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Cinéma, DVD

Le vénérable W : quand le bouddhisme prêche l’islamophobie

Rédigé par | Vendredi 9 Juin 2017



Après la projection au festival de Cannes du film « Le Vénérable W. », de Barbet Schroeder (en salles depuis le 7 juin), le mouvement intégriste Ma Ba Tha, emmené par le moine bouddhiste Wirathu a été interdit par les autorités birmanes. Mais fin mai 2017, un autre parti politique est né sous l’appellation des « 135 patriotes unis » réunissant les adeptes de la pensée extrémiste de Wirathu. (photo © Les films du losange)
Après la projection au festival de Cannes du film « Le Vénérable W. », de Barbet Schroeder (en salles depuis le 7 juin), le mouvement intégriste Ma Ba Tha, emmené par le moine bouddhiste Wirathu a été interdit par les autorités birmanes. Mais fin mai 2017, un autre parti politique est né sous l’appellation des « 135 patriotes unis » réunissant les adeptes de la pensée extrémiste de Wirathu. (photo © Les films du losange)
Avec son visage rond bon enfant, son sourire implacable, sa robe safran, ses gestes lents, sa posture de recueillement, Ashin Wirathu a tout du bon moine bouddhiste auprès de qui l’on prête l’oreille pour écouter à l’envi des paroles spirituelles. Mais si la voix est douce, le discours, lui, est fait de poison : « Les mosquées sont leur base de guerre. Les musulmans sont comme les poissons-chats : ils se reproduisent en nombre, tuent leur propre espèce et détruisent leur environnement. »

Celui qui fit la une du Time en 2013 avec pour titre « The Face of Buddhist Terror » (« le visage de la terreur bouddhiste ») est au centre du film documentaire de Barbet Schroeder Le Vénérable W. Le réalisateur suisse signe ici le troisième volet d’une trilogie qu’il entend consacrer aux « figures du mal », après Général Idi Amin Dada : autoportrait (1974) sur le dictateur ougandais et L’Avocat de la terreur (2007) sur Jacques Vergès, qui défendit tout autant Omar Raddad, victime d’une erreur judiciaire, que le nazi Klaus Barbie ou encore le khmer rouge Khieu Samphân, jugés pour crimes contre l’humanité.

L'essentialisation des musulmans pour mieux les exterminer

La force du film de Barbet Schroeder réside en ce qu’il laisse s’exprimer Wirathu jusqu’au tréfonds de ses convictions, sans y apporter de commentaires journalistiques dénonçant ses propos. Au spectateur de constater la puissance du discours de manipulation des masses qui puise dans la référence culturelle du peuple birman à plus de 90 % bouddhiste pour justifier la chasse aux musulmans : « Si on peut tuer un animal [faisant notamment référence au rite sacrificiel de l’Aïd], on peut tuer un homme » (opposant ainsi les musulmans aux bouddhistes pour la plupart végétariens).

Visiblement traumatisé par le viol d’une femme par trois musulmans qu’ils ont ensuite égorgée, drame duquel il raconte avoir eu écho durant son adolescence, le moine Wirathu fait de tous les musulmans des violeurs et des égorgeurs en puissance. Dans ses prêches auxquels assistent plusieurs centaines, voire parfois des milliers de personnes au fil des années, il n’appelle pas à la violence directe envers les Rohingyas, minorité ethnique de confession musulmane, mais à la défense de « la race » et de « la religion » face aux envahisseurs.

Non sans rappeler les ressorts de l’antisémitisme qui avance des arguments prétendument économiques en taxant les juifs de banquiers avides qui veulent dominer le monde ou les discours des adeptes de l’extrême droite européenne qui brandissent la menace du grand remplacement Wirathu appelle au boycott des commerces tenus par les musulmans et à éviter les mariages mixtes au nom de la « préservation de la race et de la religion ».

