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Religions

Un guide conciliant la pratique de l'islam avec le cadre français et laïc à l'initiative de la Grande Mosquée de Paris

Rédigé par | Mardi 10 Février 2026

           

Oui, les Français musulmans sont pleinement capables de « concilier fidélité religieuse et citoyenneté », martèle la Grande Mosquée de Paris qui signe, à l’approche du mois du Ramadan, un ouvrage de 900 pages montrant « comment la pratique religieuse musulmane - immuable dans ses fondements - peut s'articuler avec la présence citoyenne dans les sociétés occidentales », et en France en particulier.



« Depuis plus de vingt ans, en France comme à travers l’Occident, l’islam, perçu sous le prisme du terrorisme, fait l’objet de confusions et d’amalgames. Les actes et les discours antimusulmans se multiplient. Les musulmans subissent une stigmatisation croissante. Certains d’entre eux refusent désormais de s’imaginer un avenir dans leurs propres pays. » Devant ce constat amer, « le moment est crucial » selon la Grande Mosquée de Paris. Celle-ci publie, mardi 10 février, un guide à destination des Français musulmans. Son ouvrage, Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée, qui paraît aux éditions Al-Bouraq sous la direction du recteur de l'institution religieuse, Chems-Eddine Hafiz, entend « promouvoir une voie médiane éclairée, celle des musulmans capables de s'épanouir dans les sociétés multiconfessionnelles ». Un exercice « vital » afin de « remédier aux tentations du repli identitaire et du rejet de l'autre ».

« Il devient urgent de mettre en lumière la compatibilité entre l'appartenance citoyenne et l'appartenance religieuse, comme de faire l'étude de ceux qui divisent et de ceux qui rassemblent. Il devient encore plus urgent de franchir, le seuil de la théorie pour résoudre les problèmes pratiques, sans occulter aucune des tensions qui peuvent se manifester au sein de la société occidentale », fait part la GMP en introduction de son travail colossal, rendu public à quelques jours du début du mois du Ramadan.

Un groupe de réflexion à la composition éclectique

A cette fin, et sous l'égide du recteur, deux commissions, l'une religieuse et l'autre issue de la société civile, ont été formées en mars 2023 « pour réfléchir ensemble à l'adaptation du discours religieux musulman en France, en Europe et en Occident ». La première compte une quarantaine de membres, des imams de la GMP pour l'essentiel ; la seconde a vu la participation de près de 70 personnalités. L’initiative a ainsi fait émerger un groupe de réflexion « informel, original dans sa composition, pluridisciplinaire et pluriconfesssionnel ».

Parmi les membres, on retrouve pêle-mêle Khaled Bentounès, maître de la confrérie soufie Alawiyya, le philosophe Souleymane Bachir Diagne, l'historien Benjamin Stora, l'ancien chef du Bureau central des cultes (BCC) Clément Rouchouse, ou encore des représentants des cultes et du dialogue interreligieux. On y retrouve aussi l’économiste Jacques Attali, l'ex-sélectionneur des Bleus Raymond Domenech, le politologue Gilles Kepel, et même l'avocat de Charlie Hebdo Richard Malka.

Malgré ce casting des plus éclectiques, ces membres ont été réunis, affirme la GMP, « derrière une même conviction : l'islam, à l'instar des autres religions, est une voie d'épanouissement citoyen et de contribution bénéfique à une société harmonieuse ».

« Accompagner une évolution progressive des consciences » musulmanes ou pas

L'ambition affichée a été de « trouver des solutions concrètes et de les inscrire dans une perspective plus large : les musulmans en France, et ailleurs, peuvent à la fois être fidèles au fondement de leur religion et partager avec les différentes composantes de la société, les valeurs les plus essentielles », signale encore la GMP, qui veut « accompagner une évolution progressive des consciences, tant du côté des musulmans que des non-musulmans ».

« Les premiers sont invités à réfléchir à l'adaptation de leur pratique religieuse au contexte d'une société sécularisée et plurielle. Les seconds sont appelés à dépasser les préjugés et à reconnaître aux musulmans leur droit essentiel de demeurer fidèles aux préceptes de leur religion puisque ces pratiques n'entravent en rien les lois d'un pays sécularisé », indique l’institution centenaire.

Plus de 200 termes répertoriés dans un Glossaire

Le travail, mené sur deux ans, a donné naissance à une Charte de Paris dans lequel ses initiateurs et signataires proclament, en 15 points, leur attachement à des valeurs fondamentales comme la liberté de conscience, la laïcité, l'égalité hommes-femmes, le refus de toutes les discriminations et de l'extrémisme.

Dans ce texte, il est également reconnu « les règles du mariage civil comme condition préalable du mariage religieux », « la compatibilité entre islam et science moderne » et le rejet de « pratiques pseudo-médicales présentés comme religieuses » comme les mutilations génitales. S'agissant du voile, le porter ou non est une décision relevant pour les femmes d’un « choix personnel qui doit être respecté », ceci en reconnaissant la primauté des législations nationales « au sujet des restrictions vestimentaires dans certains contextes ». « La pratique de l’islam en Occident se fait en pleine adéquation avec les principes démocratiques et les droits humains. (…) Le croyant se conforme à la Loi divine et respecte la loi républicaine, sans qu’il n’y ait de tension entre sa croyance et sa citoyenneté », lit-on également.

Pour accompagner cette charte, la GMP publie un glossaire mettant en lumière « les valeurs musulmanes essentielles à la pratique religieuse dans l’espace sécularisé » ainsi que « certains aspects de leur application ». Le glossaire, augmenté d’une version disponible sur le Web (ici), vise à clarifier plus de 200 termes, notions et pratiques « à la lumière de contributions tour à tour historiques, sociologiques et religieuses ». En appui à ce travail, des consultations ont été menées aupres de représentants d'institutions musulmanes prestigieuses comme Az-Zitouna (Tunis) et Al-Azhar (Le Caire).

Des recommandations concrètes sans prétendre clore le débat

Par cette initiative, la GMP émet des positions et recommandations concrètes « pour favoriser une meilleure acceptation des musulmans dans leurs pays respectifs ». Mais attention, prévient la GMP, ces recommandations « ne prétendent pas clore le débat ni résoudre définitivement tous les problèmes soulevés », elles « constituent plutôt des pistes avancées, des orientations possibles pour poursuivre le dialogue constructif initié par les commissions ».

L’ouvrage fait enfin la part belle à la retranscription de propos tirés d'une trentaine d’auditions de personnalités menés jusqu'en décembre 2025. Sont notamment inclus l’ancien président de la République François Hollande, le secrétaire de la Ligue islamique mondiale Mohammed Abdul Karim Al-Issa, ou encore l’ex-ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer et le professeur d'histoire Iannis Roder, qui n'a de cesse de dénoncer une école publique au péril de l'islamisme.

Ces auditions « ne font pas nécessairement consensus au sein de la commission et certaines reflètent même de réelles et profondes divergences ». Néanmoins, l’objectif est que « chacun puisse identifier sa position, tout en assumant la complexité des débats et la persistance de certains désaccords. C’est à l’ensemble de ces débats, de ces interrogations, de ces tensions (ou frictions) que le Glossaire puis la Charte de Paris viennent répondre ».


Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur