Connectez-vous S'inscrire

Points de vue

Le Maroc, la paix comme ADN diplomatique

Rédigé par Hamid Derouich | Mardi 3 Février 2026

           


Le 20 janvier 2025, au Forum économique mondial de Davos, Donald Trump annonce le lancement d'un Conseil de la paix destiné à promouvoir la stabilité dans les zones de conflit. L'invitation adressée au roi Mohammed VI, représenté par son ministre des Affaires étrangères, est loin d’être fortuite. Le président Trump reconnaît une exception diplomatique et une réalité que les chancelleries internationales connaissent depuis des décennies : la paix dans l’action diplomatique du royaume chérifien est un esprit, une méthode et une constance.

Comment un pays du Maghreb, ni puissance militaire ni géant économique, est-il devenu un référent fiable lorsqu'il s'agit de médiation et d’ingénierie de la paix ? La réponse ne tient sans doute pas dans l'opportunisme diplomatique qui s’essouffle à la moindre courbe ascendante, mais à une cohérence rare, construite par un royaume millénaire rodé au management de la haute politique et enracinée même dans l’âme marocaine. Une âme toujours consensuelle, raffinée, subtile, alliant discours et action, entre symbolique et opérationnel.

La paix comme état d’esprit

Le 6 novembre 1975, 350 000 Marocains franchissent le territoire marocain occupé par l’Espagne, drapeaux et Coran à la main, sans tirer un seul coup de feu. La Marche Verte, pensée et dirigée par Hassan II, pose les fondations d'une doctrine : le politique prime sur le militaire quand bien même les chances de la paix seraient infimes, le symbole sur la force brute. Bien au-delà du rétablissement de la souveraineté territoriale, cet événement forge un imaginaire diplomatique où la paix devient un horizon clair, un état d’esprit.

Cette approche n'est pas conjoncturelle. Elle s'enracine dans une conception particulière du pouvoir royal marocain, où le souverain se pose en gardien d'une tradition spirituelle qui valorise le dialogue et la médiation. Lorsqu'en 1975, Hassan II accepte la présidence du Comité Al-Qods créé par l'Organisation de la coopération islamique (OCI), il ne remplit pas une fonction honorifique, lui qui est roi, fils de rois, et Commandeur des croyants : il endosse une lourde responsabilité qui fera du Maroc, pendant 50 ans, le compagnon de route des Palestiniens sans jamais rompre avec Israël.

La paix ne se décrète pas, elle se construit et feu Yasser Arafat en savait assurément beaucoup de son lui qui répétait souvent « Salam Achouj’aan - la paix de braves ». Il faut un brave comme Hassan II pour exposer son territoire, en 1977-1978, et engager des rencontres préparatoires entre Anouar el-Sadate et Menahem Begin qui aboutiront aux accords de Camp David. En 1986, Hassan II accueille publiquement Shimon Peres à Ifrane. Si cet accueil provoque la rupture des relations diplomatiques avec la Syrie d’Assad, il établit définitivement le Maroc comme acteur de la médiation.

Cette tradition culmine en 1985 avec un événement sans précédent : Jean-Paul II devient le premier pape à visiter un pays musulman. Devant 80 000 jeunes au stade de Casablanca, le souverain pontife appelle au dialogue islamo-chrétien, tandis que Hassan II le reçoit non comme chef d'État mais comme autorité religieuse. Ce geste audacieux pose les jalons d'un Maroc terre de dialogue interreligieux, confirmé 34 ans plus tard lorsque le pape François entreprend sa visite d’État au Maroc en 2019.

Mohammed VI hérite en 1999 de cet arsenal diplomatique, d’une expérience et d’une expertise accumulées. Mais il le transforme, l'adapte aux nouveaux défis du monde du XXIe hyper-fragmenté. La médiation ne sera plus seulement bilatérale ou symbolique : elle deviendra multilatérale et opérationnelle.

Du symbole à l'opérationnel : la diplomatie des actes

Si la tradition diplomatique marocaine repose sur des fondations symboliques fortes, sa crédibilité internationale provient de sa constance, d'engagements concrets, mesurables, souvent discrets. Depuis 1960 et la mission ONUC au Congo jusqu’à l’opération toujours en cours en République centrafricaine, en passant par l’Angola, la Somalie, le Rwanda, la Bosnie-Herzégovine, le Congo, Haïti ou encore le Mali, le Maroc n'a jamais cessé de déployer des Casques bleus dans les opérations de maintien de la paix de l'ONU. Aujourd’hui encore, ce sont environ 2 000 soldats des forces armées royales qui sont déployés au sein des opération de maintien de la paix des Nations unies. D’ailleurs, le royaume se classe parmi les 15 premiers contributeurs à ces dispositifs de pacification onusiens et en 2022, l'ONU a même honoré posthumément plusieurs « peacekeepers » marocains tombés au champ d'honneur, dont sept dans la mission en République centrafricaine.

