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Points de vue

Quand la guerre en Iran menace l’équilibre énergétique mondial

Rédigé par Imad Khillo | Jeudi 12 Mars 2026

           


La guerre en Iran, qui a éclaté fin février, a rapidement pris une dimension internationale sur le plan énergétique. Au-delà des combats, la riposte de Téhéran - incluant même le début du minage du détroit d’Ormuz - apparaît clairement : perturber l’exportation de pétrole et de gaz depuis le Golfe, mettre ses voisins sous pression et contraindre les États-Unis ainsi que leurs alliés à réagir, augmentant ainsi le coût politique et économique de cette attaque. Les événements récents révèlent un impact immédiat très significatif sur le marché mondial de l’énergie, avec des interruptions dans plusieurs États clés du Golfe, une envolée des prix du pétrole et une menace directe sur l’approvisionnement énergétique mondial.

Attaques dans le Golfe : un choc pour la production d’hydrocarbures

Depuis le début des frappes américano-israéliennes, les ripostes iraniennes ont visé non seulement des bases militaires américaines, mais également des installations pétrolières et gazières dans plusieurs pays du Golfe, mettant en évidence la fragilité de leurs infrastructures, en particulier dans le secteur énergétique. En Arabie Saoudite, premier exportateur mondial de pétrole brut avec environ 16,3 % des exportations mondiales destinées aux marchés internationaux, la raffinerie de Ras Tanura, l’une des plus importantes du royaume avec une capacité de traitement d’environ 550 000 barils par jour, a été ciblée par des drones le 2 mars. La majorité des engins a été interceptée, mais des débris ont provoqué un incendie limité, entraînant un arrêt temporaire des installations.

Non loin de là, au Qatar, le complexe gazier de Ras Laffan, l’un des plus grands centres mondiaux de gaz naturel liquéfié (GNL) et géré par QatarEnergy, a subi des attaques de missiles et de drones. La production a été temporairement suspendue, impactant directement près de 18,8 % des exportations mondiales de GNL que le pays assure chaque année. En 2025, QatarEnergy a exporté environ 80,97 millions de tonnes de GNL, dont la majeure partie était destinée à l’Asie, tandis qu’une fraction plus limitée a été acheminée vers l’Europe.

Bahreïn a également été touché par des attaques iraniennes, notamment lorsqu’une frappe sur la raffinerie Bapco Energies, située à Sitra, dans la région de Ma’ameer, a provoqué un incendie et conduit l’entreprise à déclarer un cas de force majeure sur ses opérations et livraisons, bien que l’approvisionnement local reste assuré selon ses plans de contingence. Au Koweït, la Kuwait Petroleum Corporation a également invoqué la force majeure et réduit sa production de pétrole en raison des menaces iraniennes pesant sur la sécurité des navires dans le détroit d’Ormuz et de l’incertitude persistante sur les exportations, contribuant ainsi à accentuer les perturbations du commerce énergétique dans la région.

Les Émirats arabes unis ont, de leur côté, subi les frappes les plus nombreuses et les plus intenses, avec 174 missiles balistiques et plus de 680 drones lancés par l’Iran. Sur le plan énergétique, l’impact a été indirect : un incendie a touché une zone pétrolière du port de Fujairah, tandis que le port de Jebel Ali a connu des perturbations limitées, et le quasi-arrêt du passage par le détroit d’Ormuz a entraîné une interruption temporaire des flux pétroliers et gaziers.

Les Émirats, qui comptent parmi les principaux exportateurs de pétrole brut au monde, exportaient avant la crise environ 2,7 à 3 millions de barils par jour, soit près de 5 % des exportations mondiales, se situant autour du 6e rang mondial. Le pays combine à la fois une valeur énergétique importante et un rôle de centre mondial du commerce et de la finance : frapper les Émirats a donc un effet psychologique majeur, ébranlant la confiance internationale dans la stabilité économique de la région. Cette position stratégique, combinée à la présence militaire américaine, explique en partie pourquoi le pays a été particulièrement visé par les frappes iraniennes.

