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Religions

Organisation de l’islam de France : quelles sont les parties prenantes ?

Rédigé par | Mercredi 26 Septembre 2018

Le calendrier s’accélère. Mardi 25 septembre, le ministre de l’Intérieur en charge des cultes Gérard Collomb a convié lors d’un déjeuner de travail le Conseil français du culte musulman. Objectif : faire le point sur les propositions du CFCM quant à la structuration de l’islam en France. L’instance, vieille de 15 ans, entend montrer haut et fort qu’elle reste incontournable. Car d’autres voix s’élèvent et leur activisme a de quoi chambouler la donne.



Organisation de l’islam de France : quelles sont les parties prenantes ?
À quelle sauce les musulmans seront-ils mangés ? C’est tout du moins la question qui flotte en observant la fébrilité avec laquelle les uns et les autres font montre de soudain activisme sur la question de l’organisation de l’islam. L’effet Macron sans doute.

Parler de l’« islamisme » pour organiser l’« islam de France »

En pleine campagne présidentielle de 2016, le premier rapport sur les musulmans de France, reposant sur une méthodologie très critiquée (échelle d’attitudes et absence d’enquêtes sur le terrain), publié par Hakim El Karoui sous l’égide de l’Institut Montaigne, a eu son effet médiatique escompté. Le chiffre de 28 % des musulmans qui seraient des « ultras », antisémites, pro-niqab et pro-polygamie, a fait frémir la classe politique. Parallèlement, nombreux se sont gaussés de la proposition d’El Karoui de créer un « secrétariat d’État en charge des religions et de la laïcité sous la tutelle du Premier ministre » et celle de nommer un « grand imam de France ».


Publié en septembre 2018, le deuxième rapport, moins contesté sur le plan méthodologique, montre la montée de l’islamisme. À l’issue de plus de 600 pages de description minutieuse des hommes, des organisations et des modes de diffusion de l’islamisme à l’international, on peut s’interroger pourquoi, en conclusion, la création de l’Association musulmane pour l’islam de France (AMIF), déjà prônée dans le premier rapport, est remise sur le tapis. En cherchant à taxer les produits halal et le pèlerinage (via l’Arabie saoudite), en quoi serait-elle un instrument de lutte contre la radicalisation ?


Financement du culte : l’association qui sort des cartons

Émoustillé, le Conseil français du culte musulman (CFCM) annonce, en juillet 2018, la création de l’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM). Une association qui était plus ou moins dans les cartons depuis 3 ans, à la demande expresse de Bernard Cazeneuve, qui envisageait sa création pour financer le cultuel en parallèle de la Fondation de l’islam de France, désormais en place, destinée, elle, à financer le culturel.

Bien que le CFCM bénéficie du soutien des principales fédérations musulmanes dans son projet de création d’association du financement du culte, beaucoup s’interrogent sur sa capacité à lever des fonds. Cette instance nationale du culte musulman, qui existe depuis maintenant 15 ans, n’a jamais réussi à constituer son propre budget à la hauteur de ses ambitions, malgré les bonnes intentions affichées à chaque nouvelle présidence ici ou là.

Par ailleurs, les statuts de l’AFSCM ressemble étrangement à ceux du CFCM, lequel prétend engager parallèlement une réforme en vue des élections de 2019 afin d’assurer une plus grande ouverture vers la société civile.


Las, parmi les opposants se trouve notamment Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon. Pour lui, l’AFSCM n’est qu’« une idée réchauffée qui nous avait déjà été servie par l’administration » : l’urgence est de « mobiliser la communauté musulmane sur des projets et des ambitions communes ». À l’instar du conseil théologique des imams du Rhône, qu’ils ont contribué à créer, lui et son homologue Azzedine Gaci, recteur de la mosquée de Villeurbanne, entendent plutôt « soutenir toute initiative émergeant de la base pour assurer une représentation équitable et viable au niveau national ».

Chacun avance ses pions

« La base », c’est le leitmotiv de la consultation des musulmans, lancée en mai, à l’initiative de Marwan Muhammad. Ce statisticien et ancien directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) affirme « ne pas avoir personnellement l’envie d’exercer la moindre responsabilité » dans l’organisation de l’islam. Une déclaration d’humilité dont nombre d’observateurs du fait musulman doutent cependant.

Revendiquant « plus de 25 000 participants en ligne et dans les assemblées locales », Marwan Muhammad rendra publics les résultats de la consultation le 30 septembre. Il présentera « l’analyse des principaux enjeux révélés par l'enquête et les bonnes pratiques et projets les plus intéressants identifiés parmi les nombreuses suggestions », annonce-t-il.


Sur l’échiquier de l’islam de France, chacun avance ses pions. À la suite des assises territoriales de l’islam de France le ministère de l’Intérieur planche sur les comptes rendus des préfets, pour apporter de la substance aux annonces du président Macron. Des électrons libres non affiliés aux fédérations et qui peuvent se prévaloir d’une quelconque compétence dans le dossier « Islam » demandent également audience. Qui auprès des préfectures, qui auprès du bureau central des cultes, qui auprès des conseillers à l’Élysée, selon son entregent.


Ébullition institutionnelle vs musulmans de base

Le CFCM, quant à lui, a invité ses troupes à un colloque au palais du Luxembourg (Sénat), le 21 septembre, intitulé « L’islam en France : bilan et perspectives ». Il bénéficie de la bienveillance des sénateurs Nathalie Goulet et André Reichardt, qui ont animé les deux tables rondes. Ces derniers n’ont pas mâché leurs mots à l’encontre du dernier rapport d’El Karoui, signalant que nombre de propositions avaient déjà été émises dans leur rapport sur l’organisation, la place et le financement de l’islam en France, paru en 2016.

Prochaine étape : la tenue d’un Congrès des musulmans de France, à Paris, annoncé pour la mi-novembre. Tel un coup de force en souhaitant réunir quelque 1 000 personnes, le CFCM et les fédérations* musulmanes de France veulent montrer que l’islam peut être organisé « par les musulmans eux-mêmes et pour eux-mêmes ».

Face à cette ébullition institutionnelle, les « musulmans de base », que l’on qualifie à tort de majorité silencieuse et qui, pourtant, sont particulièrement actifs sur le terrain, se demandent bien si toutes ces déclarations ne constituent pas, les unes après les autres, une trainée de poudre de perlimpinpin.

Note
* Les fédérations musulmanes de France sont (par ordre alphabétique) : le Comité de coordination des musulmans Turcs de France (CCMTF) ; la Confédération islamique Milli Görüs (CIMG France) ; la Fédération française des associations islamiques d’Afrique, des Comores et des Antilles (FFAIACA) ; la Fédération Invitation et Mission pour la foi et la pratique ; la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP) ; la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) ; les Musulmans de France ; le Rassemblement des musulmans de France (RMF) ; l’Union des mosquées de France (UMF). À celles-ci s’ajoute la Mosquée de Saint-Denis de La Réunion (AISD).



Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur