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Points de vue

Slams sous la lune, des enfants qui parlent de l'islam avec excellence

Rédigé par Armand Bernardi | Vendredi 8 Novembre 2019



Slams sous la lune, des enfants qui parlent de l'islam avec excellence
Dans mes films, mes scénarios, et bientôt mes romans, je traite souvent de traditions spirituelles. Je savais bien qu’un jour ou l’autre, j’allais traiter de l’islam puisque cette religion monothéiste – comprise dans sa haute signification – récapitule, pour les musulmans, toutes les autres, et laisse les humains seuls face à l’Unicité Divine. Disons plutôt, pour une analyse complète, qu'une seule autre grande « religion » lui fait suite aujourd’hui : celle de la négation complète du divin, en somme « la religion matérialiste » qui a pris le pouvoir. Mais j’attendais mon heure pour l'exprimer car, dans le monde de la télévision, il y a bien longtemps que les décideurs sont, à tout le moins, rétifs à tous les sujets traitant du spirituel.

En 2015, après les premiers attentats, j'ai entrepris d'agir pour éviter que des enfants de confession musulmane ne se radicalisent. Non pas pour éviter qu’ils deviennent des terroristes partant pour la Syrie (la vérité à ce sujet n’a rien à voir avec l’islam, si ce n’est dans sa version dévoyée), mais « simplement » pour éviter que ces enfants ne basculent dans une attitude qui sera, pour eux, mortifère.

J’ai donc monté une série d’ateliers dans un quartier du Val-de-Marne où ne vivent quasiment que des musulmans. Je les ai appelés « Slams sous la lune » pour mettre en avant un symbole méconnu qui préside à l'islam : la Lune. Il s'agissait de faire écrire par des enfants de 11-14 ans des slams à partir de sujets propres à l’islam, et de thèmes sensibles qui les préoccupent. Par exemple, « Qu’est-ce que le jihad ? » dont le sens dévoyé provoque tant de dégâts, « Qu’en est-il de l’esprit d’innovation (bid'a) ? » qui leur posent tant de questions, « Quelle est la place du féminin dans l’islam », etc.

Lire aussi : La Casa del Hikma : la série originale pour déconstruire des idées reçues

Comment ce que l'on appelle « une pédagogie de projet » peut porter ses fruits

J’ai pris deux animateurs : l’un pour enseigner, l’autre pour aider les enfants à mettre en forme les paroles. Aucun prosélytisme dans cette opération, c’est ce que l’on appelle enseigner « le fait religieux », vu sous l'angle de l'Histoire, de la philosophie, et si possible du symbolisme. Mais aborder « le fait religieux » n'est pas facile en France, et même impossible lorsqu'il s’agit d’islam. Nous sommes parvenus à une époque où la « laïcité » est devenue, pour certains, synonyme de rejet de toute forme de transcendance. Et comme les musulmans sont plus nombreux que par le passé, c'est l'affirmation de la foi musulmane, sa visibilité, qui leur pose problème.

Voir aussi : Vidéo – La Casa del Hikma : la laïcité, un outil contre les religions en France ?

On m’a dit que j'aurais des problèmes avec des « intégristes » de la région, je n’en ai pas vu un seul en trois ans. Par contre, les nombreuses oppositions que j'ai eues provenaient en grande partie des institutions et de la municipalité. J’ai cherché de l’aide auprès d'intellectuels et de politiques qui se sont illustrés depuis 2015, mais beaucoup sont restés dans l'immobilisme, bien plus préoccupés de se vendre comme conseillers, conférenciers et auteurs de livres que de s’engager dans une action concrète. Peut-être par peur de mettre les mains au cœur du problème ?

L’opération s'est tout de même montée grâce à Akli Mellouli, adjoint au maire de Bonneuil-sur-Marne, et Sylvie Forestier, directrice du Centre Leo Lagrange, et aussi des parents qui voyaient d’un très bon œil notre démarche.

