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Points de vue

Qu’est-ce que les promesses faites aux jeunes par les groupes extrémistes violents nous disent sur notre société ?

Rédigé par Dounia Bouzar | Lundi 12 Novembre 2018

A l’occasion de la sortie de l’ouvrage « Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles » (Éditions de l’Atelier, novembre 2018), l’anthropologue Dounia Bouzar revient, à travers plusieurs articles sur Saphirnews, sur des idées reçues autour de l’attrait à l’extrémisme violent dit « jihadiste » et les étapes de sortie de radicalisation, ceci à partir de ses statistiques nés d’une étude produite par le du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Deuxième question : qu’est-ce que les promesses faites aux jeunes par les groupes extrémistes violents nous disent sur notre société ?



Qu’est-ce que les promesses faites aux jeunes par les groupes extrémistes violents nous disent sur notre société ?
Les promesses faites aux jeunes par les groupes qui se disaient « jjihadistes » pour les convaincre de les rejoindre en zone syro-irakienne sont intéressantes à étudier dans la mesure où elles nous en disent long sur la génération des 15-25 ans, ou plus exactement sur notre société vécue et perçue par cette génération. Un discours fait autorité sur un jeune quand il « fait sens ». Pour toucher des personnes de toutes origines culturelles, sociales et confessionnelles, les recruteurs ont adapté leur discours aux aspirations cognitives et émotionnelles de chacun. On a assisté à une véritable individualisation de l’embrigadement et de l’engagement.

En effet, pour chaque parcours, il existe une rencontre entre les besoins inconscients du jeune (être utile, fuir le monde réel, se venger, sauver les enfants gazés par Bachar al-Assad...), sa recherche d’idéal (changer le monde, construire une vraie justice, sauver les musulmans...) et le discours du recruteur faisant sens pour lui (partir pour sauver les enfants gazés par Bachar al-Assad, construire une société avec des valeurs musulmanes, élaborer un monde égal et juste, se battre contre l’armée du dictateur...).

Cette étape où le discours du recruteur persuade le jeune que son idéal, ses besoins profonds, éventuellement son mal-être, seront réglés par son adhésion au projet proposé, seul capable à la fois de le satisfaire, de le faire renaître et de régénérer le monde, est fondamentale dans sa transformation et son engagement. C’est à ce moment que le radicalisé s’approprie personnellement l’idéologie « jihadiste » de son groupe, car un lien cognitif entre son histoire et la dimension transcendantale proposée s’établit.

A partir de l’étude des conversations et des témoignages des 1 000 jeunes radicalisés que nous avons suivis, nous avons pu identifier quelques principaux motifs d’engagement, qui comportent tous une promesse, c’est-à-dire qui relèvent tous, d’une manière ou d’une autre, d’une recherche d’idéal, qu’il s’agisse d’un idéal de soi, du monde, du conjoint ou d’une communauté.

Six motifs d'engagement avec promesses à la clé

A) La promesse d’un monde plus juste et solidaire (« Daeshland ») : Le motif explicite avancé est la quête d’un monde utopique qu’ils verbalisent comme une communauté de substitution fraternelle et solidaire où l’égalité de traitement existe réellement. Il s’agit ici d’une utopie de type politique. Les jeunes engagés sous ce motif étaient souvent déjà engagés dans des actions visant à développer la citoyenneté avant leur radicalisation et certains avaient surinvesti la devise de la République française. Le décalage entre la promesse de cette devise et la réalité les a déçus. De nombreux couples souhaitant voir grandir leurs enfants dans ce monde mythique se sont engagés sous ce motif.

B) La promesse de faire de l’aide humanitaire (« Mère Teresa ») : Ce motif partage avec le précédent la quête d’un monde meilleur, mais le mythe relève ici d’un idéal humanitaire. Le motif d’engagement explicite des jeunes concernés est de sauver le peuple gazé par Bachar al-Assad, probablement dans la quête implicite d’un idéal de soi super-héros humanitaire. Pendant leur suivi, on s’aperçoit qu’ils avaient tous avant leur radicalisation comme projet professionnel la préparation d’un métier altruiste (infirmières, assistantes sociales, médecins, volontaires...) et éprouvaient le besoin d’être utiles.

Qu’est-ce que les promesses faites aux jeunes par les groupes extrémistes violents nous disent sur notre société ?
C) La promesse de sauver sa famille de l’Enfer (« Le Sauveur ») : La volonté explicite d’engagement exprimée par les jeunes du motif Sauveur est l’intention de rejoindre le Paradis en mourant sur la terre bénie du Sham car ils pensent que la fin du monde est proche. Sauver sa famille, prendre soin des êtres aimés tout en se libérant de ses responsabilités (car ce sont souvent des enfants « parentifiés » qui assument le rôle d’un adulte souffrant ou déficient) apparaît finalement comme le désir implicite. Les jeunes embrigadés sous ce motif semblent tellement terrifiés par les châtiments de l’Enfer qu’ils donnent l’impression de vouloir prendre les devants pour « gagner » leur place et celle des leurs au Paradis.