Guerre et marchés de l’énergie : la secousse immédiate

Le ciblage iranien des infrastructures du Golfe a immédiatement secoué le marché énergétique mondial. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent quotidiennement près de 20 % du pétrole mondial, ainsi qu’une partie des exportations de gaz naturel liquéfié, est quasi paralysé, provoquant des interruptions critiques et une flambée des prix.

Sur le marché pétrolier, les contrats à terme ont fortement réagi : le West Texas Intermediate (WTI, indice de référence du pétrole américain utilisé pour le commerce et les cotations internationales) a connu une hausse ponctuelle de l’ordre de 12 %, pour atteindre environ 91 dollars le baril, tandis que le Brent progressait d’environ 8 - 9 %, autour de 93 dollars le baril. Ces variations reflètent la nervosité des marchés face aux tensions dans la région, avec des hausses hebdomadaires pouvant atteindre près de 28 % dans des scénarios extrêmes. Selon le ministre qatari de l’Énergie, si l’ensemble des pays du Golfe suspendait ses exportations, le prix du pétrole pourrait théoriquement grimper entre 150 et 190 dollars le baril, soulignant la dépendance mondiale à l’égard des hydrocarbures de cette région stratégique.

Les alternatives comme le East-West Pipeline en Arabie Saoudite, qui relie le port pétrolier de Yanbu, sur la mer Rouge, à Abqaiq, situé dans l’est du pays sur le Golfe persique, ne transportent que 5 millions de barils par jour, soit environ un tiers des volumes transitant par le détroit d’Ormuz. Le GNL qatari, qui passe presque entièrement par le détroit, reste sans alternative terrestre, exposant l’Europe et l’Asie à un risque de pénurie. Même l’oléoduc d’Abu Dhabi à Foujaïrah, long d’environ 370 km et transportant 1,5 million de barils par jour, ne compense pas les 20 millions de barils par jour transitant par Ormuz.

Les perturbations dans le détroit d’Ormuz ont eu des effets immédiats en Europe : l’Allemagne a vu les prix du gaz naturel grimper d’environ 18 %, la France de 12 %, et le Royaume-Uni de 15 %, tandis que l’Italie et l’Espagne ont dû retarder certaines importations et acheter des cargaisons supplémentaires à prix record. En France, cette hausse des prix de l’énergie pourrait se traduire par une augmentation moyenne d’environ 60 € par an sur les factures de gaz des ménages, reflétant la pression exercée sur les tarifs de référence du marché.

Ces tensions ont également entraîné une hausse des primes d’assurance maritime et des coûts de livraison pour les acheteurs européens et américains. Les exportateurs américains de pétrole et de GNL ont dû ajuster leurs expéditions, renforçant la progression des prix du WTI (brut américain de référence utilisé pour fixer les prix mondiaux du pétrole). Ces chiffres restent des estimations dans le cadre d’une crise majeure affectant les routes énergétiques stratégiques.

Dans ce contexte énergétique extrêmement fragile, la Russie pourrait tirer parti de ce conflit, car l’Europe reste largement dépendante des importations de gaz. En 2025, environ 13 % du gaz consommé dans l’Union européenne provenait encore de Russie malgré les sanctions occidentales imposées depuis 2022. Une hausse des tensions sur les marchés mondiaux pourrait faire grimper les prix, permettant à Moscou de vendre son gaz à un tarif plus élevé et de générer plusieurs milliards de dollars de revenus supplémentaires. Cette source de revenus pourrait constituer une ressource supplémentaire mobilisable pour financer sa guerre en Ukraine, tout en renforçant son influence sur les prix de l’énergie et sur la politique énergétique européenne, en exploitant la dépendance persistante du continent au gaz russe.

Stratégies énergétiques et guerre : cause ou conséquence ?

