà dénoncé le député des Français de l’étranger (Maghreb/Afrique de l’Ouest), Pouria Amirshahi. « L’islam est une religion presque comme les autres. Presque, car toutes ces polémiques auraient créé un émoi s’il s’était agi de juifs ou d’homosexuels », a fustigé Madjid Si Hocine, médecin et animateur de l’association L’Egalité d’abord.

Développement d’un islam militant

La présence aux débats du député UMP Jacques Myard, actif dans l'interdiction du voile à l'école en 2004 et du niqab dans les rues en 2011, annonçait un échange vif. Ce fut le cas. Ce dernier estima sans détour que c’est l’islam qui met à l’épreuve la République, qui n’a rien à se reprocher et que c’est « aux musulmans de répondre s'ils sont compatibles ».

« Je sens le recul de la raison face à l’émotion » a témoigné, de son côté, le recteur de la mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou, indiquant que l’islam est mis à l’épreuve par la République mais dans un sens religieux. « Aujourd’hui, il n’y a plus de civilisation musulmane, il faut faire une réinterprétation du Coran à la lumière du contexte », selon lui. « La foi est une pratique. La pratique ne fait pas la foi », insiste l’imam, considérant que les musulmans doivent développer une « échelle de valeurs » quand le le voile et le halal prennent trop de place dans leurs vies, à son goût.

Habitué à braver les critiques comme lorsqu’il avait choisi de récupérer sa peau de banane à la cérémonie antiraciste des Y’a Bon Awards en juin dernier, Christophe Barbier, le directeur de la rédaction de L'Express a accepté l’invitation de l’IRIS. Mais il est reparti trop tôt pour répondre aux interrogations de l'auditoire et d'invités sur ses Unes entretenant la peur de l'islam.

« La montée de l’islam est un bon défi à relever pour le pacte républicain », a-t-il déclaré, jugeant que « le danger est le repli communautaire ». Christian Delorme, prêtre du diocèse de Lyon a remarqué « le développement d’un islam militant » qui se reflète par une « dynamique religieuse très très visible ». « Beaucoup de jeunes issus de l’immigration n’ont pas trouvé leur place dans la société française face aux soupçons sur leur légitimité et se réfugient dans l’islam, à défaut d’être accueillis dans la société », analyse-t-il.

Face à une laïcité modifiée

En pleine crise économique, le mythe de l’islamisation prend rapidement de l’essor dans la société. Il s’agit de « l’angoisse des petits nombres. Moins ils sont nombreux, plus ils sont dangereux. Cette position est présente dans tout le champ politique », a pu expliquer le sociologue Raphaël Liogier. Le musulman est le bouc émissaire idéal car « rassembleur » : l’Arabe supposé qu’il est ne plaît pas vraiment à la droite et sa religion qualifiée d’« antimodernité » exaspère la gauche.

La communauté musulmane subit alors des politiques « une laïcité complètement modifiée issue du rapport Baroin », dénonce Marwan Mohammed, chargé de recherche au CNRS. « On peut interdire le voile intégral au nom de l’ordre public mais pas au nom de la laïcité. Ce principe juridique a été vidé de son contenu. Il n’a gardé que son contenant », a aussi critiqué M. Liogier.

Dans ce contexte, les fautes d’un individu se présentant comme musulman vont être imputées à l’ensemble de la communauté musulmane. « Dès que, dans le monde, des terroristes se revendiquent comme musulmans, la communauté musulmane est interrogée », dénonce M. Mohammed, qui fait remarquer que « l’islamophobie vise aussi les musulmans présumés », les Arabes.

« L'intégration réussie des Arabes dérange »

Cette islamophobie prend naissance dans les « souvenirs coloniaux », a ajouté Pascal Boniface, dans l’allocution de clôture du colloque. « La guerre d’Algérie n’est pas terminée pour un certain nombre de Français. » Si, pour lui, la situation est moins pire pour les Arabes qu’il y a « 20 ou 30 ans » et que beaucoup sont à présent « médecins ou avocats », la « montée en puissance des Arabes et donc leur intégration réussie gênent, dérangent ».

Les propositions de loi destinées à « interdire aux mamans voilées d’accompagner les sorties scolaires, visant les nounous voilées et la proposition du Haut Conseil à l'intégration (HCI) d’interdire le voile aux étudiantes sont une façon stigmatisante d’agir », dénonce encore le directeur de l’IRIS. Les musulmans sont la cible facile d’un imaginaire façonné et institutionnalisé par les forces au pouvoir. Il ne tient qu'à eux et aux populations marginalisées de se prendre totalement en main pour se faire respecter.






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