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Promouvoir une identité transcendante : le combat pour la paix des ONG bosniennes

Spécial Journée internationale de la paix

Rédigé par François Lhoumeau | Vendredi 25 Septembre 2020 à 10:00

           

Vingt-cinq ans après la guerre, les divisions ethno-nationales sont encore très marquées en Bosnie-Herzégovine, non sans conséquences dans la reconstruction sociale de cette région. Des ONG locales mettent le dialogue et la communication interethniques au cœur du processus de résolution des conflits qui perdurent depuis 1995. Le point avec François Lhoumeau, en partenariat avec l'Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions.



Promouvoir une identité transcendante : le combat pour la paix des ONG bosniennes
Dossier - Promouvoir le pluralisme dans le monde, un vecteur de paix indispensable

Le message porté en 2019 par Valentin Inzko, Haut Représentant international pour la Bosnie-Herzégovine, était très clair. La société bosnienne se heurte à de nombreux obstacles : nationalisme et menaces à la souveraineté territoriale, tendances révisionnistes, défaillances institutionnelles, corruption, faiblesse économique. En d’autres termes et dans une conception galtunienne de la paix (1), les conditions nécessaires au développement d’une culture de la paix ne sont pas réunies et ce malgré l’arrêt des combats.

Face à ce constat d’une Bosnie-Herzégovine en peine depuis la fin de la guerre en 1995, une question s’impose : les identités ethno-nationales sont-elles la source de stagnation du processus de paix ? Vingt-cinq ans après la fin des hostilités, elles sont encore au centre de l’organisation politique, institutionnelle et sociale. Les efforts de réconciliation peinent à se faire une place. Seules les ONG locales offrent aujourd’hui une alternative au système d’oligarchie polyethnique dominant. (2) En faisant de l’identité trans-ethnique leur cheval de bataille, elles œuvrent à modifier la société bosnienne par le bas.

Une ethno-nationalité omniprésente dans le fonctionnement politique et social post-conflit

En 1995, les Accords de Dayton mettent fin à la guerre. Mais ce compromis semble être précaire et les logiques nationalistes en Bosnie-Herzégovine non résolues. Si l’Accord-cadre de paix a eu pour réussite d’arrêter effectivement les combats, il n’a pas envisagé le processus de paix dans son ensemble en créant une structure discriminatoire.

La Constitution de Bosnie-Herzégovine fait de la nationalité le critère unique de représentation et d’identification, en divisant les communautés au sein du territoire. Celle-ci rend compte d’un ensemble de niveaux politiques de gouvernance, partagés essentiellement entre les trois communautés constitutives : serbe, croate et musulmane.

Les Accords de Dayton entérinent la division ethno-nationale du pays entre la Fédération de Bosnie-Herzégovine, à majorité croato-musulmane et la Republika Srpska, à majorité serbe. La volonté d’associer un groupe de référence à un territoire et un État particulier, alors au centre du conflit à partir de 1992, en sort vainqueur. L’appartenance nationale s’érige en principe fondateur du système politico-institutionnel.

Parallèlement au maintien des divisions formelles entre territoires et groupes ethno-nationaux, c’est dans le quotidien des citoyens bosniens que le cycle de violence, générateur du conflit, se perpétue. La division politico-institutionnelle est appuyée par une reproduction de la violence culturelle. Déni des atrocités de la guerre, interprétations contradictoires et récits communautaires se maintiennent, non seulement par un jeu politique mais également à travers les médias. (3) Le maintien de la société dans des territoires distincts et dans un environnement centré sur la promotion de l’ethno-national contribue à la naissance d’espaces communautaires clos. L’ethnique, dans la période post-conflit, s’inscrit durablement de manière territoriale et sociale.

L’identité ethno-nationale comme facteur obstruant le processus de reconstruction sociale post-conflit

Alors que la méfiance est apparente au niveau individuel, l’absence de contact entre les communautés ne fait que renforcer l’isolation des groupes. Non seulement le développement d’une identité bosnienne est limité, mais plus encore, les espaces d’échange et de coopération intergroupes sont rares. Si les citoyens sont conscients de l’inefficacité du système politique, le sentiment de dépendance envers les élites politiques et la fermeture des communautés se renforcent. Pour exemple, le niveau de confiance envers les acteurs politiques est très bas (1.9), mais ces mêmes représentants communautaires apparaissent comme le choix politique le plus raisonnable.

