Dans toute civilisation, celui qui décide du calendrier détient un pouvoir. Celui qui décide des dates des fêtes ou du début du mois sacré exerce un pouvoir symbolique immense. Car, décider du temps, c’est décider de la mémoire, du sacré, et de la manière dont une société habite le monde.
En 1793, la Révolution française, ivre de raison et de rupture, tente d’abolir le calendrier chrétien. Elle efface les saints, dissout la semaine, renomme les mois, et instaure un « an I », etc. Elle espère ainsi effacer 1 000 ans d’Histoire. Donc on rebaptise des mois Brumaire, Ventôse, Floréal… même le temps devait devenir républicain. Ce geste, en apparence administratif, était un acte de souveraineté, une tentative de libération du passé. Mais, comme on le sait, ce calendrier révolutionnaire échoua, face à la mémoire collective.
Cette tentative n’est pas un cas unique. Bien avant la Révolution, à La Mecque, un fonctionnaire de Quraych annonçait chaque année le mois de Sifr, le « mois vide », pivot du système du nasî. Cette manipulation du calendrier, l'intercalation, donnait aux Quraych un contrôle immense sur le pèlerinage et donc sur le sacré. Selon Muhammad Hamidullah, l’annonce de ce mois était le point d’orgue attendu par les délégations de pèlerins venues de toute la région.
Lorsque l’islam s’installe à La Mecque, le Coran abolit cette pratique dans les versets 36 et 37 de la sourate 9. Il rétablit les douze mois naturels et met fin à la manipulation humaine du temps. Dès lors, le calendrier musulman devint un calendrier lunaire pur, non intercalé, libre des intérêts des Quraych et doté du caractère universel qu'on lui connaît aujourd'hui.
Après le Prophète, lorsque l’islam s’étend vers des contrées dotées de systèmes calendaires locaux, le calife Omar comprend qu’un empire ne peut vivre sans une mesure du temps commune. À son tour, il active ce levier décisif et institue une ère nouvelle pour unifier des peuples désormais liés par une foi commune. Cette ère est symboliquement fixée à la date de l’Hégire. Car l'émigration du Prophète à Médine marque la naissance d’une communauté politique. Le calendrier hégirien est né ainsi. Il est présent dans les pratiques et les mémoires, donnant à l’islam un temps propre, cohérent et partagé. Il reste cependant à s'accorder sur le début du Ramadan.
En 1793, la Révolution française, ivre de raison et de rupture, tente d’abolir le calendrier chrétien. Elle efface les saints, dissout la semaine, renomme les mois, et instaure un « an I », etc. Elle espère ainsi effacer 1 000 ans d’Histoire. Donc on rebaptise des mois Brumaire, Ventôse, Floréal… même le temps devait devenir républicain. Ce geste, en apparence administratif, était un acte de souveraineté, une tentative de libération du passé. Mais, comme on le sait, ce calendrier révolutionnaire échoua, face à la mémoire collective.
Cette tentative n’est pas un cas unique. Bien avant la Révolution, à La Mecque, un fonctionnaire de Quraych annonçait chaque année le mois de Sifr, le « mois vide », pivot du système du nasî. Cette manipulation du calendrier, l'intercalation, donnait aux Quraych un contrôle immense sur le pèlerinage et donc sur le sacré. Selon Muhammad Hamidullah, l’annonce de ce mois était le point d’orgue attendu par les délégations de pèlerins venues de toute la région.
Lorsque l’islam s’installe à La Mecque, le Coran abolit cette pratique dans les versets 36 et 37 de la sourate 9. Il rétablit les douze mois naturels et met fin à la manipulation humaine du temps. Dès lors, le calendrier musulman devint un calendrier lunaire pur, non intercalé, libre des intérêts des Quraych et doté du caractère universel qu'on lui connaît aujourd'hui.
