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Monde

Birmanie : la toute-puissance des moines devant une minorité musulmane désemparée

Entretien avec Sophie Ansel

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Lundi 23 Septembre 2013

Plus d'un an après la reprise des violences antimusulmanes secouant principalement les Rohingyas, la journaliste Sophie Ansel, auteur de « Nous les innommables – un tabou birman » (ed. Steinkis, 2012) nous fait part de son analyse de la situation, à l'aune de la directive émise en septembre interdisant officiellement les mouvements islamophobes liés à la campagne 969, dirigée par des moines. Sophie Ansel revient sur le rôle du bouddhisme et du clergé monastique dans un pays qui entame depuis 2011 un processus démocratique difficile tant il ne profite pas aux Rohingyas.



Birmanie : la toute-puissance des moines devant une minorité musulmane désemparée

Saphirnews : Les exactions contre les Rohingyas ne sont pas nouvelles mais leur situation s’est brusquement aggravée en juin 2012, paradoxalement au moment où la Birmanie entamait son processus de démocratisation, comment l’expliquez-vous ?

Sophie Ansel : A partir de 1962, les dictateurs Ne Win et Than Shwe ont fait des Rohingyas le tabou birman, un peuple d’innommables. On ne prononce pas leur nom car ils n’existent pas. On les appelait les « kalars », un terme méprisant qui réfère notamment à la couleur de peau et pourrait être traduit par les « bougnoules ». L’idée qu’il n’appartenait pas au peuple birman a fait son chemin par le biais de la propagande durant la dictature dans l’esprit populaire à force d’être martelé. Les motivations des dictateurs étaient à la fois racistes et stratégiques.

L’une des forces de la junte militaire a été de désunir les ethnies. Dans ce sens, les Rohingyas ont eu un statut à part. Ils ont été complètement exclus de la vie populaire, parqués dans des ghettos, interdits de quitter leur village sans une autorisation difficile à avoir, exclus du processus d’éducation. Ils ont toujours été prisonniers dans leur propre village dans l’Etat d’Arakan (où ils sont majoritaires, ndlr). Les Rohingyas ont été mis à l’écart à travers des mesures similaires à l’Apartheid (en Afrique du Sud, ndlr) mêlée à des opérations de purification comme les plus importantes menées en 1978 ou 1991. Une loi discriminatoire les a déchus de leur nationalité en 1982 et les familles rohingyas ont été expulsées régulièrement de leurs villages autant que possible dans des villes concentrationnaires et frontalières comme Maungdaw ou Buthidaung. Les dictateurs birmans ont réussi à créer et ancrer un profond mépris des Rohingyas, sur une base totalement raciste. Une stratégie de protection du pouvoir consiste à créer un ennemi imaginaire pour faire diversion. Aujourd’hui, les Rohingyas sont cet ennemi imaginaire.

Birmanie : la toute-puissance des moines devant une minorité musulmane désemparée

Les autorités birmanes sont responsables des exactions. Qu’en est-il de la population ?

Sophie Ansel : Une partie de la population est directement responsable. Une majorité est consentante et encourage la campagne antimusulmane qui s’est étendue à tout le pays. Une minorité désapprouve mais ne dit rien. La pression est forte. Qui se prononce pour le Rohingya est un traître à la nation et au bouddhisme devenu religion d’Etat. Même pour les journalistes et les travailleurs humanitaires, la situation est tendue. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que ce ne sont pas les militaires qui sont menaçants à l’égard de ceux qui veulent couvrir la crise ou porter assistance, c’est la population. Il faudrait avoir la liberté d’enquêter pour mieux comprendre qui sont les groupes d’extrémistes qui s’en prennent aux musulmans et entraînent avec eux les villageois en alimentant la haine avant de lancer les lynchages.

Une autre partie de la population est responsable de sa passivité et de sa tolérance à la violence et à l’exclusion des musulmans. En même temps, l’ensemble de la population est victime de 50 ans de propagande, de lavage de cerveau et d’asservissement. Il faut tout reconstruire. Si ouverture il y a, les séquelles sont profondes. Les ethnies de Birmanie ont été modelées pour ne pas s’unir et pour se mépriser réciproquement. Le peuple birman a été encadré et enchaîné pendant un demi-siècle par une dictature propagandiste où la rumeur, les dénonciations et la peur de l’autre ont fait loi. Aujourd’hui, le peuple birman n’est pas complètement libre. En apparence, le présent gouvernement lâche du lest mais en réalité, les mentalités ont été savamment préparées. Le peuple birman a souffert. Le traumatisme est réel. La haine qui explose aujourd’hui et qui s’abat contre les musulmans est à la hauteur de la frustration et de la douleur accumulées par ces décennies de dictature. Les Birmans musulmans sont les boucs émissaires cibles sur qui se déverse cette frustration.

