Avec quelles lunettes lisons-nous nos textes sacrés ? C’est une question que devrait se poser chaque personne croyante. Je peux, par exemple, lire la Bible ou le Coran installé confortablement dans mon canapé. Mais je dois garder à l’esprit que je lis des textes qui retracent une vaste épopée humaine, lorsque les gens et les peuples vivaient essentiellement d’une économie de subsistance. Les textes du christianisme et de l’islam nous dépeignent des aspects de la lutte des croyants pour établir toujours plus de justice sur la terre, au grand dam des « puissants ».
Partant de là, la foi s’articule forcément aux œuvres, quelle que soit la position qu’on aura, dans le christianisme, sur la question de la justification devant Dieu. En islam, la foi est indissociable de l’action juste – al-‘amal al-sâlih. Dans les deux traditions, la perspective offerte se situe bien au-delà du rite ou du culte ; c’est tout simplement affirmer que croire, c’est agir pour toujours plus de bien dans le monde. Et cela inclut l’appel à la justice et à la solidarité, sinon la foi demeurera confinée dans une sorte d’adhésion abstraite à des dogmes et à des croyances.
Partant de là, la foi s’articule forcément aux œuvres, quelle que soit la position qu’on aura, dans le christianisme, sur la question de la justification devant Dieu. En islam, la foi est indissociable de l’action juste – al-‘amal al-sâlih. Dans les deux traditions, la perspective offerte se situe bien au-delà du rite ou du culte ; c’est tout simplement affirmer que croire, c’est agir pour toujours plus de bien dans le monde. Et cela inclut l’appel à la justice et à la solidarité, sinon la foi demeurera confinée dans une sorte d’adhésion abstraite à des dogmes et à des croyances.
Un chemin de lucidité
Notre foi nous engage donc dans un mode de vie, et elle implique de résister aux idoles contemporaines. À ce propos, le Nouveau Testament regorge de paraboles à travers lesquelles Jésus-Christ, d’une manière très concrète, s’attaque à la logique d’accaparement des richesses par une minorité qui cherche la puissance et la domination.
Aussi, combattre ce système commence par changer notre regard sur notre propre vie, nos besoins réels, nos désirs superflus. Cela inclut aussi le fait de résister à la logique de consommation effrénée pour retrouver un peu plus de lucidité et de discernement : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les mites et les vers font tout disparaître, où les voleurs percent les murs et dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les mites ni les vers ne font de ravages, où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Matthieu 6:19-21)
Le Coran propose la même orientation fondamentale, en de nombreux passages, dont celui-ci, qui résume les travers de la convoitise humaine d’une façon très lapidaire : « L’accumulation des richesses vous distrait, et ceci même lorsque vous visitez les tombes des défunts. Hélas ! Vous saurez bientôt ! Oui, Hélas ! Vous saurez bientôt (quel est votre sort) ! Hélas ! Si vous saviez de science certaine ! Puissiez-vous voir la Géhenne, puissiez-vous la voir d’un œil de certitude. Puis, ce jour-là, on vous demandera compte des délices (qui vous ont été donnés). » (Coran, 102:1-8) La sourate évoque l’être humain en perte de lucidité sur le sens même de la vie, au point de ne plus être sensible à la réalité même de la mort. L’œil de la certitude renvoie, ici, au fait que tôt ou tard la logique de la convoitise et de la prédation aura des conséquences néfastes. Le Coran vise à la fois le jugement social des humains, mais aussi la responsabilité devant Dieu.