Dès 1997, il s’était fendu d’un ouvrage intitulé La Peur de la disparition de la race, qui s’était écoulé comme des petits pains et dont il n’est pas peu fier car il sait avoir su influencer ses lecteurs. Une mosquée a été incendiée en 1997, à Mandalay, deuxième plus grande ville de Birmanie. « Les émeutes (interreligieuses) de 1997 n’ont pas réussi car il n’y avait pas de leader », entend-on de sa bouche. « Maintenant on s’organise comme la CIA et le Mossad pour être efficace. » Plutôt inquiétant de la part d’un moine bouddhiste censé promouvoir la bienveillance et la compassion.

Il prend la tête du mouvement 969 qui entend « rassembler tous les bouddhistes » par opposition à 786 qui, selon la cosmologie numérologique, serait censé signifier « Au nom d’Allah le Miséricordieux ». Mais 969 (trois chiffres censés représenter les attributs du bouddhisme) se transforme vite en slogan « Acheter 969 » en devenant des autocollants sur fond de drapeau birman accolés aux vitrines pour appeler à boycotter les commerces tenus par les musulmans.

Le mouvement 969 est aussi à l’origine des exactions commises à l’encontre des Rohingyas en 2012 dans l’État d’Arakan (appelé Rakhine par le régime birman) : incendies de mosquées et de villages entiers sans que la police et les autorités interviennent, morts tabassés par la population, qui conduisent au déplacement de 140 000 Rohingyas dans 40 camps de fortune ou dans les pays avoisinants.

Wirathu s’enorgueillit d’être à l’origine des lois de 2012 qui interdisent aux musulmans d’être polygames, de contracter des mariages avec des bouddhistes et les obligent à espacer les naissances au moins tous les 3 ans. Pour les Rohingyas, apatrides dans leur propre pays (pas de droit de vote, pas de droits sociaux…), 2012 est une année noire alors même que Aung San Suu Kyi entre pour la première fois comme députée au Parlement et obtient le Prix Nobel de la paix.

Après l’interdiction du mouvement 969 nait Ma Ba Tha en 2014, éminemment politique qui se déclare clairement « Association pour la protection de la race et de la religion ». Là le moine Wirathu ne cache plus ses visées nationalistes et islamophobes. Il a avec lui des jeunes partisans qui s’activent sur les réseaux sociaux, organisent ses meetings, réalisent et distribuent des CD mettant en scène (par des acteurs) le viol et l’égorgement d’une jeune fille bouddhiste par des musulmans. Essentialisant les musulmans réduits à des êtres inhumains, le mantra du bouddhisme politique est de : « Défendre la race et la religion pour que la Birmanie ne devienne pas comme la Malaisie et l’Indonésie », jouant sur les peurs alors que la Birmanie compte 135 ethnies, dont seulement 4 % de musulmans.

La religion comme discours politique

Tout au long du film de Barbet Schroeder vient en contrepoint la récitation du Metta Sutta (« Discours sur la Bonté bienveillante »), que l’on dit être l’un des plus beaux textes du corpus bouddhiste : « La haine ne mettra pas fin à la haine, seul l’amour le fera » ; « Que l’on soit sans haine, sans colère, ne souhaitant jamais le mal à autrui. » Des paroles spirituelles qui n’ont que peu de portée in concreto, à l’instar des dignitaires musulmans qui clament à chaque fois le verset « Qui a tué un être humain a tué toute l’humanité » (Coran, s. 5, v. 32) pour condamner les crimes commis par Daesh qui puise pareillement dans le Coran et la jurisprudence islamique pour justifier ses actes barbares.

Plus Daesh et ceux qui s’en inspirent continueront leurs exactions, plus ils permettront de justifier l’islamophobie du moine Wirathu et de ses acolytes, comprend-on à l'issue du film Le Vénérable W. Qu’ils soient d’inspiration bouddhiste ou islamiste, les discours religieux procèdent ici des mêmes ressorts : manipuler les foules, prêcher la haine de l’Autre et appeler à la purification ethnique. Glaçant.




Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur



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