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Société

Un mois d'état d'urgence, ses abus et son lot de récits inquiétants

Rédigé par Mérième Alaoui | Vendredi 11 Décembre 2015

Voilà un mois que le président de la République a décrété l’état d’urgence. A ce jour, on comptabilise près de 2 500 perquisitions et 354 assignations à résidence, un bilan dont l'exécutif se félicite. Alors que les accusations de dérives policières s'empilent, des abus ont bel et bien été déplorés, et des récits sont devenus emblématiques. En voici quelques-uns.



Photo d'illustration © Police nationale
Photo d'illustration © Police nationale
C’est une des interventions policières spectaculaires les plus remarquées des dernières semaines. En plein service, vers 20 h 30, le restaurant halal Pepper Grill, connu pour sa clientèle métissée, à Saint-Ouen-L’Aumône (Val-d'Oise), est perquisitionné alors qu’une cinquantaine de clients est attablée, samedi 21 novembre.

Nous sommes à une semaine des attentats, et des familles avec enfants, des jeunes couples et des bandes d’amis partagent un repas dans un lieu public quand une quarantaine de policiers avec casques et boucliers anti-émeute font irruption. Certains vont au sous-sol, d’autres montent à l’étage. Mais beaucoup n'ont le temps de rien : des policiers somment les clients et employés de rester les mains sur la table, sans bouger un cil. Lors de la fouille, les forces de l’ordre ont enfoncé trois portes. Pourtant, « je leur dis de ne pas casser les portes, que j’ai les clés ! », ne cesse de raconter le gérant Ivan Agac, encore déboussolé. Sur les trois portes défoncées, deux n’étaient même pas verrouillées à clé... Les policiers repartiront les mains vides, devant des clients qui n'en croient pas leurs yeux. Une histoire qui illustre les abus de l'état d'urgence, qui inquiète particulièrement les musulmans.

Quand la police se trompe de porte

A Nice, une fillette touchée par des éclats de tirs. Jeudi 19 novembre, les policiers du Raid ont enfoncé une porte au fond d'un couloir au troisième étage d'un immeuble. Les témoignages des riverains et les traces d'impact au niveau des serrures témoignent de traces de tirs. Pourtant, selon la police, aucune arme à feu n'a été utilisée. Des éclats ont néanmoins été projetés dans la chambre voisine où dormaient trois enfants. Une fillette a été blessée au cou et à l'oreille. Son père a été plaqué au sol fermement et menotté tout au long de la perquisition administrative abusive.

« J'ai cru que ma fille était morte », témoigne le père suspecté à tort à Nice Matin « Je comprends que la police fasse son travail dans un contexte difficile. Mais il faut faire attention. Quand j'ai vu ma fille en sang, j'ai reçu un coup de poignard au cœur… » Interrogée, la direction départementale de la sécurité publique des Alpes-Maritimes reconnaît « une erreur rare ». Une erreur complète en réalité, car cette famille n'était pas la cible d'origine. Il s'agissait du voisin qui a ensuite été contrôlé et perquisitionné à son tour. Sans résultat.

Ce n'est pas la première fois que la police fait des erreurs d'appartement ou d'étage ciblés. A Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), une famille turque du quartier du Bois-du-Temple se rappellera encore longtemps de la visite de dizaines de policiers à leur domicile samedi 28 novembre. Les enfants de 9 à 16 ans ont été terrorisés, comme le rapporte Le Parisien Les parents, dans tous leurs états, laissent les policiers travailler... jusqu'à ce que l'un d'entre eux dise simplement : « Madame, je suis désolé, on s’est trompés. » L'appartement visé était à un autre étage. Mais après nouvelle perquisition, dans ce dernier non plus rien n'a été trouvé... Un « désolé » qui ne suffira pas à réparer les blessures.

Un mois d'état d'urgence, ses abus et son lot de récits inquiétants

Avec Daoud l'aveugle, la grosse controverse

L'affaire post-attentats sans doute la plus polémique est celle qui concerne David, jeune Arménien converti à l’islam. A la suite d'une dénonciation de sa voisine qui a trouvé bizarre que celui qui se fait appeler Daoud se rase la barbe le jour des attentats, les policiers débarquent dans son appartement pour une fouille… Assigné à résidence depuis le 18 novembre, ce jeune handicapé doit pointer trois fois par jour au commissariat d’Avignon. Très vite, les réseaux sociaux s’emballent. De nombreux soutiens, notamment associatifs, crient au scandale et lancent un appel pour qu’il puisse a minima se rendre au commissariat accompagné.

Selon Buzzfeed, on reproche à Daoud, qui serait fiché S, d’avoir en sa possession plusieurs téléphones portables, d’être proche du bras droit d'un « salafiste radical et imam de la mosquée de Sorgues » (Vaucluse) ou encore d'avoir été contrôlé par la police à la ville belge de Molenbeek, « réputée pour être un fief d’islamistes radicaux ». Son avocat a répondu point par point aux accusations, dénonçant une intervention policière arbitraire. Le jeune homme fait partie des très nombreuses personnes à contester devant la justice son assignation à résidence.

Sofiane, recherché... à cause d'une photo

Le quotidien local La Voix du Nord relate un autre récit, celui d'un homme de 67 ans plaqué au sol sans ménagement le 17 novembre par la police dans sa ville de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).