Après le Prophète, lorsque l’islam s’étend vers des contrées dotées de systèmes calendaires locaux, le calife Omar comprend qu’un empire ne peut vivre sans une mesure du temps commune. À son tour, il active ce levier décisif et institue une ère nouvelle pour unifier des peuples désormais liés par une foi commune. Cette ère est symboliquement fixée à la date de l’Hégire. Car l'émigration du Prophète à Médine marque la naissance d’une communauté politique. Le calendrier hégirien est né ainsi. Il est présent dans les pratiques et les mémoires, donnant à l’islam un temps propre, cohérent et partagé. Il reste cependant à s'accorder sur le début du Ramadan.
Le début du Ramadan demeure un lieu de tensions entre science, tradition, politique et identité. Comme chaque pays cherche son équilibre, l’unité de la communauté paraît illusoire.
Le croissant des sources
D’un point de vue dogmatique, le début du Ramadan est abordé dans le Coran avec simplicité. Les maîtres résument cette pédagogie en une formule claire : « Celui qui voit la lune jeûne. » Et cette sobriété coranique est complétée par des paroles prophétiques qui en précisent la méthode. L’enseignement de base repose sur un hadith : « Jeûnez lorsque vous le voyez, et rompez lorsque vous le voyez. » (Bukhari, Muslim) Une consigne pragmatique, adaptée à la société tribale du VIIe siècle, sans instruments d’observation ni données astronomiques.
Mais le temps peut être capricieux. Lorsque les nuages empêchent de voir le croissant, le Prophète propose une règle de secours tout aussi simple : « Si le ciel est couvert pour vous, complétez le mois de Chaabane à 30 jours. » (Bukhari) On obtient un système pratique, universel et non spéculatif. Il ne dépend ni de calculs savants ni d’outils techniques complexes.
Mais le temps peut être capricieux. Lorsque les nuages empêchent de voir le croissant, le Prophète propose une règle de secours tout aussi simple : « Si le ciel est couvert pour vous, complétez le mois de Chaabane à 30 jours. » (Bukhari) On obtient un système pratique, universel et non spéculatif. Il ne dépend ni de calculs savants ni d’outils techniques complexes.
Cette simplicité, idéale pour le VIIe siècle, devient problématique aujourd'hui où les États se sont multipliés ; chacun a intérêt à préserver ou à affirmer sa souveraineté. Et toutes les communautés de croyants voudraient, dans le même temps, préserver leur unité sans perdre leur identité.
Aujourd’hui, les progrès de l’astronomie permettent une précision inconnue auparavant : quelle que soit la météo, on peut prévoir l’instant exact de la conjonction, la zone de visibilité du croissant, sa durée d’apparition, etc. Et malgré cela, une partie de l’orthodoxie musulmane continue d’exiger une fidélité littérale à la méthode prophétique, quitte à s’appuyer sur les instruments de l’astronomie moderne pour… confirmer l’absence de calcul.
Cette tension renvoie à un autre hadith fondamental, où le Prophète explicite la philosophie de sa méthode : « Nous sommes une communauté illettrée : nous n’écrivons pas, nous ne calculons pas. Le mois est ainsi : 29 ou 30 jours. » (Bukhari, Muslim)
Ce hadith décrit une réalité sociale. Il concerne une communauté naissante, concentrée autour de Médine, sans instruments, sans tables astronomiques, sans le besoin d’unifier des régions éloignées ni la nécessité d'affirmer son identité propre. Il ne prend évidemment pas en compte les avancées de l’astronomie, ni les calculs de visibilité, ni les instruments modernes d’observation. Cette parole du Prophète, hors de son contexte historique, ignore notre réalité contemporaine. Il semble contredire notre volonté de standardisation de nos pratiques à l’échelle planétaire.
Ainsi, le début du Ramadan demeure un lieu de tensions entre science, tradition, politique et identité. Comme chaque pays cherche son équilibre, l’unité de la communauté paraît illusoire. C’est dans ce contexte, au cœur des années 1960, qu’un savant français ose une proposition révolutionnaire, qu’il croit capable d’unifier la communauté mondiale autour d’un temps juste. Ce savant était seul, sans État derrière lui et il s’appelait Muhammad Hamidullah.