Le film Slams sous la lune couvre donc cette expérience qui s’est déroulée sur deux ans à Bonneuil-sur-Marne. Il montre comment ce que l'on appelle « une pédagogie de projet » peut porter ses fruits. Les enfants comprennent des choses subtiles que peu d'adultes font l'effort de comprendre. Ils sont capables d’inventions étonnantes. Par exemple, qui aurait cru qu’ils allaient se servir de Naruto, un personnage de manga japonais, pour parler du jihad, et non de l’Emir Abd El Kader, qui en fut l'un des modèles les plus célèbres, mais qu’ils ne connaissaient pas.

En somme, ici comme ailleurs, il faut donner à l’enfant de l’excellence. Combien de fois m’a-t-on critiqué en disant que ces thèmes étaient trop compliqués pour eux ! J'ai dû changer d'animateurs trois fois. Seuls Faker Korchane et Sylvie Forestier y ont cru et ont persévéré. En fait, ce sont les adultes qui ne comprennent pas. Ecoutez le slam « Le vrai djihad, ensemble vers plus d’humanité » qu’ils ont écrit la première année, beaucoup d'adultes seraient incapables de concevoir de telles phrases simples et justes.

Vous verrez ces enfants aborder des thèmes dont ne leur parlent ni le collège, ni la mosquée ni leurs familles. A Bonneuil-sur-Marne, le directeur du collège a refusé d'héberger ces ateliers alors que les textes officiels incitent à aborder au collège le fait religieux. D'un autre côté, le recteur de la mosquée locale voyait d’un mauvais œil que des étrangers viennent parler d’islam à des enfants. Je ne leur pardonne pas à l'un et à l'autre de ne pas remplir cette tâche, et d'abandonner les enfants à un âge où ils se construisent.

Je pardonne seulement aux parents car bien souvent ils n'ont pas le temps, et ils ont découvert, eux aussi, avec le temps, plusieurs lectures lumineuses du Coran. En somme, tout le monde trouve de bonnes raisons de ne rien faire, et de laisser pourrir la situation et les esprits.

Reprendre cette expérience ailleurs

Cette expérience fait du bien aux enfants. Slams sous la lune montre ce qu'est devenu l'un d'entre eux nommé Gounedi. Il aborde avec discrétion dans le film comment il a évité de se radicaliser, alors qu'autour de lui plusieurs sont partis en Syrie. Il suffit de voir le film pour comprendre que l'on pourrait répéter cette expérience positive dans toute la France. On me demande d'ailleurs de reprendre cette expérience ailleurs, mais je préfère former des gens à le faire eux-mêmes. Je ne suis pas « propriétaire » de l'idée originale.

Cette expérience m'a définitivement prouvé ce qu'enseigne la Tradition universelle, dans le sens que lui donne notamment René Guénon, à savoir, premièrement, que l'islam ne peut pas, par essence, être structuré par une organisation humaine, c'est l'affaire de chacun de nous, musulmans.

Le soufisme et René Guénon emploient l'image de la sève et de l'écorce d'un arbre, ou bien le symbole du centre du cercle et sa circonférence. En islam, notre rapport au divin est comme avec la sève qui coule à l'intérieur de l'arbre ; nous, humains, sommes l'écorce, cela sans l'aide d'une église et sans hiérarchie humaine. Or l'humain est fragile, si fragile que les forces involutives peuvent facilement manipuler l'islam, et donner lieu à des interprétations dévoyées. Nous devons être nous-même une écorce solide pour laisser vivre cette sève dont la force est inépuisable.

L'espoir que porte l'islam consiste - pour moi - à réapprendre à penser. Nous en sommes arrivés à tant de confusions que nous ne comprenons même plus ce que signifie « penser correctement », alors que cela signifie simplement penser conformément aux lois de la Nature. Ces lois s'expriment dans la géométrie sacrée qui fut diffusée dès les débuts de l'islam, et à laquelle nous reviendrons un jour. Rien de plus utile dans le futur proche d'apprendre aux enfants à penser.

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Armand Bernardi est réalisateur, auteur du documentaire Slams sous la lune. Celui-ci est diffusé sur Public Sénat à diverses reprises du 8 au 24 novembre 2019. Ici pour en savoir plus