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Politique

A la Grande Mosquée de Paris, le soutien à Macron au menu d'un iftar très politique

Rédigé par Hanan Ben Rhouma et Mohammed Colin | Mercredi 20 Avril 2022 à 17:30

           

A quelques jours du second tour de la présidentielle, et alors que plane le spectre d’une abstention massive aux conséquences fâcheuses, ledit vote musulman semble faire l’objet d’une attention particulière de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Dans cette veine, un iftar de « soutien à la réélection » du président sortant a été organisé en ce mois du Ramadan par la Grande Mosquée de Paris, non sans critiques à peine la soirée annoncée. Reportage.



A la Grande Mosquée de Paris, le soutien à Macron au menu d'un iftar très politique
Depuis plusieurs jours, une image faisant état de l'organisation d'un iftar de « soutien à la réélection d'Emmanuel Macron » à la Grande Mosquée de Paris mardi 19 avril a énormément circulé sur les réseaux sociaux. En l'absence d'une communication officielle de l'institution dirigée par le recteur Chems-Eddine Hafiz, de nombreux internautes ont envisagé qu'il s'agit d'une infox en plein mois du Ramadan. C'est que le président sortant est loin de faire spécialement l'unanimité, en particulier parmi ceux de confession musulmane, nombreux à avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l'élection présidentielle.

Alors, vrai ou fake ? Quelques jours après un iftar des ambassadeurs auquel était présent le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, la GMP nous confirme bien l'organisation de ce repas de rupture du jeûne des plus politiques, la veille du débat très attendu de l'entre-deux tours. Nous y faisons un saut.

Il est près de 20h30 quand entre dans le restaurant de la Grande Mosquée de Paris l’ex-locataire de la place Beauvau, Christophe Castaner, accompagné du recteur Chems-Eddine Hafiz. Le patio spécialement aménagé pour l’évènement est comble. Entre 150 et 200 convives parmi lesquelles on pouvait apercevoir Bernard Laporte, président de la Fédération française de rugby, le chroniqueur Karim Zeribi ou encore l’homme de télévision et ami de la GMP Jean-Pierre Elkabbach. Autant dire que le lieu est plein comme un œuf. Pas facile pour les journalistes présents de travailler dont un recevra : « Eh, vous ! Enlevez-vous ! Vous m’empêchez de voir », lance une voix féminine qui donnait l’impression d’avoir acheté une place à l’opéra Garnier lorsque le recteur était en train de prononcer son allocution. Aucun doute, un respect profond plane dans l’assistance.

Un soutien appuyé et assumé de la GMP

« Avant d'être recteur, je suis citoyen et nous sommes dans un pays de droit », lance-t-il en réponse « aux personnes de mauvaise foi » critiquant son soutien sans ambages à la candidature macroniste. Si la GMP a pris soin de ne donner aucune consigne de vote au premier tour, elle a, à l'annonce du duel Macron - Le Pen, très vite appelé à voter pour le président sortant.

Un vote barrage contre l'extrême droite ? Il s'avère être bien plus que cela. Avant le 10 avril, « il y a quand même eu des signes subliminaux que j'ai envoyé en disant qu'il fallait travailler pour la continuité de la République. Dès la fin du premier tour, j'ai affiché ma préférence pour Emmanuel Macron parce que je considère que c'est lui qui peut être le président de tous les Français. (...) Il a été le seul candidat qui a essayé d’unir les enfants d'une patrie alors que pratiquement tous les autres ont essayé de diviser et de fracturer la société française », estime Chems-Eddine Hafiz. « Aujourd'hui, je veux montrer que les musulmans peuvent être des citoyens à part entière et qu'il n'y a aucune incompatibilité entre notre religion et les principes de la République », poursuit-il sous les applaudissements du public.

Et le recteur d’assumer : « La Grande Mosquée de Paris, depuis sa création, fait de la politique », en rappelant la venue successive des chefs d’Etat dans son institution. Le président sortant devait, déclare-t-il, passer avec son épouse pour l’iftar mais il a été empêché officiellement pour se préparer au débat télévisé qui l’opposera le lendemain, ce mercredi 20 avril, à sa rivale du Rassemblement national.

La légalité de l’iftar politique remise en question

Faire de la politique, c’est exactement ce qu’il lui est reproché par des détracteurs qui ont d’ailleurs mis en doute la légalité de son opération, soutenue par plusieurs fédérations musulmanes, à commencer par celles membres de La Coordination dont le Rassemblement des musulmans de France (RMF) et Musulmans de France (ex-UOIF). L'article 74 de la loi confortant le respect des principes républicains interdit en effet explicitement de « tenir des réunions politiques dans un local servant habituellement à l'exercice du culte ou dans les dépendances qui en constituent un accessoire indissociable ».

L’iftar de soutien à la réélection d’Emmanuel Macron tombe-t-il alors sous le coup de la loi ? « En tant qu'avocat, je ne pouvais pas me laisser piéger », assure Chems-Eddine Hafiz. D'où le choix du restaurant de la GMP comme lieu de réception de la soirée qui, précise l’entourage, n’est pas une dépendance du lieu de culte. Clap de fin de la polémique ? On apprendra plus tard, par l'équipe du candidat citée par Mediapart, que les dépenses liées à l’iftar « seront réintégrées dans les comptes de campagne » de Macron.