Aujourd’hui, les progrès de l’astronomie permettent une précision inconnue auparavant : quelle que soit la météo, on peut prévoir l’instant exact de la conjonction, la zone de visibilité du croissant, sa durée d’apparition, etc. Et malgré cela, une partie de l’orthodoxie musulmane continue d’exiger une fidélité littérale à la méthode prophétique, quitte à s’appuyer sur les instruments de l’astronomie moderne pour… confirmer l’absence de calcul.
Cette tension renvoie à un autre hadith fondamental, où le Prophète explicite la philosophie de sa méthode : « Nous sommes une communauté illettrée : nous n’écrivons pas, nous ne calculons pas. Le mois est ainsi : 29 ou 30 jours. » (Bukhari, Muslim)
Ce hadith décrit une réalité sociale. Il concerne une communauté naissante, concentrée autour de Médine, sans instruments, sans tables astronomiques, sans le besoin d’unifier des régions éloignées ni la nécessité d'affirmer son identité propre. Il ne prend évidemment pas en compte les avancées de l’astronomie, ni les calculs de visibilité, ni les instruments modernes d’observation. Cette parole du Prophète, hors de son contexte historique, ignore notre réalité contemporaine. Il semble contredire notre volonté de standardisation de nos pratiques à l’échelle planétaire.
Ainsi, le début du Ramadan demeure un lieu de tensions entre science, tradition, politique et identité. Comme chaque pays cherche son équilibre, l’unité de la communauté paraît illusoire. C’est dans ce contexte, au cœur des années 1960, qu’un savant français ose une proposition révolutionnaire, qu’il croit capable d’unifier la communauté mondiale autour d’un temps juste. Ce savant était seul, sans État derrière lui et il s’appelait Muhammad Hamidullah.
La proposition d’Hamidullah
Depuis 1954, aux côtés de Louis Massignon, Muhammad Hamidullah occupe une place singulière au CNRS. Orientaliste de formation européenne, il demeure profondément enraciné dans la tradition islamique du Deccan. Il écrit une biographie du Prophète, traduit le Coran, édite et commente des pièces rares dont les tout premiers traités diplomatiques de l’islam. Mais Hamidullah a beau être un orientaliste prolifique, il est aussi musulman, et cela oriente ses centres d'intérêts.
Au début des années 1960, il découvre que toutes les concordances entre calendriers, hégirien et grégorien, produites en Occident depuis 1609 sont fausses. Il le signale, le démontre, et en révèle les implications avec une rigueur implacable. En 1967, au Congrès international des orientalistes d’Ann Arbor, il expose ses travaux. Le choc est tel que le congrès lui confie officiellement la tâche de redéfinir la table de concordance. Il reçoit le mandat de corriger les erreurs accumulées par l’orientalisme pour proposer un calendrier lunaire qui soit universel : fidèle aux sources islamiques et conforme aux exigences de la science moderne.
De retour en France, Hamidullah souhaite collaborer avec un astronome du CNRS avec accès aux ordinateurs pour établir un calendrier précis. Il écrit à sa hiérarchie : « Si la section d’astronomie est d’accord avec ma thèse, je sollicite le concours d’un astronome… La France aura ainsi corrigé une erreur qui persiste depuis plus de 350 ans. » Sa demande est reçue, mais reste lettre morte. Année après année, il la renouvelle avec insistance et arguments jusqu’à sa retraite. À cette occasion, il se propose de mener ce travail important à titre gracieux. Mais rien n’y fait, il n'aura pas de réponse.
En 1967, il faut dire qu'Hamidullah n'a plus ses appuis, Maurice Gaudefroy-Demombynes décédé en 1957 et Louis Massignon en 1962. Son projet se heurte ainsi à des forces institutionnelles qui semblent plus fortes que la science. Des forces politiques jalouses de leur souveraineté ; des États soucieux de leur hégémonie religieuse ; toute une géopolitique du sacré où le contrôle du calendrier est un acte de pouvoir. La Libye de Kadhafi et l'Arabie Saoudite du wahhabisme illustrent bien cette réalité.
