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Religions

Au Sénat, le CFCM veut réaffirmer son leadership

Rédigé par | Lundi 24 Septembre 2018

Régulièrement décrié pour son manque de représentativité et son immobilisme, le Conseil français du culte musulman a organisé un colloque vendredi 21 septembre au Sénat. L’occasion pour l’organisme de présenter ses travaux et ses perspectives à venir.



Le 21 septembre, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a organisé un colloque pour annoncer la création de l’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM). Il a également fait part de son projet de réforme en vue des élections pour le renouvellement de l’instance prévues pour juin 2019. Ici (de g. à dr.), la première table ronde a convié : Frédéric Lallier, responsable du pôle Islam au sein du bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur ; André Reichardt, sénateur du Bas-Rhin ; Chems-Eddine Hafiz, vice-président du CFCM ; Abdallah Zekri, président de l’Observatoire national de l’islamophobie. (À dr.) Ahmet Ogras, président du CFCM, a prononcé le discours inaugural.
Le 21 septembre, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a organisé un colloque pour annoncer la création de l’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM). Il a également fait part de son projet de réforme en vue des élections pour le renouvellement de l’instance prévues pour juin 2019. Ici (de g. à dr.), la première table ronde a convié : Frédéric Lallier, responsable du pôle Islam au sein du bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur ; André Reichardt, sénateur du Bas-Rhin ; Chems-Eddine Hafiz, vice-président du CFCM ; Abdallah Zekri, président de l’Observatoire national de l’islamophobie. (À dr.) Ahmet Ogras, président du CFCM, a prononcé le discours inaugural.
Douze jours après la parution d’un nouveau rapport de l’Institut Montaigne portant sur l’islamisme (et incidemment sur l’organisation de l’islam de France dans sa conclusion), le colloque du Conseil français du culte musulman, intitulé « L’islam en France : bilan et perspectives », ne pouvait mieux tomber. Dans les murs du palais du Luxembourg (Sénat), le CFCM, en partie délégitimé par la publication du think-tank, en a profité pour remettre les points sur les i.

Les sénateurs André Reichardt et Nathalie Goulet, auteurs d’un rapport sur la place, l’organisation et le financement de l’islam de France, publié en 2016, ont modéré les débats. Ils ont montré, eux aussi, leur agacement à la suite de l’emballement médiatique suscité par ce nouveau document choc.

« Contrairement aux bruits qu’on peut entendre, l’organisation de l’islam de France est aux mains des musulmans de France ! », affirme la sénatrice de l’Orne, faisant ainsi écho aux suspicions d’ingérence étrangère dans la gestion des mosquées françaises. Son homologue du Bas-Rhin déclare, pour sa part, lors de son discours d’ouverture, qu’il est « indispensable que le CFCM gagne en représentativité en intégrant des jeunes, des femmes et des convertis »

Ahmet Ogras, président du CFCM, alerte, de son côté, sur l’approche anxiogène de l’islam par l’État, qui lie souvent la gestion du culte avec les questions de sécurité s’agissant de l’islam. De même reproche-t-il à demi-mots la pression étatique : « Laissons les musulmans se gérer à leur propre rythme : ils ne sont pas obligés d’obéir à un calendrier électoral. Faisons-leur confiance. » Et d'annoncer la création de l’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM), dont les statuts viennent d’être déposés et le fonctionnement sera effectif à partir de 2019. L’AFSCM, qui « travaillera étroitement avec le CFCM, est fondée par et pour les musulmans », insiste Ahmet Ogras.

Lire aussi : Islam de France - Ahmet Ogras : « Laissons les musulmans gérer et s’organiser à leurs rythmes »

Le CFCM, d’abord un gestionnaire des lieux de culte 

La première table ronde démarre avec un exposé de l’avocat Chems-Eddine Hafiz sur la place des musulmans dans la société française. « On aurait bien voulu nous confiner au bas de l’échelle sociale », rappelle-t-il, en évoquant le passé. « Mes aînés avocats cachaient leur prénom avec leur tampon. Je suis fier de m’appeler Chems-eddine, soit “lumière de la religion” », ajoute le vice-président du CFCM. Une déclaration qui fait évidemment écho à la polémique suscitée par Éric Zemmour concernant les prénoms non français.