Aussi, combattre ce système commence par changer notre regard sur notre propre vie, nos besoins réels, nos désirs superflus. Cela inclut aussi le fait de résister à la logique de consommation effrénée pour retrouver un peu plus de lucidité et de discernement : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les mites et les vers font tout disparaître, où les voleurs percent les murs et dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les mites ni les vers ne font de ravages, où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Matthieu 6:19-21)
Le Coran propose la même orientation fondamentale, en de nombreux passages, dont celui-ci, qui résume les travers de la convoitise humaine d’une façon très lapidaire : « L’accumulation des richesses vous distrait, et ceci même lorsque vous visitez les tombes des défunts. Hélas ! Vous saurez bientôt ! Oui, Hélas ! Vous saurez bientôt (quel est votre sort) ! Hélas ! Si vous saviez de science certaine ! Puissiez-vous voir la Géhenne, puissiez-vous la voir d’un œil de certitude. Puis, ce jour-là, on vous demandera compte des délices (qui vous ont été donnés). » (Coran, 102:1-8) La sourate évoque l’être humain en perte de lucidité sur le sens même de la vie, au point de ne plus être sensible à la réalité même de la mort. L’œil de la certitude renvoie, ici, au fait que tôt ou tard la logique de la convoitise et de la prédation aura des conséquences néfastes. Le Coran vise à la fois le jugement social des humains, mais aussi la responsabilité devant Dieu.
Faire de la dissidence spirituelle ?
C’est en ce sens que la foi est éprouvée, dans le monde contemporain, par l’abondance permanente qui amène son lot de frustrations, dès que nous n’y avons pas ou plus accès. Lorsque tout est disponible, immédiatement, lorsque les écrans deviennent de puissants vecteurs de désirs, nous pouvons nous transformer rapidement en êtres sans cesse insatisfaits. Et c’est cette insatisfaction, lorsqu’elle devient un moteur économique qui nous pousse à une consommation effrénée, qui doit être combattue.
Dans un tel contexte, pratiquer le Carême ou le Ramadan peut sembler anachronique, décalé, une sorte de privation inutile dans un monde qui valorise l’accumulation. Mais c’est peut-être précisément pour cette raison qu’il apparaît comme une attitude subversive. Soyons donc des « dissidents spirituels ».
Chaque croyant-e vit dans l’espérance et essaie d’adopter le comportement de vie le plus vertueux. La personne chrétienne vit de la grâce qu’elle reçoit et qu’elle espère voir pleinement accomplie ; la personne musulmane vit de la confiance dans la miséricorde divine qui irrigue le monde. Dans les deux cas, la foi ne nous dispense pas d’agir, au contraire, elle représente la source de notre action dans le monde. Aussi, c’est à l’épreuve de la vie que notre foi en Dieu doit se consolider, comme l’affirme Jésus à travers une image édifiante : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? » (Matthieu 6:26) Le Prophète Muhammad, dans une tradition bien connue chez les musulman-e-s, tient un propos particulièrement proche : « Si vous placiez votre confiance en Dieu comme il se doit, Il vous accorderait votre subsistance comme Il l’accorde à l’oiseau : il part le matin le ventre vide et revient le soir rassasié. »
Dans un tel contexte, pratiquer le Carême ou le Ramadan peut sembler anachronique, décalé, une sorte de privation inutile dans un monde qui valorise l’accumulation. Mais c’est peut-être précisément pour cette raison qu’il apparaît comme une attitude subversive. Soyons donc des « dissidents spirituels ».
Chaque croyant-e vit dans l’espérance et essaie d’adopter le comportement de vie le plus vertueux. La personne chrétienne vit de la grâce qu’elle reçoit et qu’elle espère voir pleinement accomplie ; la personne musulmane vit de la confiance dans la miséricorde divine qui irrigue le monde. Dans les deux cas, la foi ne nous dispense pas d’agir, au contraire, elle représente la source de notre action dans le monde. Aussi, c’est à l’épreuve de la vie que notre foi en Dieu doit se consolider, comme l’affirme Jésus à travers une image édifiante : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent point dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? » (Matthieu 6:26) Le Prophète Muhammad, dans une tradition bien connue chez les musulman-e-s, tient un propos particulièrement proche : « Si vous placiez votre confiance en Dieu comme il se doit, Il vous accorderait votre subsistance comme Il l’accorde à l’oiseau : il part le matin le ventre vide et revient le soir rassasié. »