La chute de la junte militaire en 2011 n’a, pour ainsi dire, rien changé pour les Rohingyas…

Sophie Ansel : A l’aube de la promesse d’une démocratie, la population aurait pu œuvrer pour la réconciliation, militer pour plus d’éducation ou un véritable système de santé. Elle aurait pu demander réparation sur les 50 années de dictature, de crimes de masses, d’arrestations arbitraires, d’esclavage, de confiscation de terres et de biens. Elle aurait pu demander des comptes sur les richesses et les terrains acquis par les cronies et les ex-généraux sur le dos des paysans, demander le procès de Than Shwe qui aujourd’hui profite de sa retraite et du pactole de richesses accumulé pendant sa tyrannie. Au lieu de ça, la population débat sur l’identité nationale et se mobilise pour renforcer le bouddhisme comme religion de la nation et se débarrasser des « envahisseurs » et des musulmans tandis que les cronies et les leaders politiques accueillent à bras ouvert les capitaux et investisseurs étrangers.

Depuis 2010, les Rohingyas ont attendu avec beaucoup d’appréhension de voir les événements évoluer. Ils voulaient croire en quelque chose de beau à venir. Lors de mes derniers entretiens avant juin 2012- avec Habib ou des leaders de sa communauté en Birmanie - je sentais de l’appréhension et une grande incertitude mêlées d’espoir. Par ailleurs, le bouddhisme reste une religion d’Etat c’est toujours très dangereux de mêler politique et religion, quelque soit la religion. Qu’un gouvernement revendique une religion ou la favorise est un terrain propice pour les abus de droits humains surtout dans des pays multiconfessionnels où les minorités suivent d’autres religions.

Wirathu, leader du mouvement 969
Wirathu, leader du mouvement 969

Quel est la réelle influence de Wirathu, le leader du mouvement extrémiste islamophobe 969 ?

Sophie Ansel : Wirathu est l’incitateur, il est un symbole d’un mouvement qui prend une grande ampleur. Il est en croisade et y met toute son énergie. Il sert parfaitement les desseins de la junte sans que la junte n’ait à se mouiller directement. Les autorités n’ont seulement qu’à se montrer passives lors des violences contre les musulmans même si on sait qu’elles y ont participé dans les premiers mois.

Wirathu, connu comme le « Ben Laden birman », gagne effectivement en puissance et en popularité, tant au sein de la population que de la communauté monastique. Il s'était déjà fait remarquer au début des années 2000 pour ses activités antimusulmanes, ce qui lui avait valu d'être arrêté et incarcéré. Il fait partie des prisonniers politiques libérés en 2010 dans le cadre de la politique de « transition démocratique » menée par le nouveau régime.

Depuis, il circule librement dans le pays et mène une campagne à grand échelle contre les musulmans via les réseaux sociaux, sans pour autant être inquiété par les autorités. Le mouvement 969, référence aux Trois Joyaux du bouddhisme, est un groupe totalitaire qui entretient la peur d’être envahi par un ennemi imaginaire.

Que pensez-vous de la directive d'interdiction officielle de 969 ? Pourrait-elle s'appliquer sur le terrain ?

Sophie Ansel : Il est important de comprendre d'ou vient le Sangha Maha Nayaka (l’instance qui a émis la directive, ndlr). Ce conseil a été formé en 1980 sous la pression de la junte qui avait bien compris l'influence forte des moines. Le Sangha Maha Nayaka comporte 47 membres moines vénérables. Il n'a jamais eu très bonne publicité auprès des moines birmans qui voyaient d’un mauvais œil le fait que ce soit la junte qui suggère les moines nominés dans ce comité suprême de l’ordre monastique. C'est notamment ce comité qui a défroqué les moines lors de la révolution 2007.

La plupart des 47 moines de ce conseil ont plus de 60 ans et sont complètement déconnectés de la vie des Birmans dans le pays. Ils dépendent directement du ministère des Affaires religieuses. Cette directive est donc liée à une nouvelle préoccupation du gouvernement face l'influence incontrôlable de certains moines dans le pays, comme le moine Wirathu, qui a d'abord été soutenu par le président Thein Sein et ce malgré les violences antimusulmanes lié à 969. Ce mouvement s'est affranchi du pouvoir monastique central, prend ses propres initiatives et pourraient aussi déstabiliser la hiérarchie monastique. Par ailleurs, le mouvement 969 est désormais montré du doigt partout dans le monde et a suscité une indignation internationale qui n'avait sans doute pas été pressentie aussi fortement.