Le producteur de l’émission « Islam » sur France 2 revient ensuite sur la difficulté à faire entendre la voix du CFCM dans l’espace médiatique : « Nous avons dénoncé les attentats, on l’a répété et répété encore et encore. » Selon lui, le CFCM « n’a pas à représenter les musulmans », car il s’agit plutôt d’« un gestionnaire des lieux de culte », dont le rôle est que « les fidèles puissent exercer leur religion dans des conditions dignes ». Évoquant l’histoire du CFCM, l’avocat estime que l’institution pensée par Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur en charge des cultes, a eu pour effet de réunir dans les années 1990 les grandes fédérations d’associations musulmanes qui ne dialoguaient pas auparavant. « J’espère que le CFCM restera le creuset des musulmans en France », déclare-t-il.

Islamophobie : le silence des politiques, de la presse et des dignitaires des autres religions

Avant de laisser la parole, Chems-Eddine Hafiz s’en prend à Hakim El Karoui, qui a travaillé « auprès du dictateur Ben Ali » : « C’est une insulte à Montaigne de faire des rapports qui disent qu’ un tiers des musulmans rejettent la République. Comment un normalien peut-il se permettre cela ? »

Abdellah Zekri, président de l’Observatoire national de l’islamophobie, rattaché au CFCM, s’exprime, lui, dans un style plus énervé. Il déplore la montée des attaques islamophobes, notamment depuis les attentats de 2015. « On a enregistré des tirs à balles réelles, des jets de grenade et des profanations de carrés musulmans », déclare-t-il, annonçant qu’il avait demandé à être reçu par la ministre de la Justice et attend toujours une réponse.

Il dénonce également le silence des hommes politiques, de la presse et des dignitaires des autres religions. Échaudé, Abdallah Zekri se lance dans une diatribe – comme à son habitude – contre l’idée même de concevoir « un islam de France » : « Il n’y a pas d’islam de France comme il n’y a pas de judaïsme de France ni de catholicisme de France ! », martèle-t-il.

Vives critiques contre le rapport de l’Institut Montaigne

Ouvrant la deuxième table ronde de la matinée, Nathalie Goulet n’est pas avare de critiques contre le rapport de l’Institut Montaigne : « Quand on lit le nom des personnes auditionnées, on réalise que très peu de responsables des organisations musulmanes de France ont été contactés. » 

La sénatrice s’insurge contre l’idée de créer « un Tracfin islamiste ». Elle l’a jugée comme « le scandale le plus discriminatoire que je n’ai entendu depuis longtemps ». « J’aurais bien aimé savoir ce qui aurait été dit dans la presse bien intentionnée si cela avait été proposé pour une autre religion », dénonce-t-elle. « Donc je pense que ce rapport va rejoindre de nombreux rapports dans les tiroirs, car c’est sa place », assène Nathalie Goulet d’un ton sec.

Dans un topo pédagogique, le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité Nicolas Cadène apporte un discours plus apaisé. Il prend soin de distinguer quatre espaces (public, privé, social, administratif) pour traiter de l’exercice de la pratique religieuse dans une société laïque qu’est la France. Dans ce cadre, « l’État n’a évidemment pas à gérer le fonctionnement interne des cultes. Il doit garantir leur indépendance. Cela est positif autant pour les cultes que pour la démocratie. Sinon, l’on sait que la religion peut être instrumentalisée à des fins politiques », souligne-t-il.

Malgré la séparation des religions et de l’État, il y a « nécessité pour ce dernier d’avoir des interlocuteurs pour régler les questions relatives aux aumôneries, aux manifestations cultuelles dans l’espace public, à l’abattage rituel, à la construction des lieux de culte... », fait remarquer Nicolas Cadène. « Mais ce n’est pas pour autant à l’État de choisir ses interlocuteurs, qui émanent directement des cultes », conclut-il dans un silence approbateur de l’auditoire.

