Connectez-vous S'inscrire

Religions

François Déroche : « L’histoire du Coran intéresse au-delà de l’Occident »

Rédigé par | Jeudi 16 Avril 2015 à 07:00

           


Pour François Déroche, titulaire de la chaire « Histoire du Coran » au Collège de France, « l’immense respect de l’islam pour la langue et l’écriture qui ont véhiculé la Révélation représente une chance inouïe qui permet aujourd’hui de disposer de très nombreux fragments des premiers corans copiés entre le VIIe et le Xe siècle ».
Pour François Déroche, titulaire de la chaire « Histoire du Coran » au Collège de France, « l’immense respect de l’islam pour la langue et l’écriture qui ont véhiculé la Révélation représente une chance inouïe qui permet aujourd’hui de disposer de très nombreux fragments des premiers corans copiés entre le VIIe et le Xe siècle ».
Il y avait foule, en ce jeudi 2 avril 2015, pour assister à la leçon inaugurale de François Déroche, nouvellement nommé titulaire de la chaire « Histoire du Coran. Texte et transmission » au sein du Collège de France. La plupart des professeurs de cette prestigieuse institution étaient présents, dont Thomas Römer, qui occupe la chaire « Milieux bibliques », et Serge Haroche, Prix Nobel de physique.

« Au lieu d’étudier le Coran à travers le discours tenu par les savants musulmans médiévaux, François Déroche s’est principalement attaché dans toute sa carrière à revenir aux manuscrits les plus anciens », rappelle dans son discours introductif Serge Haroche, également administrateur du Collège de France. Selon ses termes, les recherches en paléographie (étude des écritures anciennes) et en codicologie (étude des manuscrits reliés en codex) du Pr Déroche s'apparentent à un véritable « travail de détective » puisqu’il s’agit de « recenser et remettre en ordre des documents éparpillés dans le monde entier au gré des conflits qui n’ont pas manqué au cours de la longue Histoire de l’islam et de sa confrontation avec le monde chrétien ». « Ses analyses font apparaître l’histoire complexe d’un ensemble de textes qui, aussi bien dans leur apparence que dans leur contenu, ont connu des évolutions contredisant l’affirmation de l’immutabilité d’un Coran unique », ne manque-t-il pas de souligner.

De quoi heurter peut-être la sensibilité des partisans d'un Coran immuable mais aussi de piquer la curiosité intellectuelle de ceux qui veulent en connaître plus sur l'histoire du Livre saint, sa préservation et sa transmission. Rencontre avec l'un des plus grands spécialistes de l'histoire des manuscrits arabes et du texte coranique.

Saphirnews : En quoi est-il important d’avoir enfin une chaire sur l’histoire du Coran au sein du Collège de France ?

François Déroche : C’est un sujet qui est neuf dans la mesure où, grâce à l’étude des manuscrits du Coran qui ont été préservés dans les communautés musulmanes du Proche-Orient avec beaucoup de respect, on a des choses qui ont été produites réellement aux VIIe, VIIIe et IXe siècles, et qui sont donc des témoignages directs, des photographies de ce que les gens croyaient et ressentaient à cette époque, leur façon de considérer le Coran. Ainsi, le Coran traverse toute une série de modifications qui sont le reflet des changements de l’attitude des gens vis-à-vis du texte coranique. C’est quelque chose de tout à fait extraordinaire.

Le Collège de France a eu plusieurs chaires de la langue arabe. Pour la première fois, il ouvre une chaire sur le Coran. Quelle est la différence ?

François Déroche : L’étude du Coran a toujours été présente au sein du Collège de France, parce que le Coran est le texte fondateur de l’islam et, bien sûr, la référence absolue en matière de langue arabe. Tous les arabisants, à un moment ou un autre, « font du Coran ». Ce qui est différent avec cette chaire, c’est que l’on va s’intéresser à un aspect particulier qui est l’Histoire : l’évolution du texte, la façon dont il a été mis à l’écrit. On va plonger dans ces milieux du VIIe au IXe siècle et comprendre ce qu’il s’est passé.

Vous ne vous posez pas du tout en tant qu’exégète ni islamologue. En quoi consiste exactement votre travail ?

François Déroche : Je suis historien du livre et un petit peu historien du texte. Là est le positionnement de mon approche. Les exégètes interprètent les textes. Moi, j’essaie de comprendre comment le texte a été mis par écrit, quelles sont les variations possibles et quel est le cheminement qui a conduit à l’état du texte que nous connaissons aujourd’hui.

Parmi les milliers de fragments trouvés entre le toit et le plafond de la salle de prière à Sanaa, en 1973, figuraient une quarantaine de feuillets de palimpseste dont la couche d’écriture plus ancienne notait un texte différent de la vulgate.
Parmi les milliers de fragments trouvés entre le toit et le plafond de la salle de prière à Sanaa, en 1973, figuraient une quarantaine de feuillets de palimpseste dont la couche d’écriture plus ancienne notait un texte différent de la vulgate.

