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Points de vue

Musulman-e-s à la croisée des chemins : que faire ?

Rédigé par | Vendredi 13 Avril 2018



Musulman-e-s à la croisée des chemins : que faire ?
Des terroristes qui tuent des innocents au nom du « vrai islam » ou de l’« islam authentique ». Des autorités religieuses et même politiques qui se prévalent tout autant du « vrai islam », de l’« universel », s’affichant comme étant des précurseurs en matière des droits de l’homme, tout en n’hésitant pas, cependant, à canoniser l’injustice en maints domaines : héritage, condition féminine, prêt (rémunéré) à intérêt, matière pénale, etc.

Il y a vraiment de quoi désorienter un-e musulman-e simple qui ne saurait se départir de l’usage de sa raison dans sa vie banale et quotidienne. Il/elle adhère avec force conviction à son héritage culturel et religieux qui entre dans la définition de son identité et la constitution de sa personnalité individuelle et collective. Il/elle ne nie pas pour autant son acquis, obtenu grâce à l’instruction, à la réflexion fondée sur la raison critique, à la fréquentation d’autres cultures, à son exposition à d’autres idées. Bref, aux différents aspects de la modernité que la réalité lui impose par la force de la vie dans un monde qui s’approfondit tout en subissant le rétrécissement fatal que lui imposent les progrès scientifiques et technologiques.

Affranchir les consciences des tabous et pensées magiques

Que faire ? Qui croire ? Comment agir et réagir face à ces systèmes de pensée et de comportements péremptoires ?

Au nom d’une vérité relative qui s’est développée dans un milieu et un contexte social, culturel et « politique » qui obéissait à ses propres lois, à ses propres croyances, à ses propres traditions et donc à sa propre représentation du monde, des penseurs d’une idéologie islamique rétrograde ont annoncé la fin de l’Histoire à un moment presque précis de son déroulement. Comme si celle-ci n’a fait que du surplace pendant de longs siècles et que tous les changements, les évolutions et les révolutions scientifiques et techniques n’étaient que l’effet de l’imagination des affidés des ennemis de l’islam.

Il est manifestement indéniable que, malgré la volonté de ces passéistes, l’Histoire a continué à se dérouler, à apporter des changements dans la vie individuelle et collective des hommes et des femmes, à affranchir les consciences des tabous et pensées magiques qui les assujettissaient et donc à leur ouvrir les horizons de la raison et de ses effets positifs notoires sur l’espace des libertés et des responsabilités de l’homme face à soi-même et à l’égard d’autrui.


Préparer sa vie éternelle en sacrifiant celle d’ici-bas ?

Cette prise de conscience ne semble pas toucher ceux et celles qu’une orthodoxie, en brandissant la menace d’une damnation éternelle, a convaincus de la représentation de la vie comme une succession de scènes semblables, où le décor est définitivement pensé et institué et dans lequel le seul devoir de l’homme est d’exécuter la volonté d’un metteur en scène qui est censé justifier l’injustifiable et raisonner sur l’irraisonnable.

Le salut, selon cette orthodoxie, ne s’obtient que par l’application, à la lettre, du mode d’emploi de la vie actuelle, qu’elle a préparé dans les plus infimes et intimes détails de son déroulement quotidien, pour préparer la vie future. Une vie future éternelle qui compenserait des injustices subies du fait de nos semblables ou ces semblants d’injustices que nos esprits mal orientés et surtout incapables de sonder les décisions de Dieu prennent pour des injustices à l’égard de certains d’entre nous (femmes...).

Pour mieux nous abuser, cette orthodoxie offre la vie sur Terre en sacrifice du salut éternel. Elle nous serine ses avertissements que la vie ici-bas n’est qu’une épreuve pour gagner ou rater la vie éternelle.

Le Coran indique la voie qui mène à la finalité

Mais la vérité ne serait-elle pas le contraire ? À savoir que la récompense après la mort — le paradis ou l’enfer éternels — est en réalité l’argument sublime de motivation pour pratiquer une vie sur Terre juste à l’égard des autres et de soi-même ?

Dans cet ordre d’idées, ne pourrait-on pas penser que tout se passe sur Terre et selon la conduite de l’homme qui est rendu par toutes les morales, toutes les religions et surtout par la raison responsable de sa vie sur Terre et de ce qu’il fait de celle-ci ?

Il faut dire que, même en renversant l’ordre de réflexion, nous retournons au point de départ, qui n’est autre que la nature des commandements religieux énoncés il y a plus de quatorze siècles dans un milieu, un contexte social et culturel structuré selon une représentation tribale de la vie.

L’orthodoxie littéraliste affirme que ces commandements divins relèvent d’une volonté définitive et immuable de Dieu exprimée pour l’éternité pour une meilleure conduite de l’homme. Et si, depuis leur révélation, la vie s’est compliquée, il revient à celle-ci de s’adapter à ce qu’ils énoncent. Cependant, la raison renâcle à aller à contre-courant de la loi de l’évolution que Dieu a imprimée à sa création.

Une lecture contextualisée du Coran, entreprise à la lumière des pratiques culturelles et sociales et du référentiel de l’époque de la Révélation, nous montre clairement que toutes les dispositions qui relèvent des relations entre les hommes sont en réalité des mesures correctives d’une situation d’injustices et d’égarements, spécifiques à la réalité de l’époque. Ces dispositions s’inscrivent dans une logique indicatrice de la voie à prendre pour une finalité qui, forcément, suit le cours du temps, lui-même porteur de changement et d’évolution.

La foi en la justice de Dieu, en la générosité absolue de son acte de création et en sa miséricorde qui s’étend à tout bout de champ pour envelopper l’homme de foi qui pratique le bien, nous incite à croire que les commandements divins visaient, en réalité, à remettre l’homme de l’époque de la Révélation sur la voie juste et humaniste qui aurait dû être la sienne en toutes circonstances, s’il avait fait un usage efficient de sa raison. (1)


Raison et Révélation pour sauver l’homme de lui-même

Tout porte à croire que la volonté de Dieu qui s’est manifestée par la langue d’un groupe humain bien déterminé par sa culture, ses pratiques sociales et ses références, a un double objectif : d’une part, corriger in situ une situation dominée par le mal et l’injustice et, d’autre part, remettre la raison humaine, sur le chemin de la recherche de toujours plus de vérité et plus de justice.

Ainsi, la raison dont l’homme est gratifié se devait— se doit toujours— de continuer une œuvre inaugurée par Dieu et appelée, par sa volonté même, à être développée, enrichie et améliorée aussi longtemps que la vie ici-bas continue. La Sunna ne rapporte-t-elle pas que le Prophète et ses compagnons qui lui ont succédé dans la gestion de la communauté islamique ont pris des initiatives allant dans ce sens lorsque le besoin s’en est fait sentir ?

Les mu’tazilites, avaient sûrement raison d’affirmer que « la révélation détaille ce que la raison conçoit en abrégé. (...) Et puisque nous [les hommes] ne pouvions distinguer, par la seule raison, nos actes qui relèvent du bien de ceux qui relèvent du mal, Dieu a envoyé les prophètes-messagers pour nous montrer à faire cette distinction. Ainsi, ils sont venus pour confirmer ce que Dieu a institué dans notre raison et détailler ce qui y était décidé » (2).

En définitive, on pourrait dire que la raison et la Révélation se complètent pour sauver l’homme de lui-même. Et que puisque la Révélation a pris fin après avoir accompli sa mission ultime, celle d’établir le devoir de l’homme envers Dieu, il reste à la raison le devoir de conduire ses actes pour son bonheur ici-bas et son salut dans l’au-delà.


Notes
(1) Les deux axes principaux du discours coranique, du moins durant l’étape mecquoise sont :
1. La preuve de l’unicité de Dieu créateur de tout ce qui existe dans les Cieux et sur la Terre, par l’existence de lois immuables qui régissent la nature et la constitution de l’homme lui-même, que la raison humaine aurait dû découvrir pour s’en convaincre.
2. Le besoin pressant de réformer une société tribale fortement injuste et irrationnelle. D’où l’incitation constante à la pratique de la charité en faveur des pauvres et des démunis.



Ahmed Abdouni est un ancien diplomate marocain. En savoir plus sur cet auteur