Face à ces éléments, il semble juste de placer l’identité ethno-nationale comme facteur obstruant le processus de reconstruction sociale post-conflit. Il s’agit néanmoins de rester prudent. Tout comme ce ne sont pas des identités primordiales qui mènent au conflit, ce ne sont pas des caractéristiques individuelles figées qui empêchent un retour à une culture de la paix. La manipulation de l’identité à des fins politiques, puis sa cristallisation au cours de la guerre et enfin sa reproduction dans la période post-conflit, font de l’identité ethno-nationale la cause du non-établissement des conditions nécessaires à l’instauration d’une paix durable.

Plutôt que d’entamer un changement de relations, la structure post-Dayton a entraîné la construction d’espaces communautaires clos dont il est difficile de s’éloigner. Les efforts de réconciliation et le développement d’une identité positive transcendante n’ont donc que très peu de place dans un système où l’ethno-national est le point de référence.

Or, c’est un changement de paradigme qui est nécessaire en Bosnie-Herzégovine. C’est la logique ayant abouti au conflit ainsi que la culture politique du conflit qui doivent être exclues du nouveau cadre politico-institutionnel. Ce sont ces mêmes identités qui doivent être mises au cœur du processus : non pas pour diviser, mais pour rassembler. Cette lourde tâche est aujourd’hui majoritairement portée par les ONG locales. En dépit de la chape de plomb que constitue l’ethno-nationalité sur le processus de paix, les ONG locales offrent une palette d’opportunités favorisant le dialogue et la communication inter-ethnique. Elles font de la trans-ethnicité le facteur clé de l’émergence d’une paix durable.

Promouvoir la paix dans un système oligarchique polyethnique : le rôle des ONG

Dans la période post-conflit, de nombreuses ONG locales se sont développées. Si leurs méthodes divergent, elles partagent un but commun : renforcer, accélérer ou promouvoir la réconciliation dans le pays. Bien que sujette à certaines limites dans leur action, elles requièrent toute notre attention. Voici le récit de quatre d’entre elles, observées et analysées au cours de l’année 2019. Pour le Post Conflict Research Center (Sarajevo), le Nansen Dialogue Center (Sarajevo), le Center for Peacebuilding (Sanski Most), et la Bosnia and Herzegovina Association for United Nations (Sarajevo), la construction de la paix s’avère être un combat sans fin.

Leur nécessité est de promouvoir un dialogue ouvert et inclusif. Sur le terrain, deux méthodes sont utilisées. Premièrement, celle dite des « Peace Dialogues ». Organisés à la fois par le Center for Peacebuilding et le Nansen Dialogue Center, ils ont pour but de réunir pour quelques jours des personnes de différents horizons ethno-nationaux, issues de la jeunesse principalement. Les organisations leur fournissent un espace de discussion dans lequel chacun peut exprimer son expérience, ses craintes, sa vision, tout en communiquant avec l’autre.

En mai 2019, c’est à Sarajevo que s’est tenu le séminaire STaR (Social Transformation and Reconciliation), organisé par le Center for Peacebuilding de Sanski Most. Réunissant des jeunes à la fois de la Fédération de Bosnie-Herzégovine et de Republika Srpska, le séminaire présentait un objectif double : apprendre à dialoguer à travers des conférences et initier la jeunesse de Bosnie-Herzégovine au dialogue et à la réconciliation, en offrant une arène de discussion.

D’autres organisations préfèrent une manière plus indirecte. Elles développent des projets innovants qui permettent aux membres des différentes communautés d’interagir informellement. Le Post Conflict Research Center invite par exemple les jeunes à se rassembler autour de projets communs, tels que le développement de projets multimédias. De la même manière, Bosnia and Herzegovina Association for United Nations met en place différents projets plus larges, notamment autour de l’art, mais dont l’objectif final reste la promotion du dialogue. Ces projets innovants répondent aussi à un autre objectif : ouvrir des opportunités dans un contexte socio-économique défavorable.

Leur axe de lutte est le déni et la perpétuation des récits nationalistes. Les organisations, dans leur objectif de réconciliation, souhaitent amener les jeunes à sortir de l’espace clos que constitue la « bulle ethnique ». Pour ce faire, les ONG rencontrées se concentrent principalement sur le secteur de l’éducation et travaillent au sein des écoles. Le Nansen Dialogue Center Sarajevo, par exemple, collabore actuellement avec neuf écoles sur l’ensemble du territoire. Leur action se concentre autour de petits projets quotidiens qui visent à rassembler étudiants mais également professeurs dans un système éducatif divisé.