Comme on l’apprend lors de leur suivi, les jeunes embrigadés sous le mythe du Sauveur ont, pour la majorité d’entre eux, été confrontés à énormément de responsabilités tout au long de leur vie : s’occuper d’un membre malade de leur famille, de leur petit-frère ou petite-sœur, du foyer, de l’aspect financier et alimentaire, etc. En mourant, ils espèrent se libérer de cette vie qui les étouffe. Ils tiennent malgré eux le rôle de pilier dans leur famille et ont l’impression que leur vie ne leur appartient pas. Ils souffrent de tout ce poids qui les accable et ne voient pas de solutions pour y échapper. L’envie suicidaire n’est jamais loin pour ces jeunes qui cherchent une façon de se libérer tout en protégeant leur famille. Ils témoignent d’une grande culpabilité de vouloir abandonner leurs responsabilités. La promesse de mourir pour ces êtres aimés adoucit ce sentiment de culpabilité et renforce leur rôle de sauveur : finalement, s’ils font ce sacrifice, ce n’est pas pour eux mais pour leur famille. La mort pour Dieu apparaît comme une échappatoire.

D) La promesse de protéger avec ses frères les plus faibles contre les plus forts (« Lancelot ») : On trouve au cœur de ce motif du héros qui protège les plus faibles contre les plus forts la thématique de l’héroïsme chevaleresque mis au service de la communauté. Il ne s’agit pas, comme dans le motif Mère Teresa, d’une aspiration humanitaire, mais plutôt de la quête d’un idéal de justice pour les opprimés et/ou du désir de retrouver l’honneur perdu des musulmans, au sein d’un groupe de pairs. Cet idéal de justice semble ainsi aller de pair avec une certaine attirance pour les armes et pour le combat, voire la recherche d’adrénaline dans l’aventure. La quête d’une communauté d’hommes unis dans le combat contre l’injustice constitue probablement la facette implicite de ce motif d’engagement.

E) La promesse de toute-puissance (« Zeus ») : Les jeunes séduits par le motif Zeus n’ont pas le même profil que les jeunes Lancelot, même s’ils partent eux aussi pour combattre. Imposer la loi divine au monde entier, perçue comme seul moyen de sortir de la corruption, est la raison explicite évoquée par les jeunes concernés une fois leur processus cognitif transformé. Mais avant (pendant le processus de radicalisation) et après (pendant le processus de déradicalisation), on s’aperçoit que cette raison de s’engager concerne principalement des jeunes sans limites depuis longtemps adeptes de conduites à risque de type ordalique (automobile, sexe non protégé, toxicomanie, alcoolisme, etc.) et en recherche d’un sentiment de toute-puissance.

Leur question principale se résume à une phrase : ça passe ou ça casse ? Si ça passe, c’est qu’ils sont immortels et tout-puissants. Ils ne se soumettent pas à Dieu mais s’approprient Son autorité pour commander les autres. De nombreux éducateurs comparent cette figure spécifique aux jeunes toxicomanes : pas d’intégration de la loi au sens symbolique du terme, recherche du plaisir immédiat – de l’extase –, absence fréquente de figure paternelle structurante. Le discours « jihadiste » donne une justification à leur recherche de toute-puissance. L’aspiration à la toute-puissance et à la domination d’autrui apparaît de manière implicite. La zone de guerre est envisagée comme un monde idéal dans lequel l’omnipotence et la domination pourront non seulement s’exprimer, mais aussi trouver une légitimité.

F) La promesse de protection (motif plutôt féminin nommé « La Belle au bois dormant ») : trouver un mari qui ne les abandonnera jamais est la raison explicite qu’elles évoquent après transformation de leur processus cognitif, mais on s’aperçoit qu’avant leur rencontre avec Daesh elles recherchaient toutes une protection car elles se sentaient très vulnérables, psychiquement et physiquement, selon leur histoire. L’utopie recherchée ici est celle du conjoint idéal qui les aimera pour toujours, les protégera et leur fera vivre un conte de fées.

Qu’est-ce que les promesses faites aux jeunes par les groupes extrémistes violents nous disent sur notre société ?
Dans la bulle que représente pour elles le mariage, elles recherchent la sécurité physique et affective, la pureté de l’amour conjugal et le mode de vie sans mixité renforcé par le port du sitar. La quête de ce mode de vie peut être considérée comme la recherche implicite d’une carapace, ce terme étant même parfois expressément utilisé par les jeunes filles que nous avons suivies. Les rabatteurs arrivent à donner à ces jeunes filles l’illusion que le monde de Daesh respecte les femmes. Le sitar est présenté comme l’écrin qui protège le diamant, une enveloppe corporelle tellement efficace qu’elle en devient une véritable armure, et le monde sans mixité comme le modèle de protection le plus adapté à la perversité des hommes. Se marier avec un héros sacrifié pour sauver les enfants gazés par Bachar al-Assad ne peut qu’entériner le sentiment d’invulnérabilité. Le mariage est présenté comme « la solution » à la globalité de leurs problèmes. La plupart de ces jeunes filles engagées sous ce motif révèlent lors de leur prise en charge un historique d’abus sexuel antérieur à la radicalisation, jamais traité.

Nous verrons dans un autre temps comment l’aspect social et les discriminations interviennent dans l’engagement des jeunes.

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Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, est directrice scientifique du Cabinet Bouzar-Expertises-Cultes et Cultures et directrice du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI). Elle est l’auteure de Français radicalisés - L’enquête, ce que nous révèle le suivi de 1 000 jeunes et de leurs familles (Éditions de l’Atelier, novembre 2018).

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