De retour en France, Hamidullah souhaite collaborer avec un astronome du CNRS avec accès aux ordinateurs pour établir un calendrier précis. Il écrit à sa hiérarchie : « Si la section d’astronomie est d’accord avec ma thèse, je sollicite le concours d’un astronome… La France aura ainsi corrigé une erreur qui persiste depuis plus de 350 ans. » Sa demande est reçue, mais reste lettre morte. Année après année, il la renouvelle avec insistance et arguments jusqu’à sa retraite. À cette occasion, il se propose de mener ce travail important à titre gracieux. Mais rien n’y fait, il n'aura pas de réponse.
En 1967, il faut dire qu'Hamidullah n'a plus ses appuis, Maurice Gaudefroy-Demombynes décédé en 1957 et Louis Massignon en 1962. Son projet se heurte ainsi à des forces institutionnelles qui semblent plus fortes que la science. Des forces politiques jalouses de leur souveraineté ; des États soucieux de leur hégémonie religieuse ; toute une géopolitique du sacré où le contrôle du calendrier est un acte de pouvoir. La Libye de Kadhafi et l'Arabie Saoudite du wahhabisme illustrent bien cette réalité.
Le temps sacré dépasse les méthodes techniques. Il est un espace où se croisent tradition, science, politique et géopolitique.
L’Arabie Saoudite centralise pour régner
Depuis la dynastie omeyyade (661) jusqu’au début des années 1970, La Mecque et l’Arabie Saoudite sont restées en marge des centres de décision politique du monde musulman. Leur prestige religieux était immense, mais leur influence institutionnelle limitée. La détermination du croissant lunaire reposait sur l’observation visuelle, par des témoins locaux, et une validation par la Cour suprême. Jusqu’à la fin du XXe siècle, le royaume suit cette procédure héritée des premiers siècles de l’islam et profondément enracinée dans sa culture religieuse.
Mais à mesure que l’État moderne se consolide, cette méthode montre ses limites. Dans les années 1970, les astronomes saoudiens produisent des calculs internes. Pour vérifier les témoignages, puis pour les encadrer. Cette évolution culmine en 1999 avec l’adoption officielle du calendrier Umm al-Qura, un système hybride de conjonction astronomique et des critères géométriques de visibilité.
Ce calendrier, utilisé par l’administration, les écoles, les tribunaux et les institutions religieuses, est devenu, progressivement, un instrument de centralisation. Il permet au royaume de stabiliser son calendrier, de réduire les divergences internes et d’affirmer son rôle de référence pour une grande partie du monde musulman. La Mecque et Médine, lieux naturels d’où devait rayonner le temps sacré, se trouvent ainsi investies du rôle de gardiennes d'une norme rituelle de portée mondiale.
Cette évolution a lieu en pleine période d'exportation du wahhabisme à l'international. Elle apparaît comme une volonté de maîtriser le temps sacré pour asseoir son autorité religieuse wahhabite. Car le royaume se projette en leader mondial de l'islam, surtout après le boom pétrolier de 1973, qui lui donne les moyens de cette ambition. C'est ainsi qu'en entretenant officiellement une apparence de fidélité à la tradition, l'Arabie saoudite s’appuie clairement sur l’astronomie moderne.
En réalité, cette question technique du croissant lunaire, qui ne se pose qu’au mois de Ramadan, ne fait que dramatiser une stratégie de souveraineté, d’influence et de contrôle symbolique. Le temps sacré dépasse les méthodes techniques. Il est un espace où se croisent tradition, science, politique et géopolitique. L’Arabie Saoudite, en redéfinissant la manière de déterminer le Ramadan, redéfinit aussi sa place dans le monde musulman. Une place que revendique la Turquie en organisant le tout premier congrès mondial sur l'harmonisation du calendrier musulman en 2016.
Mais à mesure que l’État moderne se consolide, cette méthode montre ses limites. Dans les années 1970, les astronomes saoudiens produisent des calculs internes. Pour vérifier les témoignages, puis pour les encadrer. Cette évolution culmine en 1999 avec l’adoption officielle du calendrier Umm al-Qura, un système hybride de conjonction astronomique et des critères géométriques de visibilité.