Vers une ouverture du CFCM ?

S’ensuit Anouar Kbibech, vice-président du CFCM, qui présente les « nouvelles résolutions » de son organisation. « On en a assez des rivalités comme si les fédérations étaient des partis politiques. Nous voulons apaiser », affirme-t-il. Le Conseil français du culte musulman prépare le renouvellement de ses instances, prévu pour le mois de juin 2019. « Il faut dépasser cette notion de mètres carrés pour élire les membres des conseils régionaux du culte musulman et du CFCM. Nous analysons en ce moment les statuts de la Fédération protestante de France pour nous en inspirer », confie-t-il.

Interrogé sur la prise en compte des lieux de prière informels tels que les foyers de travailleurs migrants ou autres salles de prière, il apporte une réponse ferme : « Nous voulons favoriser la structuration des associations et sortir de l’islam des caves. » L’ancien président du CFCM annonce qu’un redécoupage géographique est à l’étude. « Nous sommes en train d'imaginer une représentation à trois niveaux : national, régional et départemental, en renforçant l'échelon départemental sans pour autant avoir des élections de présidents départementaux car cela accentuerait la compétition électorale », ajoute-t-il. Selon lui, « il faudrait une assemblée générale d’une centaine de personnes qui vont élire un conseil d’administration et un bureau. »

Concernant l’ouverture du CFCM, Anouar Kbibech espère la mise en place d’un quota de 20 à 30 % de femmes. « Il faut qu’on arrête avec cet “islam de blédards” », tance-t-il, reprenant à son compte une critique régulièrement adressée à son institution et notamment par Hakim El Karoui. Un petit tacle lui est d’ailleurs adressé, à propos de son idée de nommer « un grand imam de France », largement décrié après la sortie du rapport de l’institut Montaigne en 2016. « On pourrait élire un gros imam de France, ce serait beaucoup plus facile ! Il n’y aura qu’à prendre ses mensurations ! », lance, d’un air amusé, le président du Rassemblement des musulmans de France.

Il estime qu’il vaut mieux travailler sur le statut des imams, regrettant la grande précarité dans laquelle vivent ces ministres du culte. « Certains ont étudié à l’ institut de Château-Chinon mais finissent livreurs de pizzas ! », dénonce-t-il. Il pointe aussi les difficultés qu’ont les imams qui souhaitent suivre des diplômes universitaires, car « ils n’ont pas accès aux bourses, aux resto U, aux logements, etc. ».

« Hakim El Karoui l’a rêvé, le CFCM l’a fait ! », conclut l’ancien président du Conseil français du culte musulman, en évoquant l’Association pour le financement et le soutien du culte musulman. Anouar Kbibech rappelle que l’AFSCM a été lancée en juillet dernier et que ses statuts avaient été rédigés dès décembre 2016. Hakim El Karoui avait, quant à lui, présenté dans la presse sa proposition de créer une Association musulmane pour l’islam de France (AMIF), dont le but serait de financer le culte musulman pour contrer l’ingérence des pays du Golfe.

Au regard des effets d’annonce, les deux projets AFSCM et AMIF ont ainsi la même vocation : financer le culte musulman par des dons de particuliers, une redevance sur le halal et une redevance sur le hajj. « Les revenus tirés des deux redevances, qui seront mises en place par un organisme indépendant de l’État, devront être redistribués à l’échelle nationale, tandis que les dons seront répartis à l’échelle locale », veut préciser Anouar Kbibech.

Dans cette ambiance concurrentielle, le CFCM a voulu poser ses marques. Bien qu’il soit soutenu par les principales fédérations islamiques mais aussi par des personnalités politiques, comme l’ont montré les sénateurs venus animer les tables rondes du colloque, le CFCM sera-t-il entendu par les musulmans ?