Mais au-delà des chiffres, c'est la nature de cet engagement qui compte : formation de forces locales, protection des civils, reconstruction d'infrastructures. C’est dire que la présence militaire n'est pas conquérante, mais s'accompagne systématiquement d'une dimension humanitaire incarnée par les hôpitaux de campagne marocains, déployés en Palestine, en Jordanie, dans les zones de catastrophes naturelles. L’hôpital de compagne installé en 2012 au camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie, a permis de fournir des soins médicaux aux réfugiés syriens, incluant consultations, chirurgies, prescriptions et soutien humanitaire. De 2012 à 2014, l'hôpital a traité plus de 371 000 réfugiés, avec 527 294 prestations médicales et 338 194 ordonnances délivrées. Rien que pour juillet 2014, il a accueilli 10 970 patients. L'hôpital a continué à opérer jusqu'en 2020, date à laquelle la mission a été déclarée accomplie.

Ces structures mobiles ne se contentent pas de soigner : elles forment du personnel local, transfèrent des compétences, créent des liens durables. Cette « diplomatie du paramédic silencieux » rompe avec « la diplomatie des slogans » qui émerge, ailleurs, sous d’autres cieux.

Lorsqu'en décembre 2015, la Libye déchirée par la guerre civile cherche un terrain neutre pour négocier, c'est à Skhirat, dans l'ancienne résidence d'été de Hassan II, que se joue le destin du pays. Sous l'égide de l'ONU, les parties libyennes signent l'Accord politique libyen qui deviendra le cadre de référence reconnu par le Conseil de sécurité. Le chemin de crête est mince, pourtant le Maroc l’emprunte sans rien imposer et sans choisir aucun camp. Le royaume offre simplement l'espace et l'expertise pour que d'autres puissent discuter, négocier et assumer leurs responsabilités face à l’Histoire.

Cette même logique prévaut en 2012 lorsque Marrakech accueille la réunion des « Amis du peuple syrien ». Alors que la guerre civile sème l’horreur et le chaos, une centaine de délégations, dont Hillary Clinton, se retrouvent dans la ville ocre. Le Maroc pose uniquement le cadre : la solution doit être politique, jamais exclusivement militaire. Cette posture, répétée lors de chaque crise régionale, construit une image de pays stabilisateur plutôt que d'acteur partisan.

Mais c'est dans la question de Gaza que cette capacité opérationnelle à maintenir l’équilibrisme fastidieux atteint son apogée. Depuis octobre 2023, le Maroc détient ce qui s’apparente à un privilège unique : être le seul pays à acheminer de l'aide humanitaire par voie terrestre directement vers l'enclave palestinienne. En mars 2024, 40 tonnes de denrées alimentaires transitent par des corridors humanitaires. En octobre, ce sont 180 tonnes supplémentaires. Cette capacité repose sur une double légitimité, celle de pays accepté par Israël avec lequel il a normalisé ses relations en 2020, et crédible auprès des Palestiniens.

Le Comité Al-Qods, via son bras opérationnel Bayt Mal Al-Qods, finance régulièrement des projets à Jérusalem-Est : 2 000 paniers alimentaires distribués, 1 000 repas quotidiens servis, soutien à l'hôpital de Jérusalem. Ces initiatives discrètes maintiennent une présence marocaine constante dans la ville sainte, rappelant aux Palestiniens qu'ils ne sont pas oubliés, même après la normalisation avec Israël qui avait suscité tant de critiques.

Quand la paix négocie avec le réel

Toute politique de paix se heurte au réel. Le Maroc n'échappe pas à cette confrontation, et c'est précisément dans sa manière de gérer les contradictions apparentes que se révèle la sophistication de son approche.

D’aucuns, non sans quelque mauvaise foi, s’interrogeraient pour invalider toute prétention pacifiste du Maroc : comment concilier une affirmation de souveraineté territoriale sur le Sahara avec une vocation de médiateur neutre ? La réponse marocaine ne nie pas la tension : elle la transforme en opportunité de démonstration. En 2007, le royaume présente à l'ONU un plan d'autonomie qui propose une autonomie étendue pour les populations sahraouies sous souveraineté marocaine, avec institutions législatives, exécutives et judiciaires locales, budget propre et gestion des ressources naturelles.

Cette initiative est la voie, inspirée des modèles d'autonomie existants, à même de concilier intégrité territoriale et autonomie large. Depuis 2020, ce plan a obtenu le soutien des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni, du Portugal, de l'Espagne, de l'Allemagne et, depuis quelques jours, de l’Union européenne (UE) qui salue la résolution 2729 du Conseil de sécurité de l'ONU, du 31 octobre 2025, qui considère qu'une autonomie sous souveraineté marocaine offre la solution la plus réalisable au conflit. L’UE prend, ainsi, comme base la proposition d'autonomie du Maroc élaborée depuis 2007. Cette position fera sans doute progresser celle de la Cour de justice de l’UE (CJUE).

