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Points de vue

Et si nous changions l’esprit dans lequel nous lisons le Coran ?

Rédigé par Ahmed Abdouni | Vendredi 24 Juillet 2015



Feuillet du Coran bleu d’époque abbasside aghlabide (sourate 30) conservé au musée du Bardo (Tunis).
Feuillet du Coran bleu d’époque abbasside aghlabide (sourate 30) conservé au musée du Bardo (Tunis).
La foi, c’est, peut-on dire, faire crédit à la Révélation en tant que message oral transmis au Prophète, avec obligation de diffusion intégrale et fidèle parmi tous les autres humains. C’est donc la parole de Dieu destinée aux hommes. Elle montre l’itinéraire, le chemin qui mène à un idéal, en l’occurrence le salut définitif et éternel.

En s’insérant dans un idiome, la parole de Dieu a pris une forme. Elle a donc un contenant. C’est celui-ci qui constitue le moyen de nous relier à Dieu par l’écoute et la compréhension de son message. Conséquemment, il s’est installé une relation entre la forme et le contenu. La forme ne représente un intérêt que par la présence, en elle, de ce message qu’elle véhicule.

D’où la nécessité absolue de définir une relation de cohérence entre le contenant et le contenu. Entre la parole de Dieu et son support. Celui-ci, quelles que soient sa richesse et l’étendue de son intensité, ne saurait traduire la substance de la parole de Dieu dans son infinité. Si l’on en convient, on en conclut aisément que la cohérence entre le contenu et la forme passe obligatoirement et fatalement d’un retrait de la forme au profit de la substance, à savoir le contenu du message.

Le maximum de contenu pour le minimum de mots. Autrement dit, le fond ou plus exactement le signifié ne saurait être réduit au signifiant. Celui-ci doit être cantonné dans son rôle de moyen d’accès à l’infini qui se déploie dans et à travers ses mystères, tout aussi infinis par nature.

Ce retrait de la langue se traduit par la suppression de tout ce qui est de nature à contaminer l’idéal du message transmis, donc son esprit, par la matérialité de la forme. La rencontre entre le message qui est infini et l’idiome qui signifie (symbolise) un réel contingent et de surcroît circonscrit, n’est qu’une matérialisation temporaire de l’intemporel ; c’est dire une expression éphémère de l’éternel infini car émanant d’un Être infini.

Bannir le narcissisme et l’orgueil

Le message coranique, c’est la voix de Dieu. Le lire, c’est écouter la parole de Dieu qui y est incorporée. Une telle lecture requiert humilité qui sied au moment, vigilance et attention soutenues et une disponibilité à toute épreuve, pour bien comprendre la parole divine et saisir ses insinuations, allusions et subtilités.

La particularité de l’instant nécessite sérénité, elle-même convoquant et mobilisant la totalité de modestie qui est en nous. C’est une attitude de bannissement de tout narcissisme, de tout orgueil, qui poussent à la prétention, sournoise ou manifeste, qui nous met au-dessus de l’intelligence des autres au prétexte d’une soumission inconditionnelle ou prédisposition de quelque nature que ce soit à mieux écouter la voix (voie) de Dieu et épuiser sa compréhension.

Écouter Dieu, c’est le faire, certes, par le cœur mais un cœur qui réclame l’assistance et le soutien de la raison pour barrer la route à l’œuvre de notre orgueil qui nous rend repus de suffisance quant à la compréhension exclusive de la parole de Dieu, voire à s’autoproclamer son interprète exclusif.

La meilleure lecture du message coranique serait celle qui nous éclaire dans notre quête quotidienne du sens de ce que nous accomplissons, de nos actes dans cette vie tumultueuse, chaotique au point de dérouter tant l’âme que la raison. Tel un phare dans l’immensité de l’eau et le déchaînement des vagues, elle nous oriente dans la complexité et l’enchevêtrement des idées, des pensées, dans ce monde qui avance à hue et à dia.

