Connectez-vous S'inscrire

Points de vue

Guerre en Iran : de l’escalade militaire à la recomposition du pouvoir

Rédigé par Imad Khillo | Vendredi 6 Mars 2026

           


Depuis fin janvier 2025, les tensions dans le Golfe persique ont fortement augmenté, impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran. Ce qui semblait initialement n’être qu’une série de menaces américaines s’est transformé en une opération militaire majeure lancée le 28 février 2026, avec des enjeux dépassant le strict cadre militaire. Entre les stratégies politiques de Donald Trump, l’objectif israélien de faire tomber le régime des mollahs et l’incertitude autour de l’après-Khamenei, le conflit soulève une question clé : quel avenir pour l’Iran et pour le Moyen-Orient dans son ensemble ?

Les coulisses d’une opération soigneusement planifiée

Depuis janvier, le déploiement exceptionnel d’une flotte américaine au large des côtes iraniennes a fortement accru l’éventualité d’une intervention militaire. La concentration de navires et de moyens aériens laissait envisager une opération majeure, dont l’un des objectifs pourrait être l’élimination du Guide suprême Ali Khamenei afin d’affaiblir le pouvoir iranien. Or, le succès de cette opération dépendait du choix du moment, afin de produire un résultat visible et d’éviter un échec médiatique. Les négociations menées successivement à Mascate, à Genève et dans le cadre de discussions techniques prévues à Vienne n’étaient finalement qu’une étape destinée à gagner du temps en attendant le moment opportun.

Du côté américain, cette préparation reflète également des enjeux internes. Avec les élections de mi-mandat prévues en novembre 2026, Donald Trump cherche à détourner l’attention d’une opinion publique déjà insatisfaite vers une menace extérieure réelle, sachant qu’à ce jour, 70 % des Américains sont opposés à cette opération, y compris au sein de sa base électorale, les MAGA, tout en occultant les scandales liés à l’affaire Epstein. Historiquement, les crises internationales ont souvent influencé la dynamique politique intérieure aux États-Unis, et cette situation s’inscrit dans ce schéma.

Pour Israël, la stratégie vise avant tout une transformation radicale du régime à Téhéran. Les négociations avec l’Iran, jugées par les Israéliens dès le départ insuffisantes, voire inopérantes pour contenir sa menace, ont conduit à percevoir le conflit comme un levier pour redéfinir les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient.

Après la mort du Guide suprême, la riposte iranienne n’a pas tardé à se manifester, s’étendant à l’ensemble des bases militaires américaines dans les pays du Golfe, ainsi qu’aux bases britanniques dites « souveraines » à Chypre, prenant ainsi le risque potentiel de déclencher l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui stipule qu’une attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre tous et peut justifier une réponse collective, y compris militaire, au nom de la légitime défense.

L’équilibre des puissances et la logique de l’usure

Depuis le déclenchement de cette opération militaire, les échanges de frappes ont déjà provoqué des pertes humaines, illustrant l’intensité du conflit. Côté iranien, les autorités et certaines organisations humanitaires font état d’un bilan très lourd, avec plus de 1 200 morts. Des victimes ont également été recensées en Israël ainsi que dans d’autres pays touchés indirectement par les ripostes, notamment à Dubaï, où des infrastructures civiles ont été atteintes. Six militaires américains ont également perdu la vie, notamment au Koweït, dans une installation militaire située au port de Shuaiba. Cette dynamique s’inscrit dans une logique d’escalade progressive, chaque camp cherchant à tester la capacité de résistance de l’autre.

Logiquement, la question des capacités militaires des deux camps reste centrale. Téhéran affirme avoir reconstitué son arsenal depuis la Guerre des 12 jours, survenue en juin 2025. Néanmoins, cette guerre reste asymétrique, et l’écart technologique avec les forces israélo-américaines demeure important. Même si Washington reconnaît avoir sous-estimé les capacités iraniennes, notamment en matière de drones, il bénéficie toutefois d’un avantage significatif grâce au soutien logistique et industriel de ses alliés, ainsi que de l’idée de se ravitailler en drones en provenance d’Ukraine, ce qui pourrait lui permettre de maintenir le rythme des opérations bien plus longtemps que Téhéran, confronté seul à la multiplicité des fronts qu’il a choisis d’affronter.

Dans ce contexte, la variable du temps devient cruciale. Au lancement de l’opération, la Maison Blanche envisageait une campagne brève d’environ quatre semaines. Depuis, certains responsables évoquent désormais un horizon pouvant atteindre cent jours. Reste la question stratégique majeure : une campagne principalement aérienne peut-elle réellement atteindre ses objectifs sans engagement de troupes au sol ? Pour l’heure, Donald Trump n’écarte pas complètement cette possibilité, qui marquerait un tournant décisif dans le conflit. Parallèlement, il a commencé à afficher son soutien aux Kurdes, en Iran comme en Irak, les encourageant à s’opposer au régime de Téhéran afin d’accentuer la pression interne sur la République islamique.

Le futur politique de l’Iran : continuité et rupture ?

La période d’après-conflit a déjà suscité de nombreux débats, mais pour l’instant, elle demeure marquée par l’incertitude et la spéculation. Au niveau interne, la société iranienne est un véritable mille-feuille ethnique, composée de Perses, Azéris, Kurdes, Arabes et Baloutches, et le régime constitue un système tentaculaire mêlant institutions religieuses, structures sécuritaires et réseaux économiques. La mort du Guide suprême, Ali Khamenei, n’a pas provoqué un effondrement immédiat du pouvoir, d’autant que Khamenei est perçu par les chiites comme bien plus qu’un simple dirigeant politique : il incarne quasiment le représentant terrestre (wilāyat al-faqīh) de l’Imam caché et constitue une autorité spirituelle centrale auprès des chiites duodécimains.

La difficulté réside dans la quasi-impossibilité d’avoir une vue d’ensemble des réactions des Iraniens. Après l’annonce de la mort du Guide, plusieurs milliers de personnes, filmées par les médias iraniens, ont manifesté pour réclamer vengeance, montrant que la société iranienne n’est pas uniformément hostile au régime. Dans les cercles du pouvoir, la succession alimente déjà de nombreuses spéculations : Mojtaba Khamenei, Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, ou Hassan Khomeini figurent parmi les candidats évoqués, certains plus conservateurs, d’autres plus modérés.

Au niveau de l’Europe, la divergence règne : l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni soutiennent Washington de manière logistique et dans un cadre dit « défensif », tandis que l’Espagne s’y oppose catégoriquement et subit déjà l’hostilité de Donald Trump. Les pays du Golfe se trouvent pris en étau et entraînés malgré eux dans le conflit, craignant pour leur image de paradis sécuritaire et fiscal.

Pour l’après-guerre, plusieurs scénarios restent possibles : la fin du conflit causée par l’épuisement des munitions du côté iranien, surtout ; une guerre d’usure similaire au scénario russo-ukrainien ; des accords menant à l’instauration d’un régime pro-américain ; une évolution modérée de la République islamique ; ou la continuité du système actuel. Donald Trump disposerait déjà d’une liste secrète de candidats au pouvoir. Cependant, l’expérience est parlante : renverser un régime est plus facile que d’instaurer une stabilité politique durable.

*****
Imad Khillo est maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble – UGA et chercheur au Centre d'études et de Recherche sur la diplomatie, l'Administration Publique et le Politique (CERDAP²). Il est codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins.

Lire aussi :
Attaque des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran : une guerre aux conséquences imprévisibles
Iran : après l'attaque américano-israélienne, la mort du guide suprême Ali Khamenei confirmée
Iran : l’épreuve des alliances géopolitiques