Cette évolution diplomatique consacre l'approche marocaine : plutôt qu'un référendum d'autodétermination classique impossible à organiser depuis 1991, une solution négociée garantissant droits démocratiques et développement économique. Le Maroc applique à son propre conflit la méthode qu'il préconise partout ailleurs : la négociation plutôt que l'affrontement.

La normalisation avec Israël en 2020 dans le cadre des Accords d'Abraham est pointée du doigt comme une contradiction ou une anomalie apparente. Comment soutenir la cause palestinienne tout en établissant des relations officielles avec l'État hébreu ? Là encore, le Maroc assume la singularité relationnelle avec Israël. Une dimension humaine essentielle structure cette singularité et elle est portée par une diaspora juive marocaine intégrée aux structures de l’État hébreu, prêtant allégeance au roi du Maroc et entretenant un lien affectif solide avec le Maroc et les Marocains. Les Marocains juifs font ainsi partie intégrante des Marocains du monde. La normalisation de 2020 ne trahit pas la Palestine, elle officialise une relation qui a toujours existé et qui, dans l'esprit marocain, sert mieux la paix que l'hostilité formelle.

Le Maroc condamne explicitement le terrorisme, y compris lorsqu'il vise Israël. Cette clarté morale, rare dans le contexte moyen-oriental, pourrait être perçue comme un alignement pro-israélien. Mais simultanément, le royaume soutient le peuple palestinien et son aspiration légitime à l’indépendance. Cette position équilibrée, inconfortable par essence, est précisément ce qui fait du Maroc un médiateur crédible : il parle à tout le monde parce qu'il refuse de diaboliser quiconque.

Enfin, comment prétendre être un artisan de paix régionale quand on ne parvient pas à dialoguer avec son voisin immédiat, l’Algérie en l’occurrence ? Nonobstant le fait même que l’Algérie se déclare « officiellement » comme « partie non prenante » du conflit, force est de rappeler que depuis la rupture des relations diplomatiques imposée par Alger en août 2021, Mohammed VI multiplie les appels au dialogue dans chaque discours du Trône. Ces mains tendues, systématiquement ignorées, pourraient passer pour de la naïveté. Mais elles construisent l’image de responsabilité d’un État marocain mature mesurant le poids des enjeux les coûts exorbitants de la guerre. Face à l'Histoire, le Maroc aura toujours choisi le dialogue. Cette stratégie de patience, frustrante à court terme, s'inscrit dans le temps long qui caractérise toute la diplomatie chérifienne.

L'architecture d'une influence

La singularité marocaine ne tient pas au hasard géographique. Elle résulte d'une architecture diplomatique consciemment construite, qui transforme une position géographique en influence.

Le Maroc est simultanément amazigh, méditerranéen, africain et arabe. Cette multiple appartenance, loin d'être une dilution identitaire, constitue un capital relationnel unique. Quand le Maroc parle à l'Afrique, il est crédible car il ne propose pas de schémas de conquête mais des cadres de coopération « gagnant-gagnant ». Quand il parle au monde arabe, il est écouté car il mesure l’ampleur du temps perdu dans les idéologies mortifères et des slogans du style « A bas l’Amérique et mort à l’entité sioniste ». Quand il parle à l'Europe, il est entendu car il fait partie de ces rares exceptions méditerranéennes où règne ordre et stabilité. Il est entendu aussi car son expérience dans la gestion des choses et des Hommes peut offrir des réponses à quelques défis communs.

Cette architecture repose aussi sur une conception particulière de la souveraineté. Contrairement à d'autres pays qui conçoivent leur indépendance comme un isolement protecteur, le Maroc a fait de l'interdépendance une stratégie. En aidant le Qatar lors du blocus saoudien de 2017, le royaume ne choisit pas un camp contre un autre, il refuse simplement que les conflits intra-arabes se règlent par l'étouffement économique.

Cette architecture repose également sur une cohérence diplomatique, faite de discrétion efficace, de capacité à maintenir des canaux de dialogue quand tous les autres se ferment. Le Maroc, contrairement aux apparences, ne construit pas des alliances, combien même celles-ci seraient nécessaires, mais il tisse patiemment des relations qu’il entretient, par la suite, avec de la constance et de la clarté, loin des idéologies belliqueuses.

Le Maroc n'a pas accumulé des victoires diplomatiques, il a engrangé de la crédibilité. Cette crédibilité repose sur un paradoxe assumé : le royaume ne prétend pas imposer la paix, il se contente de la rendre possible. Il n'exporte pas un modèle (qui n’existe d’ailleurs pas), il offre un espace. Il ne tranche pas les conflits, il facilite leur résolution par ceux qui les vivent et en souffrent.

L'invitation de Trump au Conseil de la paix ne récompense donc pas uniquement l’héritage diplomatique marocain : elle investit sur l'avenir. Celui d'un acteur qui, depuis cinquante ans, prouve que la diplomatie de la paix n'est ni faiblesse ni complaisance, mais méthode, constance et vision.

*****
Hamid Derrouich est docteur en science politique.

Lire aussi :
La normalisation des relations avec Israël, l'exemple du grand écart permanent du PJD au Maroc