La découverte du palimpseste à Sanaa semble avoir marqué un tournant dans la recherche scientifique dans les années 1970. Quelle a été la réception dans les pays musulmans ?

François Déroche : Les Yéménites ont eu une attitude extrêmement constructive dans la mesure où nous sommes aujourd'hui en train de travailler sur ces textes découverts à Sanaa. Ce sont les autorités yéménites qui ont donné accès à ces manuscrits alors qu’il avait été dit ici et là que cela remettait en cause les fondements de l’islam ; cela a été très exagéré par les médias qui ont donné l’impression que c’était devenu le monde à l’envers.

Il faut retenir une chose positive : dans le monde musulman, à l’heure actuelle, il existe un réel intérêt pour le texte du Coran, afin de mieux comprendre des choses qui nous sont dites par la tradition musulmane. En effet, avec le passage du temps, on a eu du mal à penser la complexité, et un certain nombre d’auteurs ‒ je pense, notamment, à al-Suyuti ‒ ont essayé de parvenir à un exposé cohérent sur ces questions et, de fait, ont beaucoup simplifié ce qui s’était dit.

La Bibliothèque nationale de France possède un plus grand nombre de Coran abbassides (250) que de copies carolingiennes de la Bible ou du nouveau Testament (70). La quasi-totalité des manuscrits coraniques de la BNF provient de la mosquée Amr, à Fustat.
La Bibliothèque nationale de France possède un plus grand nombre de Coran abbassides (250) que de copies carolingiennes de la Bible ou du nouveau Testament (70). La quasi-totalité des manuscrits coraniques de la BNF provient de la mosquée Amr, à Fustat.

Rappelez-nous quelle a été la découverte de Sanaa.

François Déroche : On y a découvert une cache où, pour éviter que les documents ne soient souillés, on avait entreposé de très vieux corans qui ne servaient plus, parce qu’ils étaient en petits morceaux et qu'on ne pouvait pas non plus les réutiliser pour autre chose ‒ c’est comme ce qu’il s’est passé à Fustat ou à Damas.

Ces documents étaient entreposés entre le toit et le plafond de la mosquée, on y a découvert quantité de manuscrits qui sont parfois tout à fait conformes au Coran de l’édition moderne dans le cas de Sanaa ; mais dans d’autres cas on a aussi des versions qui ne coïncident pas, ayant un ordre des sourates différent ou avec des textes qui diffèrent légèrement.

Lors de votre leçon inaugurale, vous avez distingué Coran oral et Coran écrit. Que cela signifie-t-il ?

François Déroche : Au début de l’islam, quand le texte a été écrit il n’existait pas d’outil pour transcrire les voyelles. Il n’existait pas de normes communes en matière d’orthographe, les copistes collaborant à un même manuscrit pouvaient adopter une position spécifique en ce domaine. La notation des voyelles est restée longtemps imprécise. Il fallait que quelqu’un connaisse le texte et se serve de ce qui était écrit comme d’une sorte d’aide-mémoire pour le réciter correctement. La dialectique entre Coran écrit et Coran oral est en partie une conséquence de raisons techniques. Le Coran oral oriente certaines lectures ; le Coran écrit aide à préciser la façon de noter.

Vous dites que votre challenge sera de réaliser l’étude chronologique du Coran, il y a déjà eu des tentatives de mettre en ordre chronologique les sourates. Quelle sera votre démarche ?

François Déroche : Je pense qu’en utilisant les données de l’histoire du texte elle-même on peut peut-être trouver des éléments qui vont nous aider à mieux comprendre la chronologie. Des tentatives ont effectivement été réalisées à ce jour, mon espoir est de trouver dans les manuscrits des pistes qui nous permettrait d’aller encore plus loin. C’est peut-être une utopie !

Quel sera le déroulé de votre programme « Histoire du Coran » au Collège de France ?

François Déroche : L’objectif essentiel est de comprendre l’histoire du Coran, sous tous ses aspects, y compris l’histoire intellectuelle et l’histoire économique. Il s’agit de réfléchir à la façon dont le Coran a été produit et pourquoi il a été produit. Le texte lui-même a son histoire. L’ensemble des documents permet d’appréhender le Coran de façon nouvelle et, je crois, constructive.
Pour ce premier semestre 2015, il s’agira d’un rappel de ce qui s’est dit sur le Coran : littérature traditionnelle et perspectives de recherche. Et à la rentrée 2015-2016, j’aimerais revenir sur les corans ommeyyades.

****
Tous les cours au Collège de France sont gratuits et ouverts à tous, sans inscription.
Les cours de François Déroche sont disponibles en vidéo ici



Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur



SOUTENEZ UNE PRESSE INDÉPENDANTE PAR UN DON DÉFISCALISÉ !