Au delà du contexte géopolitique ayant mené au déclenchement de l’opération américano israélienne contre l’Iran, une question se pose : et si, parmi les causes non avouées de cette guerre — voire des motifs naissants après l’éclatement du conflit —, Washington cherchait à contrôler le pétrole iranien ? Pour Donald Trump, le conflit pourrait constituer une opportunité stratégique de favoriser un changement de régime en Iran, à l’image du Venezuela, offrant un accès privilégié à l’un des plus grands bassins pétroliers du monde, essentiel pour la sécurité énergétique des États-Unis et leur influence sur les marchés mondiaux.

En outre, le pétrole iranien est particulièrement attractif. À l’inverse du pétrole vénézuélien, très lourd (10–15° API, API signifiant American Petroleum Institute, l’indice mesurant la densité du pétrole) et riche en soufre (plus de 2 %), donc coûteux à raffiner, le pétrole iranien est plus léger (30–35° API, sachant que plus le degré API est élevé, plus le pétrole est léger) et contient moins de 1 % de soufre, ce qui le rend plus facile et moins coûteux à transformer. Cette différence de qualité explique pourquoi, dans une perspective géopolitique post-conflit, l’accès au pétrole iranien pourrait représenter un avantage stratégique et économique immédiat pour Washington.

Finalement, cette volonté pourrait s’inscrire dans une rivalité géopolitique plus large. En effet, contrôler ou influencer l’accès au pétrole iranien permettrait aussi aux États-Unis de limiter l’influence croissante de la Chine sur les marchés énergétiques, devenue pour Washington l’un de ses principaux enjeux stratégiques. Pékin est aujourd’hui le principal acheteur de pétrole iranien, important en moyenne environ 1,38 million de barils par jour en 2025, soit plus de 80 % des exportations maritimes iraniennes, souvent à prix réduit malgré les sanctions américaines. Une grande partie de ces flux passe par ce que l’on appelle la « flotte fantôme » représentant environ 30 % à 40 % des exportations iraniennes vers la Chine. Cette stratégie permet à l’Iran de maintenir un approvisionnement stable pour Pékin tout en renforçant la dimension stratégique du conflit, qui dépasse largement le cadre régional et s’inscrit dans la compétition entre grandes puissances.

Et si l’Histoire se répétait ? Cette situation rappelle certains précédents historiques. En 1951, le Premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh, nationalise l’industrie pétrolière, alors dominée par la compagnie britannique Anglo Iranian Oil Company (future BP), provoquant une crise majeure avec le Royaume-Uni. En 1953, un coup d’État soutenu par la CIA et le MI6, connu sous le nom d’Opération Ajax, renverse Mossadegh et rétablit au pouvoir le Shah Mohammad Reza Pahlavi, allié des puissances occidentales jusqu’à la Révolution iranienne de 1979, lui permettant de vendre le pétrole iranien aux État-Unis et au Royaume-Uni à bas coût. Ne serait-ce pas la même opportunité qui se présenterait aujourd’hui à Donald Trump ?

La guerre autour de l’Iran a rapidement mis en lumière l’importance stratégique des ressources et des routes énergétiques, qui influencent directement l’équilibre géopolitique et économique mondial et deviennent un véritable nerf de la guerre. Les pays du Golfe ont depuis longtemps cherché à réduire leur dépendance au détroit d’Ormuz via des pipelines terrestres et des infrastructures portuaires, mais ces alternatives restent limitées. L’idée d’un canal reliant le Golfe persique au golfe d’Oman, évoquée dès 2008 et d’une longueur d’environ 100 à 180 km, a jusqu’ici été bloquée par les coûts élevés et les montagnes d’Al Hajar, culminant à près de 3 000 mètres. Cependant, dans une perspective post-conflit, ce projet ne serait-il pas une solution réaliste pour sécuriser à l’avenir les routes énergétiques les plus empruntées dans le monde ?

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Imad Khillo est maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble – UGA et chercheur au Centre d'études et de Recherche sur la diplomatie, l'Administration Publique et le Politique (CERDAP²). Il est codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins.

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