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Points de vue

Le vrai danger pour nos démocraties vient de nos propres gouvernements, pas des terroristes (2/2)

Rédigé par Alain Gabon | Mardi 1 Mars 2016



Le vrai danger pour nos démocraties vient de nos propres gouvernements, pas des terroristes (2/2)
L’examen de l’ensemble des statistiques et sources les plus fiables (rapports Europol et FBI, données des institutions médicales nationales et internationales, études scientifiques et universitaires privées, etc.) fait ressortir que, contrairement à l’intox permanente destinée à maintenir nos populations dans un état de peur assurant leur soumission et acquiescement politique aux lois de surveillance et au renforcement des pouvoirs de l’exécutif, le terrorisme en général et le « jihadisme » en particulier sont une menace minime pour la vie humaine dans nos sociétés occidentales.

Cette réalité est systématiquement occultée par nos gouvernants et les médias qui sont à leurs bottes, dont l’intérêt est aussi d’exagérer la menace selon leur mode sensationnaliste habituel et de tenir les publics en haleine.
Dès qu’un pauvre malade hurle « Allahu Akbar ! », et ce même quand il n’y a aucune victime, il suffit de voir nos journalistes-vampires se précipiter sur les lieux pour faire de la « couverture en direct », postures dramatiques à l’appui, en attendant l’arrivée des politiques qui font, eux aussi, leurs choux gras de ce cirque médiatique.

Qui démolit notre « civilisation » ?

Cette « menace djihadiste » avec laquelle on abrutit à dessein les populations est non seulement exagérée mais, contrairement à ce que l’on entend partout, elle ne constitue aucune menace politique pour nos États, nos valeurs (qu’elles ont plutôt tendance à affermir et à réaffirmer), nos Constitutions, nos systèmes et principes légaux, nos institutions politiques, nos modes d’organisation sociale et l’ordre démocratique de nos sociétés.

Contrairement à ce qu’affirment cette meute de politiques, de pseudo-experts et de têtes parlantes (bien plus que pensantes), ces imposteurs et nos gouvernements de droite comme de gauche, le terrorisme et sa variété djihadiste ne menacent en rien notre « civilisation ».

À moins – et c’est là où le bât blesse – que nous ne la démolissions nous-mêmes, en accomplissant par de terribles fautes stratégiques, mauvais calculs, réactions excessives et mauvaises politiques ce que les Daesh et autres Al Qaïda sont bien incapables de réussir par leurs propres moyens.

Car, en effet, il ne suffit pas, loin de là, de tuer 200 personnes tous les 20 ans sur une population de 63 millions d’habitants (comme cela a été le cas en France ces dernières décennies) pour dissoudre une civilisation, abolir un régime démocratique, et encore moins remplacer l’Union européenne par un gigantesque « califat » gouverné par Daesh.

Le 11-Septembre et l’occupation irakienne, exemples-types

Le 11-Septembre offre le plus bel exemple de l’axiome selon lequel les véritables dangers pour les valeurs démocratiques et les fondements de notre civilisation ne sont pas les terroristes, mais nos propres gouvernements et opinions publiques, lorsque celles-ci succombent à la peur, à l’intimidation, aux provocations, au désir de vengeance ou au chantage sécuritaire.

Le 11 septembre 2001, Al Qaïda tua 3 000 personnes, abattit deux tours et coûta quelques milliards de dollars à l’Amérique (une broutille pour le pays le plus riche du monde). Journée terrible, mais là s’arrête – ou du moins aurait dû s’arrêter – l’étendue des dégâts que même la pire attaque terroriste de l’après-guerre réussit à causer. Surtout que l’« exploit » ne fut jamais renouvelé, nulle part ailleurs.

En revanche, c’est bien l’administration Bush – pas Al Qaïda, pas Ben Laden, pas Daesh – qui affaiblit durablement les États-Unis par sa guerre d’invasion de 2003 et la décennie d’occupation de l’Irak, qui dévasta, ravagea et démolit les deux pays, et ce bien au-delà des rêves les plus fous d’un Ben Laden.