Pour le Post Conflict Research Center, l’objectif principal est d’apporter un contre-discours et de rester à l’écart de l’opposition dominante « coupables contre victimes ». L’ONG combat les récits et les divisions à travers différents programmes. La série documentaire « Ordinary Heroes », vainqueur en 2014 de l’United Nations Intercultural Innovation Award, incite les jeunes à raconter des récits familiaux de la guerre, vecteurs d’humanité et d’entraide entre les communautés.

Promouvoir une identité transcendante : le combat pour la paix des ONG bosniennes

Une action limitée

Les ONG offrent donc une palette d’opportunités favorisant le dialogue et la communication interethnique. Le développement de projets communs tient à fournir un espace permettant aux catégories de population ciblées de développer un sens de trans-ethnicité. Néanmoins, dans les faits, leur impact reste limité dans la réconciliation et plus largement dans le processus de paix bosnien.

Les organisations font face à une grande difficulté de financement, en particulier gouvernementaux et domestiques. Parce qu’en effet, agir de manière efficace en Bosnie-Herzégovine par le biais d’une ONG requiert d’avoir des liens étroits avec le gouvernement et le pouvoir politique local. Si les liens avec le gouvernement sont essentiels pour obtenir un financement, ils le sont également pour une action efficace dans le domaine de l’éducation. Une ONG qui dispose de fonds nécessaires pour atteindre sa population cible devra quand même obtenir l’accord du gouvernement pour établir un programme dans une école. L’action des ONG est donc limitée et influencée par le système politique. Or, celui-ci reproduit les logiques que les ONG souhaitent premièrement combattre.

De même, la pratique des « Peace Dialogues » présente ses propres limites. Si les participants viennent d’horizons différents, ils sont dans leur ensemble déjà impliqués dans la construction de la paix, membres d’associations ou porteurs de projets. Pour la plupart éduqués et tournés vers l’international, les jeunes présentaient une vision positive d’une culture de la paix. Ce qui est à l’origine un dialogue censé permettre aux jeunes de dépasser leur identité ethno-nationale se révèle être une discussion entre personnes déjà convaincues par les bienfaits de la réconciliation.

L’action des ONG et leur impact sur le processus de paix restent donc limités. Dans un système politique et institutionnel profondément divisé sur le critère ethno-national, le travail des ONG continuera à présenter des limites intrinsèques à l’environnement dans lequel elles évoluent.

Néanmoins, promouvoir et favoriser la naissance d’une trans-ethnicité par le bas est plus qu’essentiel. Plusieurs espoirs sont nés au sein de la population civile ces dernières années. En 2017, un groupe d’étudiants bosniaques et croates ont uni leurs forces pour faire annuler la décision du ministre de l’Éducation du canton de Bosnie centrale d’ouvrir une école sur le modèle « two schools under one roof » à Jajce. De même, le mouvement « Justice pour David » né en 2018, est devenu le symbole de la (re)naissance d’une société civile qui proteste contre l’oligarchie ethnique en place.

(1) Johan Galtung, « Theories of Peace: A Synthetic Approach to Peace Thinking », Oslo, International Peace Research Institute, 1967, p. 14
(2) Nebojša Šavija-Valha et Elvir Šahić, Building Trans-ethnic Space. Interethnic Dialogue and Political Action in Local Communities of Bosnia and Herzegovina – Socio-Anthropological Perspective, Sarajevo, Nansen Dialogue Centre, 2015, p. 54
(3) Isabelle Wesselingh et Arnaud Vaulerin, Bosnie, la Mémoire à vif, Paris, Buchet/Chastel, 2003, pp. 141-215

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Après avoir vécu plusieurs expériences professionnelles en Serbie, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine, François Lhoumeau se passionne pour les Balkans et les enjeux ethniques, culturels et religieux traversant la région. Son mémoire de recherche (Sciences Po Bordeaux) porte sur l’implication de l’identité ethno-nationale dans le processus de reconstruction post-conflit en Bosnie-Herzégovine. Il effectuera bientôt un volontariat au Monténégro.

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