Les policiers recherchait en fait Sofiane, son fils de 19 ans. Ce dernier, qui n’a aucun passé judiciaire, aurait été vu quelques jours plus tôt en train de prendre des photos de la préfecture d’Arras. Il est donc soupçonné d’avoir fait un repérage des lieux… C’est ce qui justifie la perquisition – qui ne donne rien – et le placement en garde à vue de son père. Le lendemain, le fils s'explique lui-même aux policiers. « Je suis allé à mon rendez-vous avec les services de l’immigration, ça m’a pris environ 30 minutes, on est reparti et, vers 11 h, on était à Boulogne, je n’ai même pas pris de photo », s’étonne Sofiane. Tout ça « pour une soi-disant photo à la préfecture, on a encore du mal à réaliser ».

Une perquisition qui réveille tout un village

Dans la nuit de mercredi 16 à jeudi 17 novembre, près d’Alès (Gard), un petit village se réveille en pleine nuit par un afflux massif de gendarmes. Ils sont venus perquisitionner la maison de Gérard*, 56 ans, persuadés d’y trouver « des personnes, armes ou objets susceptibles d'être liés à des activités à caractère terroriste », relate Objectif Gard.

« La fenêtre de la chambre de ma fille a reçu un impact. Je l'ai entendu dire : "Papa, papa, on m'a tirée dessus" », témoigne-t-il. Mais sa version est démentie par les autorités, « le rapport balistique de l'intervention ne fait état d'aucun tir ». Pourtant, un impact est visible sur un mur... Après plusieurs heures de fouilles nocturnes, les gendarmes repartent bredouilles. « Ils devaient avoir honte, car ils se sont excusés. Sauf que c'est trop tard, le mal est fait. Ils ont horrifié les enfants, qui ne sont pas allés à l'école aujourd'hui. (...) Ce qui s'est passé, c'est pire qu'un amalgame. Est-ce que c'est ma barbe qui les a amenés ici ? La barbe ne fait pas le musulman. Et le musulman ne fait pas le terroriste. Ça fait très mal au cœur », confie Gérard.

Un mois d'état d'urgence, ses abus et son lot de récits inquiétants

Michaël le catholique, fiché pour « islamisme »

Belle erreur des services de renseignement. Mickaël L., 30 ans, de confession catholique, arbore fièrement son tatouage avec un Christ entouré d'un chapelet. Pourtant, cet habitant de Blagnac, près de Toulouse, fait l'objet d'une assignation à résidence depuis le 15 novembre car il serait « proche des milieux salafistes ». « Je n'ai rien contre l'état d'urgence. Bien au contraire. Mais quand on fait une erreur, il faut savoir la réparer. Je ne demande pas des excuses mais simplement que mon assignation à résidence, qui m'empoisonne la vie, soit levée », explique-t-il.

Pour ne rien arranger de cet imbroglio, le jeune homme est recherché à une fausse adresse, celle de son ami et non celle où il vit non loin de là avec son épouse. Ainsi, il est assigné à résidence… chez cet ami ! La machine administrative est lancée. Un recours est déposé devant le Conseil d’Etat. Car, comme Michaël, les assignés à résidence doivent faire face à des graves difficultés. Interdits de sortir de leur commune, ils doivent informer leur employeur de leur situation, avec le risque de perte de salaire et d'amalgames qui peuvent conduire à leur licenciement.

Pour ceux qui ne pointent pas au commissariat, même à cause de difficultés à se déplacer, c'est la prison qui les guette. C'est le cas d'un trentenaire résidant à Hautmont (Nord) qui devait se rendre trois fois par jour à Maubeuge en bus. Ne s'étant pas rendu au commissariat, il a été condamné à trois mois de prison ferme mais le parquet a fait appel de la décision, la jugeant trop clémente car la peine était aménageable.

Les mosquées ne sont pas en reste

Les mosquées, lieux sensibles pour les croyants. Dès le début de l'état d'urgence, des salles de prière ont directement été visées. Dans la nuit du 16 au 17 novembre, la mosquée de la Fraternité à Aubervilliers a reçu la visite musclée de policiers. Porte cassée, faux plafond enfoncé... une visite très critiquée du fait de sa violence. Au bout du compte, rien n'a été trouvé dans la salle de prière. L'Association des musulmans d’Aubervilliers (AMA), qui se serait bien passée de cette mauvaise publicité, reste marquée par ce douloureux épisode. Quelques jours plus tard, c'est au tour de la médiatique mosquée Sunna de Brest d'être perquisitionnée. La mosquée a été fouillée ainsi que le domicile de son imam Abou Houdeyfa. Là non plus, rien n'a été retrouvé.

Depuis le 13 novembre, les autorités ont procédé à 2 500 perquisitions et 354 assignations à résidence. Des fouilles qui ont entraîné l'interpellation de 305 personnes et le placement en garde à vue de 267 d'entre elles, selon le dernier bilan de la place Beauvau. Ainsi, dans la majorité des perquisitions, les policiers ont fait chou blanc. Les mesures de l'état d'urgence continuent d'inquiéter fortement. Et que le gouvernement puisse songer à la création de centres de rétention pour des fichés S n'arrange rien. « Les abus de l’état d’urgence se multiplient et font chaque jour de nouvelles victimes collatérales d’une politique sécuritaire qui se trompe d’ennemis dans la majorité des cas », martèle le CCIF. Ce régime d'exception est en vigueur jusqu'à au moins fin février 2016.

* Le prénom a été changé.





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