Ce calendrier, utilisé par l’administration, les écoles, les tribunaux et les institutions religieuses, est devenu, progressivement, un instrument de centralisation. Il permet au royaume de stabiliser son calendrier, de réduire les divergences internes et d’affirmer son rôle de référence pour une grande partie du monde musulman. La Mecque et Médine, lieux naturels d’où devait rayonner le temps sacré, se trouvent ainsi investies du rôle de gardiennes d'une norme rituelle de portée mondiale.
Cette évolution a lieu en pleine période d'exportation du wahhabisme à l'international. Elle apparaît comme une volonté de maîtriser le temps sacré pour asseoir son autorité religieuse wahhabite. Car le royaume se projette en leader mondial de l'islam, surtout après le boom pétrolier de 1973, qui lui donne les moyens de cette ambition. C'est ainsi qu'en entretenant officiellement une apparence de fidélité à la tradition, l'Arabie saoudite s’appuie clairement sur l’astronomie moderne.
En réalité, cette question technique du croissant lunaire, qui ne se pose qu’au mois de Ramadan, ne fait que dramatiser une stratégie de souveraineté, d’influence et de contrôle symbolique. Le temps sacré dépasse les méthodes techniques. Il est un espace où se croisent tradition, science, politique et géopolitique. L’Arabie Saoudite, en redéfinissant la manière de déterminer le Ramadan, redéfinit aussi sa place dans le monde musulman. Une place que revendique la Turquie en organisant le tout premier congrès mondial sur l'harmonisation du calendrier musulman en 2016.
Ainsi, là où l’Arabie saoudite centralise pour régner, la Turquie modernise pour refonder. Dans les deux cas, contrôler le temps sacré devient un levier de transformation politique.
Le temps kémaliste est laïc
Lorsque Mustafa Kemal Atatürk fonde la République turque en 1923, son pays reste profondément marqué par l’héritage ottoman. Le rapport au temps est structuré par le calendrier hégirien, garanti par le califat. Pour rompre avec cet ordre ancien, le projet de modernisation devient radical dès 1924 avec l’abolition du califat, ouvrant la voie à une laïcité pleine et assumée.
Les kémalistes engagent alors une série de réformes touchant directement au fait religieux. En 1926, ils adoptent le calendrier grégorien et relèguent le calendrier islamique au rang d’outil strictement cultuel. L’année suivante, fuseau horaire et système horaire sont alignés sur les standards européens. Puis, en 1932, l’appel à la prière, jusqu’alors en arabe, est imposé en turc : un marqueur quotidien du sacré devient ainsi un instrument de laïcisation nationale.
Ces réformes dépassent largement les ajustements techniques : elles visent à redéfinir une identité collective nouvelle, détachée de siècles de vie rythmée par la tradition religieuse. En centralisant la détermination du temps et en remodelant les repères rituels, l’État kémaliste affirme à la fois son projet nationaliste et son ambition de modernisation. Derrière ce discours de légitimation, il assoit son autorité sur un ordre symbolique sacré.
Ainsi, là où l’Arabie saoudite centralise pour régner, la Turquie modernise pour refonder. Dans les deux cas, contrôler le temps sacré devient un levier de transformation politique. En Turquie, il est mobilisé pour faire entrer la nation dans une temporalité nouvelle, plus laïque et résolument tournée vers l’Occident ; une manière de signifier la rupture avec l’héritage ottoman.
Forte de cette longue tradition de réforme du temps, la Turquie organise en 2016, à Istanbul, le premier congrès mondial consacré à l’unification du calendrier hégirien. Plus de 150 savants, astronomes et responsables religieux venus de dizaines de pays. L’initiative vise à proposer un calendrier lunaire unifié fondé sur des critères astronomiques communs ; exactement l’idée que Muhammad Hamidullah a tenté de concrétiser 50 ans plus tôt.
En cherchant à harmoniser le début des mois sacrés, la Turquie ne se contente plus de moderniser son propre rapport au temps : elle ambitionne désormais de fédérer le monde musulman autour d’une norme partagée, centrée sur le mois de ramadan. Elle affirme ainsi un rôle de médiation scientifique et religieuse dans un espace politiquement fragmenté, dont l’unité repose en grande partie sur le rapport au sacré dont le troisième pilier de l’islam.
