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Points de vue

Du danger de se méprendre dans les signes d'alerte de la radicalisation à relever

Rédigé par Dounia Bouzar | Mercredi 9 Octobre 2019



Du danger de se méprendre dans les signes d'alerte de la radicalisation à relever
Le ministre de l’Intérieur a déclaré, lors de son audition devant la commission des Lois de l’Assemblée Nationale mardi 8 octobre, que le fait de porter la barbe, de ne pas faire la bise à une femme, d’avoir « une pratique régulière » de la prière, d'avoir une pratique religieuse « particulièrement exacerbée » en période de Ramadan ou encore d’avoir une tabaa (ou zebida) sur le front (une sorte d’hyperkératose dû au frottement du tapis pendant la prière), constituaient des indicateurs de radicalisation « qui doivent être relevés ».

Outre le fait que ce type de déclarations alimente le discours dit « jihadiste » qui a besoin de faire naître un sentiment de discrimination, voire de persécution chez les musulmans pour leur faire croire que seul un Etat régi par la loi divine pourra être juste et non corrompu, il relève d’une ignorance profonde du processus de radicalisation.

Lire aussi : Quel lien existe-t-il entre la perte de confiance envers la République et la radicalisation ?

Le fait de porter la barbe pour un musulman ne relève, en effet, pas toujours du culte. Et si tel est le cas, si l’individu porte une barbe parce qu’il la perçoit comme une recommandation religieuse, en quoi cette barbe peut-elle indiquer qu’il ne croit plus en la loi humaine et qu’il veut imposer la loi divine pour régénérer le monde en tuant tous ceux qui s’y opposent ? Les policiers savent bien qu’il faut plutôt se méfier de celui qui se rase soudainement sa barbe.

Que signifie d'avoir une pratique religieuse « particulièrement exacerbée » en période de Ramadan ? Comprend-t-il le fait de se rendre à la mosquée ? Cela relève de la liberté de culte garantie par la République. C’est encore l’arrêt brutal de la fréquentation de la mosquée qui est un indicateur d’alerte, lorsque l’individu n’accepte plus de prier derrière un imam qu’il considère comme un apostat dans la mesure où il vit sur une terre jugée « mécréante » et accepte de payer des impôts à un Etat qui mettrait les députés au même niveau que Dieu… De nombreux terroristes se sont mis à faire la prière au moment où ils ont adhéré au projet de leur groupe radical. Autant dire que si les autorités décident de relâcher la vigilance dès lors que les individus arborent un front lisse, les Français ne sont pas prêts d’être en sécurité.

Que dire du fait de faire la bise ? Jusque-là, on discutait âprement la question du refus de serrer la main entre sexes opposés car tout le monde savait que ce comportement était commun à un certain nombre de musulmans orthodoxes, et notamment ceux dits de tendance « salafiste ». Certes, il peut être qualifié de harcèlement moral basé sur le genre, dans la mesure où il peut faire naître un sentiment d’humiliation ou de perte de dignité au sein d’une équipe professionnelle. Les managers doivent le refuser et ne pas accepter de croire que c’est une simple application de l’islam, comme le prétendent les salafistes. Mais en revanche, ce comportement n’est pas le propre des « jihadistes ». Il ne permet pas de les détecter. Et de là, à obliger des salariés à se faire la bise ! La façon de se dire bonjour ne peut que relever du choix des personnes, tant qu’elles ne discriminent pas un collègue du fait de son sexe.

Lire aussi : Niqab : quand l’ONU valide la redéfinition de l’islam par les wahhabites

S'inquiéter pour la sécurité du pays sans faire d'amalgames

L’amalgame entre pratique musulmane et processus de radicalisation pourrait faire « sourire » quand on sait le nombre de terroristes qui ont découvert l’islam au moment de leur adhésion au sein de leur groupe radical, mais aussi quand on voit que la connaissance de la culture arabo-musulmane protège de la radicalisation..

De tels propos stigmatisants envers les musulmans pratiquant les piliers de leur religion tout droit sortis de la bouche d'un haut représentant des pouvoirs publics interrogent sur l’avenir politique du pays. Ajoutés à l’injonction de « vigilance » du président de la République sur « les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République » qui peuvent aussi être source de dénonciations calomnieuses, on peut craindre que les musulmans en viennent à cacher tout signe ou tout geste qui puisse être « mal interprété ».

Surtout, on peut être inquiet pour la sécurité du pays. De manière générale, puisqu’il faut encore le répéter, un terroriste dit « jihadiste » se rase la barbe, n’affiche pas sa pratique religieuse et ne se fait pas remarquer. Les indicateurs d’alerte sont un peu plus complexes que ce que Christophe Castaner tend à affirmer pour distinguer un intégriste de celui qui ne l’est pas. Ils sont liés aux effets de l’approche anxiogène, de l’approche relationnelle, de l’approche idéologique du discours « jihadiste » et du changement de vision du monde que ces approches provoquent. Les recherches montrent qu’il faut un faisceau d’indices de 44 items* pour arriver à faire l’hypothèse d’une relation avec l’idéologie jihadiste. C'est dire la complexité du processus de radicalisation qu'il demeure nécessaire de garder en tête pour éviter des méprises aux lourdes conséquences.

*Un texte reviendra prochainement plus en détail sur ce point.

*****
Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, est directrice scientifique du Cabinet Bouzar-Expertises-Cultes et Cultures et directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Elle est l’auteure de Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles (Éditions de l’Atelier, novembre 2018).

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