Cette directive permet au Sangha Maha Nayaga de clairement signifier aujourd'hui la séparation qu'il existe entre eux et les moines du mouvement 969. Avec la directive d'interdiction de groupes similaires au 969, l'ordre des moines indique clairement les préoccupations - apparentes ou simulées - du gouvernement de l'influence grandissante du mouvement ou bien la perte de contrôle sur ces moines qui rassemblent une partie du peuple birman et encouragent des violences antimusulmanes à travers des discours haineux. Des distorsions se créent au sein de la communauté monastique en Birmanie. Un rapport de force est en place. La sincérité de cette directive se mesurera avec les applications sur le terrain.

Quel est le statut de la religion bouddhiste et des moines en Birmanie ? Quels sont leurs privilèges ?

Sophie Ansel : Les moines sont vénérés en Birmanie par le peuple. Ils vivent des offrandes du peuple. Les moines proches du pouvoir ont donc forcément plus de privilèges s’ils acceptent de fermer les yeux sur les méfaits des militaires. La religion bouddhiste est un véritable contre-pouvoir en Birmanie, elle a permis au peuple de survivre sous la dictature, notamment par le biais des écoles monastiques qui ont permis aux enfants pauvres d’avoir une éducation.

On l’a vu en 2007. Le peuple n’avait plus les moyens de se lever contre la tyrannie de Than Shwe, ce sont les moines qui ont décidé de prendre la rue pour parler au nom du peuple. En 2007, des moines comme Gambira ont été à la tête d’un mouvement populaire qui a mené à la démocratie. Les moines parlaient au nom du peuple et s’opposaient aux mesures oppressives du gouvernement. Aujourd’hui, il y a eu un revirement de situation dans l’équilibre monastique. Le moine Gambira a été libéré mais il a continué à être persécuté. Il a été mis à l’écart notamment après avoir tenu des propos dénonçant les dérives de certains moines depuis 2012. Il a depuis quitté l’ordre monastique. C’est aujourd’hui le moine Wirathu qui fait la Une des journaux et gagne en popularité. Il prône le bouddhisme comme religion de la nation birmane et fait des sermons honteux contre la présence des musulmans en Birmanie avec le soutien du président birman Thein Sein.

Contrôler la religion est le moyen le plus efficace de contrôler l’esprit et le cœur du peuple. En Birmanie ou ailleurs. Avec près de 89 % de la population bouddhiste, les dictateurs l’ont vite compris. Ils ont créé des autorités religieuses, le Sangha Mayaka – un ordre constitué d’une quarantaine de moines qui ont le pouvoir de défroquer les moines rebelles comme ce fut le cas en 2007 - et le ministère des Affaires religieuses. Pendant la dictature, ils ont poussé à la création de pagodes à travers le pays au détriment souvent des édifices chrétiens, musulmans ou des croyances animistes très présentes en Birmanie avant 1962 dans les régions ethniques. Les moines sont le deuxième pouvoir de Birmanie. 500 000 moines font le poids face à 500 000 militaires.

Sachant que la population même ne s’oppose pas au processus de nettoyage ethnique contre la minorité rohingya – processus qui s’étend aux autres groupes musulmans -, quelles solutions promouvez-vous ?

Sophie Ansel : La communauté internationale doit fermement dénoncer ce qui se passe et prendre des mesures pour que ces violences cessent, que les minorités soient protégées et que cesse l’impunité de crimes abominables et de masse à travers le pays. La persécution des musulmans en Birmanie est une urgence et une priorité. On ne construit pas une démocratie sur le sacrifice de minorités et c’est maintenant que les piliers de cette démocratie se fondent. Sans un signe fort de désapprobation de ce qui se passe en Birmanie, les tristes événements continueront, tandis que les musulmans continueront de vivre dans la terreur que du jour au lendemain leur maison soit incendiée, leur famille brûlée vive ou assassinée par des foules enragées.

Ce qui est regrettable, c’est qu’aucun Birman ne prenne vraiment ouvertement la défense des Rohingyas. Il n’y a pas de mouvement de résistance, pas de mouvement de solidarité ou trop timide car c’est devenu trop dangereux de devenir ouvertement solidaire des musulmans en Birmanie ou de s’opposer à la campagne 969.

Il est important que soit encouragés les échanges entre les ethnies, entre les leaders religieux, les discussions. Que chaque ethnie apprenne à se connaître et à comprendre ce que chacun a vécu durant la dictature. En bref, de la compassion et de l’éducation pour comprendre l’Autre. Sur le long terme, il est essentiel que des efforts soient faient pour rééduquer les générations futures à la tolérance et l’appréciation des différences culturelles interethniques. Le peuple rohingya ne survivra pas à un processus long d’éducation d’une population encouragée par des mouvements fascistes et racistes. Les Birmans musulmans non plus. C’est pourquoi la voix d’Aung San Suu Kyi et celle de la communauté internationale, des leaders politiques sont essentiels.






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