Les kémalistes engagent alors une série de réformes touchant directement au fait religieux. En 1926, ils adoptent le calendrier grégorien et relèguent le calendrier islamique au rang d’outil strictement cultuel. L’année suivante, fuseau horaire et système horaire sont alignés sur les standards européens. Puis, en 1932, l’appel à la prière, jusqu’alors en arabe, est imposé en turc : un marqueur quotidien du sacré devient ainsi un instrument de laïcisation nationale.
Ces réformes dépassent largement les ajustements techniques : elles visent à redéfinir une identité collective nouvelle, détachée de siècles de vie rythmée par la tradition religieuse. En centralisant la détermination du temps et en remodelant les repères rituels, l’État kémaliste affirme à la fois son projet nationaliste et son ambition de modernisation. Derrière ce discours de légitimation, il assoit son autorité sur un ordre symbolique sacré.
Ainsi, là où l’Arabie saoudite centralise pour régner, la Turquie modernise pour refonder. Dans les deux cas, contrôler le temps sacré devient un levier de transformation politique. En Turquie, il est mobilisé pour faire entrer la nation dans une temporalité nouvelle, plus laïque et résolument tournée vers l’Occident ; une manière de signifier la rupture avec l’héritage ottoman.
Forte de cette longue tradition de réforme du temps, la Turquie organise en 2016, à Istanbul, le premier congrès mondial consacré à l’unification du calendrier hégirien. Plus de 150 savants, astronomes et responsables religieux venus de dizaines de pays. L’initiative vise à proposer un calendrier lunaire unifié fondé sur des critères astronomiques communs ; exactement l’idée que Muhammad Hamidullah a tenté de concrétiser 50 ans plus tôt.
En cherchant à harmoniser le début des mois sacrés, la Turquie ne se contente plus de moderniser son propre rapport au temps : elle ambitionne désormais de fédérer le monde musulman autour d’une norme partagée, centrée sur le mois de ramadan. Elle affirme ainsi un rôle de médiation scientifique et religieuse dans un espace politiquement fragmenté, dont l’unité repose en grande partie sur le rapport au sacré dont le troisième pilier de l’islam.
Le doute affiché la veille du Ramadan n’est ni scientifique, ni religieux. Il est le symptôme d’affrontements autour de la souveraineté, de l’identité, et parfois le théâtre de rivalités politiques sourdes.
Le croissant révèle la division
On pourrait étendre cette analyse à l’Algérie, au Maroc, à l’Iran ou au Pakistan : partout où l’islam occupe une place centrale dans la vie du peuple, le début du Ramadan devient un enjeu de pouvoir.
Avant la création du CFCM, la Grande Mosquée de Paris était le référent religieux, détenant alors le contrôle du temps sacré pour l'ensemble des musulmans. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : la pluralité des pôles s’est imposée comme nouvelle norme. C'est ainsi que, chaque année, malgré les progrès scientifiques et la clarté des données astronomiques, on continue d’agiter le beau leurre de la « Nuit du doute ». Une tradition d’archaïsme présentée comme garantie de la fiabilité afin de bien masquer l’absence d’une autorité commune.
Ce doute affiché n’est ni scientifique, ni religieux. Il est le symptôme d’affrontements autour de la souveraineté, de l’identité, et parfois le théâtre de rivalités politiques sourdes. La Nuit du doute ne fait que mettre à jour une division qui existe déjà.
Avant la création du CFCM, la Grande Mosquée de Paris était le référent religieux, détenant alors le contrôle du temps sacré pour l'ensemble des musulmans. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : la pluralité des pôles s’est imposée comme nouvelle norme. C'est ainsi que, chaque année, malgré les progrès scientifiques et la clarté des données astronomiques, on continue d’agiter le beau leurre de la « Nuit du doute ». Une tradition d’archaïsme présentée comme garantie de la fiabilité afin de bien masquer l’absence d’une autorité commune.
Ce doute affiché n’est ni scientifique, ni religieux. Il est le symptôme d’affrontements autour de la souveraineté, de l’identité, et parfois le théâtre de rivalités politiques sourdes. La Nuit du doute ne fait que mettre à jour une division qui existe déjà.