La parole de Dieu bien comprise dans sa dimension universelle et infinie sera la source de notre force spirituelle pour acquérir la force nécessaire pour une vie dans le sens et pour le sens. Un sens universel, car considérant l’humanité en tant qu’Une, englobant une diversité qui est fruit de la volonté divine.

Faire partie de la multitude

Notre salut sur Terre n’est pas individuel, il n’est même pas communautaire. Il est universel. Ou on l’obtient avec tous les autres ou on le manque tout seul.

Nous le gagnons avec les autres parce qu’ils sont le miroir dans lequel nous consultons notre reflet pour découvrir nos défauts, nos manquements, mais aussi nos réussites, notre générosité. C’est à travers eux et par eux que nous nous approchons de Dieu, que nous honorons la confiance qu’Il a placée en nous, en nous confiant la vie, cette vie. Et c’est ainsi et nullement autrement que nous réalisons notre sens.

Notre vie en sera éclairée de bout en bout, et notre âme tout autant que notre raison seront comblées pour avoir satisfait, au mieux que nous eussions pu, Dieu et aussi nos semblables. Nos différences auront été assumées dans le respect de la foi de chacun.

Car seul Dieu a le pouvoir suprême de nous faire découvrir la vérité dans toute sa portée. Il est le seul à pouvoir nous faire découvrir où, quand, comment, pourquoi et au détriment de qui notre cheminement terrestre a dévié du droit chemin, de la vérité et de la justice. Il viendra ce jour où nous assisterons à l’étalement de la vérité dans toutes ses manifestations et de toute son évidence. C’est seulement ce jour-là que la vérité sera à la portée de chacun et de tous.

Lire le Coran, ce n’est pas écouter tout seul Dieu pour avoir le privilège d’être son seul porte-parole et son unique interlocuteur, qu’Il charge ès qualités d’interprète de ses intentions et commandements auprès des autres. Écouter Dieu à travers sa parole, c’est faire partie de cette multitude qui occupe le même rang et qui est sur la même ligne pour accéder au savoir que dispense la lecture de la parole de Dieu et ensuite à chacun selon ses capacités et ses facultés.

En faire partie, c’est d’abord le respect des autres dans leurs opinions et leurs convictions. C’est se mettre à leur niveau, c’est être sur la même ligne et ne pas se prévaloir d’un quelconque privilège procurant de l’ascendance qui nuit à l’harmonie et à la cohérence de la parole de Dieu et même à sa finalité.

Plonger dans le savoir infini

Nul être humain ne dispose de la capacité et la faculté de saisir le sens de la parole de Dieu dans sa totalité. A contrario, prétendre pouvoir assumer une telle charge, cela reviendrait à revendiquer des aptitudes et capacités infinies. La créature peut-elle égaler son Créateur ? Que Dieu me pardonne cette saillie grotesque ! Prétendre que ce qui est clairement énoncé est exempt de toute réflexion et de toute interprétation, n’est-ce pas entrer dans l’intention de Dieu ?

Comme nous le disions plus haut, le signifiant ne saurait épuiser le sens du signifié et encore moins cerner l’intention qui le fonde. Une langue, quelle que soit sa richesse, reste humaine, contingente, frappée de faiblesses, de failles et d’incohérences. Par conséquent, elle ne peut contenir, circonscrire toute la parole de Dieu, tous les sens qu’elle revêt. Le fini peut-il se mesurer avec l’infini ? i[« Si la mer était une encre pour [transcrire] les paroles de mon Seigneur, elle se serait asséchée avant que ne soient épuisées les paroles de mon Seigneur, quand même nous lui apportions son équivalent en renfort »]i (Coran, s. 18, v. 109).

Lire la parole de Dieu, c’est utiliser des facultés et un savoir limités et influencés pour plonger dans le savoir infini, dans l’omniscience. Le rapport est-il cohérent ? Est-il concluant ? « Vous n’avez eu que peu de science », nous dit Dieu ‒ soit-il sublimé ‒ (Coran, s. 17, v. 85). Autant en être conscient.

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Ahmed Abdouni, ancien diplomate marocain.