Pertes américaines en vies humaines par milliers bien plus nombreuses que l’attaque des tours ; trillions de dollars partis en fumée dans cette guerre choisie ; Abou Ghraib, Guantanamo, Patriot Act ; politique de la torture et programmes de « reddition » des prisonniers de guerre ; crédit moral de l’Amérique complètement laminé ; humiliation globale, en temps réel, pendant des années, d’un pays, d’un président et d’une armée soi-disant la plus puissante du monde mais incapable de venir à bout de quelques milliers de combattants ; perte irréversible d’influence et d’autorité dans tout le Moyen-Orient et le reste du monde ; perte dramatique de statut à l’international ; affaiblissement des institutions politiques intérieures ; attaque contre la séparation des pouvoirs et le « checks and balances » ; mépris des valeurs essentielles sur laquelle l’Amérique prétend se fonder, comme le respect de la dignité humaine, l’habeas corpus et on en passe, toutes choses allègrement piétinées au nom de la « lutte contre la terreur ». La liste est longue de ce que le gouvernement américain, et non pas Ben Laden, fit subir pendant des années à son propre pays.

L’Amérique a mal, c’est l’administration Bush qui l’a infligé

Ce deuxième Vietnam dont les États-Unis ne se sont en fait jamais remis, cette attaque en règle contre leurs propres principes, valeurs, règles, Constitution et institutions, c’est l’administration Bush, pas Al Qaïda, qui l’infligea à l’Amérique et au monde. De ce mal-là, infiniment pire que le 11-Septembre, Ben Laden en aurait été bien incapable si le gouvernement américain et ses néo-conservateurs ne l’avaient pas eux-mêmes, tous seuls, mis en œuvre, et si l’opinion publique, aveuglée par la douleur, la colère, la rage et la vengeance, ne les avait pas suivis. The blind shall lead the blind.

Ce ne sont pas les terroristes qui firent le plus de mal à l’Amérique, ce fut son propre gouvernement et les Américains eux-mêmes. Et c’est la façon dont ils réagirent au 11-Septembre (invasion et occupation de l’Irak, Patriot Act, torture des prisonniers, etc.), pas le 11-Septembre lui-même, qui démolit véritablement et durablement ce pays.

France : l’érosion du régime démocratique

La France se retrouve aujourd’hui dans une situation et un dilemme similaires. Quoique plus modérée, moins vengeresse et plus réfléchie, on constate qu’elle ne résiste pas plus au chantage « liberté contre (hypothétique) sécurité », qu’elle reste passive, voire consentante, devant la mise entre parenthèses de ses libertés civiles, et qu’elle avale comme un seul homme la rhétorique sécuritaire et la politique de la peur du triumvirat Hollande-Valls-Cazeneuve, en acceptant sans broncher une remise en question dramatique de l’équilibre des pouvoirs (pilier de tout régime de libertés comme Montesquieu l’a si bien démontré dans De l’esprit des lois) et un état d’urgence qui devient permanent.

On met en place sous ses yeux, en temps réel, un véritable État policier assorti d’une société de surveillance mutuelle, généralisée et permanente, à la Orwell, où l’on voudrait que les professeurs surveillent et, si besoin est, dénoncent leurs élèves, les parents leurs enfants (et vice-versa), les voisins leurs voisins, les amis leurs amis, et les Français laissent passer cela comme une lettre à la poste, dans la résignation et l’angoisse.

On se réclame de Voltaire, on se flatte d’appartenir à la « civilisation des Lumières », on invoque leur défiance vis-à-vis des pouvoirs. Mais de ce fameux esprit critique, qui a bel et bien pour le moment cessé d’être français pour laisser la place à une mentalité moutonnière qui fait honte à notre pays, il ne reste actuellement plus une trace, à part quelques résistants isolés qui manifestent courageusement contre l’état d’urgence dans l’indifférence générale et le je-m’en-foutisme des politiques qui savent qu’ils ont la majorité derrière eux.

Certes, Daesh et consorts peuvent de temps en temps tuer (répétons-le : infiniment moins que n’importe quelle autre cause de mortalité). Mais en aucun cas l’État islamique ou n’importe quelle autre organisation terroriste ne peut changer notre Constitution, modifier l’équilibre des pouvoirs, suspendre nos libertés fondamentales pour une durée indéterminée, transformer des sociétés libérales ouvertes en États policiers, mettre en œuvre l’espionnage systématique de tout et de tous, mosquées, écoles, communications privées, et plus. Cela, seuls nos dirigeants peuvent le faire.

L’érosion, voire l’abolition insidieuse, progressive mais certaine de nos régimes démocratiques, de nos libertés civiles et de nos valeurs civilisationnelles, ou du moins leur remplacement par un autre type d’ordre tout à fait inquiétant tel celui que l’on voit apparaître avec comme alibis la « guerre contre le terrorisme » et la « sécurité nationale », cela, seuls nos gouvernants peuvent le mener à bien, avec la passivité complice des populations.