Depuis la fin du califat en 1924, le monde musulman oscille entre la centralisation à la saoudienne et la modernisation à la turque.
Aujourd'hui, en France, l’idée même d’un temps commun à tous les musulmans s’est éloignée. Le croissant lunaire n’est pas la cause de nos désaccords ; il en est le prétexte. Ce qui manque à l’islam contemporain, ce n’est pas une méthode d’observation, mais une autorité légitime. Sans institution de référence, « sans un calife qualifié », le jour du doute restera un arbitrage, une négociation de type syndical où chacun défend son camp, son école, son influence.
Muhammad Hamidullah avait entrevu la solution dès 1967. Il avait compris qu'une instance libre, scientifique, stable, reconnue et indépendante pouvait mettre fin aux divergences. Il avait compris que le temps sacré devait être confié à une institution capable de dépasser les frontières politiques et les susceptibilités nationales. Mais Hamidullah n’avait pas d’État derrière lui. Il avait la liberté du savant, la rigueur du juriste, l’autorité morale du croyant. Il n’avait pas le pouvoir politique, ni le soutien populaire, ni l’appareil institutionnel pour passer de l'intuition lumineuse au projet collectif.
Depuis la fin du califat en 1924, le monde musulman oscille entre la centralisation à la saoudienne et la modernisation à la turque avec quelques ruptures comme on a pu le connaître avec la Libye sous la révolution de Mouammar Kadhafi. À chaque Ramadan, le calendrier devient un instrument de pouvoir qui fait l'objet de débats pseudo-religieux et pseudo-scientifiques.
Désormais, le temps sacré, en islam, n’est plus neutre. Il n’est ni formalité d’horloge, ni équation astronomique. Il est un espace où se mêlent tradition, science, politique et géopolitique. Le « jour du doute » est une réalité historique et un mensonge contemporain ; il n'a rien d'une fatalité religieuse. Il nous rappelle seulement notre difficulté à produire un temps commun, partagé, pacifié alors que nous sommes les fidèles du même Prophète, que nous récitons le même Coran, en priant le même Dieu, face à la même qibla.
Lire aussi :
Quel début et fin du mois du Ramadan ? Laisser s’éteindre enfin le mythe de l’unité
Début du Ramadan 2026 : deux dates annoncées, les musulmans de France en ordre dispersé
Le calendrier musulman a failli être romain ! Réponse à la polémique des vœux de Maître Gims
Une année musulmane, une belle exploration du sens et des secrets du calendrier hégirien avec Abd El-Hafid Benchouk
Muhammad Hamidullah avait entrevu la solution dès 1967. Il avait compris qu'une instance libre, scientifique, stable, reconnue et indépendante pouvait mettre fin aux divergences. Il avait compris que le temps sacré devait être confié à une institution capable de dépasser les frontières politiques et les susceptibilités nationales. Mais Hamidullah n’avait pas d’État derrière lui. Il avait la liberté du savant, la rigueur du juriste, l’autorité morale du croyant. Il n’avait pas le pouvoir politique, ni le soutien populaire, ni l’appareil institutionnel pour passer de l'intuition lumineuse au projet collectif.
Depuis la fin du califat en 1924, le monde musulman oscille entre la centralisation à la saoudienne et la modernisation à la turque avec quelques ruptures comme on a pu le connaître avec la Libye sous la révolution de Mouammar Kadhafi. À chaque Ramadan, le calendrier devient un instrument de pouvoir qui fait l'objet de débats pseudo-religieux et pseudo-scientifiques.
Désormais, le temps sacré, en islam, n’est plus neutre. Il n’est ni formalité d’horloge, ni équation astronomique. Il est un espace où se mêlent tradition, science, politique et géopolitique. Le « jour du doute » est une réalité historique et un mensonge contemporain ; il n'a rien d'une fatalité religieuse. Il nous rappelle seulement notre difficulté à produire un temps commun, partagé, pacifié alors que nous sommes les fidèles du même Prophète, que nous récitons le même Coran, en priant le même Dieu, face à la même qibla.
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