Préservons-nous de nos propres excès
Parfois, alors-même que nous vivons dans une aisance relative, la peur du lendemain surgit et nous voilà tiraillé-e-s. La foi peut vaciller sur l’autel des ambitions et des désirs compulsifs, excités par la course effrénée à la consommation. C’est là où il convient, en tant que croyant-e-s, de nous poser les questions salutaires : sommes-nous toujours dans une foi confiante ? Jésus dit, à ce propos : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent. Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? » (Matthieu 6:24-25)
Une logique de suspicion, face à la « sobriété heureuse » des croyant-e-s, traverse les textes des deux traditions religieuses. C’est l’attitude qu’adoptent les polythéistes mecquois pour rejeter le message de Muhammad, en pointant notamment le fait qu’il ne faisait pas partie des puissants. Ils venaient alors à lui avec les demandes les plus extravagantes, ou alors pour dénigrer la simplicité du Prophète dans son mode de vie. Le Coran se fait l’écho à plusieurs reprises, comme par exemple : « Ils ont encore dit : “Qu’est-ce donc que ce prophète qui prend ses repas (comme n’importe qui) et qui circule dans les marchés ? Pourquoi un ange n’a pas été descendu à ses côtés pour qu’il mette en garde (sur le Jour du Jugement) ? Pourquoi ne lui a-t-on pas lancé du ciel un trésor ? Ou pourquoi ne possède-t-il pas un verger pour en manger ?” Et ces iniques de dire : “Vous ne suivez qu’un homme ensorcelé !” Vois donc les exemples dont ils ont usé à ton égard ; ils s’égarent et sont incapables de trouver le bon chemin. » (Coran 25:7-9)
S’inscrire dans une démarche de dissidence spirituelle, c’est donc aussi, pour les croyant-e-s, porter un regard critique sur où ils en sont dans leur propre mode de vie et leur rapport à la société de l’excès. Jeûner devient alors une véritable discipline de vie qui consolide le lien à Dieu. Un acte discret, en quelque sorte, mais profondément révolutionnaire.
*****
Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).
Lire aussi dans la série Ramadan et Carême :
Jeûner par désir de Dieu
Contribuer à libérer les chaînes de l’injustice
Jeûner pour (re)trouver sa liberté intérieure
Le jeûne comme véritable chemin de conversion
Et aussi :
Ramadan / Aïd al-Fitr 2026 : à l'heure du Carême, les vœux du Vatican aux musulmans
Ramadan 2026 : les vœux des catholiques aux musulmans de France
Annonciation et Nuit du Destin : chrétiens et musulmans ensemble sous l’égide du Verbe divin
Pourquoi le Carême n’est pas le Ramadan des musulmans : ce qu’il faut savoir sur cette célébration chrétienne
Une logique de suspicion, face à la « sobriété heureuse » des croyant-e-s, traverse les textes des deux traditions religieuses. C’est l’attitude qu’adoptent les polythéistes mecquois pour rejeter le message de Muhammad, en pointant notamment le fait qu’il ne faisait pas partie des puissants. Ils venaient alors à lui avec les demandes les plus extravagantes, ou alors pour dénigrer la simplicité du Prophète dans son mode de vie. Le Coran se fait l’écho à plusieurs reprises, comme par exemple : « Ils ont encore dit : “Qu’est-ce donc que ce prophète qui prend ses repas (comme n’importe qui) et qui circule dans les marchés ? Pourquoi un ange n’a pas été descendu à ses côtés pour qu’il mette en garde (sur le Jour du Jugement) ? Pourquoi ne lui a-t-on pas lancé du ciel un trésor ? Ou pourquoi ne possède-t-il pas un verger pour en manger ?” Et ces iniques de dire : “Vous ne suivez qu’un homme ensorcelé !” Vois donc les exemples dont ils ont usé à ton égard ; ils s’égarent et sont incapables de trouver le bon chemin. » (Coran 25:7-9)
S’inscrire dans une démarche de dissidence spirituelle, c’est donc aussi, pour les croyant-e-s, porter un regard critique sur où ils en sont dans leur propre mode de vie et leur rapport à la société de l’excès. Jeûner devient alors une véritable discipline de vie qui consolide le lien à Dieu. Un acte discret, en quelque sorte, mais profondément révolutionnaire.
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Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l'islam français. Il a notamment co-écrit « Qu’est-ce qu’un islam libéral ? » (Atlande, mai 2023).
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