Opération séduction d’un macroniste de la première heure

C’est au tour de Christophe Castaner d’entrer en scène, déterminé à séduire l’audience, jusqu’à se livrer à un exercice de mea-culpa très maîtrisé. Il existe deux offres politiques dont une, celle de Macron, « avec un bilan fait de réussites mais aussi de fragilités, quand nous n'avons pas su nous-mêmes interrompre le fleuve de l'amalgame et de la haine. Peut-être, à certains moments, moi-même, comme ministre de l'Intérieur, n'ai-je pas su éteindre certains incendies », déclare-t-il. « À certains moments aussi, nous avons souffert avec vous de cette stigmatisation. Mais nous portons aujourd'hui, avec nos forces comme avec nos faiblesses, un projet pour la France quand Marine Le Pen porte un projet de rejet de l'autre. »

« Notre vision de la République est celle qui prévoit que la laïcité garantisse à chacun le droit de croire et de ne pas croire, dans ses valeurs fondamentales de liberté égalité, fraternité. Notre République s'enrichit de nos différences, elle s'enrichit de vos visages », affirme l’ex-ministre, qui a eu l'occasion de venir à la GMP en 2018 pour un hommage aux soldats musulmans morts pour la France.

S’adressant aux musulmans, « je sais votre souffrance dans les pires moments de l'hystérisation de la société. (...) Je sais l'amalgame qui est fait entre l'islam et l'islamisme, qui dessert ceux qui font le choix d'une religion, celle de l'islam. Je sais combien ce combat contre l'islamisme doit être mené ensemble, avec les musulmans et pour les musulmans, pour la dignité, pour lutter contre ces amalgames honteux ».

Un ressentiment bien présent

C’est sur un ton très libre que nous avons pu recueillir les avis sur le soutien à Emmanuel Macron de table en table où les origines culturelles de l’islam de France étaient très diversifiées. On pouvait y croiser à une table un diplomate comorien ; à l’autre, Anouar Kbibech avec des membres marocains du RMF ; à une autre, des Franco-Tunisiens évoluant dans la fintech. Il manquait en revanche la jeunesse, à savoir la génération Z !

Nous n’avons absolument pas été surpris de constater que de nombreux convives manifestaient un fort ressentiment à l’égard d’Emmanuel Macron. Beaucoup disent être venus davantage par égard au recteur que par soutien au candidat sortant. Lorsque l’on demande les raisons de l’hostilité, sa politique jugée opposée aux musulmans est citée. Mais pas que. Une fonctionnaire de l’État central pointe la gestion de la Covid. « D’accord, nous comprenons le premier confinement. Nous étions confrontés à quelque chose de nouveau. En revanche, le second confinement accompagné de toutes ces restrictions n'étaient pas justifié ! Enfin, ce n’était pas la peste noire tout de même ! » Une autre personne pas très loin surenchérit : « Le vrai problème, c’est l’alignement de Macron sur la politique des Etats-Unis. Mais il ne faut surtout pas emprunter la voie pour entrer en guerre contre les Russes ! » Puis arrive sur la table l’affaire McKinsey… un vrai fil d’actualité digne de Facebook et de toutes ces approximations qui vont avec. Mais l’exaspération est réelle.

On demande son choix de vote à un homme d’âge mur au costume bien cintré qu’on avait repéré faire (bien concentré) l’invocation religieuse à la fin de l’appel à la prière. Lui qui évolue dans un cabinet dans le domaine de la finance dont nous tairons le nom nous répond qu’il se sent plus à l’aise avec Mélenchon… Puis, il y a ceux qui sont carrément dans la désinvolture en disant : « On s’en fiche que Marine Le Pen passe ! Que va-t-elle faire réellement ? Ce sera certainement moins pire que Macron. »

Des rappels à l’ordre du danger représenté par l’extrême droite

Cette légèreté tranche avec la gravité que représente une possible arrivée de l’extrême droite au pouvoir. « Je ne suis pas un soutien d'Emmanuel Macron. Je le combat et je combats sa politique mais dimanche, je n'aurais aucun état d'âme, je voterai Emmanuel Macron », lance Francis Szpiner, avocat et maire du XVIe arrondissement de Paris, sous les applaudissements de la salle. Avec Le Pen au pouvoir, « c’est la France au bord des nations, ce sera la faillite et le déshonneur ».

Pour Sabrina Agresti-Roubache, productrice de Djellaba Basket, « le principal enseignement du documentaire, c’est que l’identité marseillaise est tellement puissante que l’extrémisme n’a pas vraiment réussi à pénétrer notre société. Pour la société française, j’ai le même espoir ! Mais attention l’extrême droite, (…) c’est le repli, c’est aussi l’enfermement de l’esprit de l’intellect et nous ne pouvons pas nous dire ce dimanche que Macron et les autres, c’est pareil. N’oubliez pas que la première chose que dit Marine Le Pen, c’est “je vais interdire le voile dans l’espace public”. »

Ce soir-là, les macronistes n’ont d’évidence pas été nombreux. Mais les intervenants ont vraiment mouillé le maillot pour tenter de convaincre l’auditoire de voter Macron et du danger absolu que représente l’extrême droite installée au Palais de l’Elysée. Ont-ils réussi ? Nous avons pu apprécier en fin de soirée une marge de progression dans la conscientisation des enjeux pour le pays.

Rien n’est néanmoins gagné à l’échelle de la masse, qu'elle soit ou pas musulmane. « Aujourd'hui, nous avons la nécessité de rassembler plus encore notre pays et d'agir tous ensemble (…) pour faire en sorte de porter cette France unie, fait valoir Christophe Castaner. Nous devons aller de l'avant, nous battre dans les jours qui viennent contre ce projet d'une France divisée, (...) contre ce projet qui mettrait en cause l'essence même de la République et de ce que nous sommes dans notre diversité. »

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