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Monde

Rachid Lahlou : L’histoire du Secours islamique, « un cri d’espoir pour les nouvelles générations »

Rédigé par | Mardi 29 Mai 2018

Plus de 25 ans après avoir fondé le Secours islamique France en 1991, Rachid Lahlou, son président-fondateur, confie une partie de lui-même dans un ouvrage* qui retrace tout à la fois son engagement et l’histoire du SIF. De ses doutes, de ses combats, on en apprend beaucoup. Mais c’est surtout l’aventure collective des salariés et des bénévoles de la première heure, jusqu’à la croissance et la reconnaissance de l’ONG de solidarité nationale et internationale qui interpelle le plus. Une bonne leçon à tirer dans une société française qui n’a pas toujours vu d’un bon œil l’émergence d’une organisation prônant explicitement des valeurs musulmanes et qui, pourtant, agit dans la plus stricte neutralité : donner sans égard au genre, à la religion ni à l’origine des bénéficiaires. Cette philosophie d’action fait du SIF l’une des rares ONG à pouvoir être indépendante financièrement grâce au soutien de ses donateurs et à croître tout en affirmant fermement une éthique musulmane de l’humanitaire. « Je hais la misère », continue de dire Rachid Lahlou.



Rachid Lahlou est l’auteur (avec Nathalie Dollé) de « Un humanitaire musulman dans la République », paru aux Ateliers Henry Dougier, paru en mai 2018. Un ouvrage qui entend s’adresser, selon les mots de l’éditeur « aux musulmans comme aux non-musulmans, aux humanitaires confessionnels et non confessionnels, aux citoyens concernés par la solidarité nationale et internationale ».
Rachid Lahlou est l’auteur (avec Nathalie Dollé) de « Un humanitaire musulman dans la République », paru aux Ateliers Henry Dougier, paru en mai 2018. Un ouvrage qui entend s’adresser, selon les mots de l’éditeur « aux musulmans comme aux non-musulmans, aux humanitaires confessionnels et non confessionnels, aux citoyens concernés par la solidarité nationale et internationale ».

Pourquoi avoir décidé d’écrire cet ouvrage après les 25 ans du Secours islamique ?

Rachid Lahlou : L’idée de rédiger l’histoire du SIF a germé il y a déjà sept ou huit ans, à l’occasion des 20 ans du SIF ! D’abord, je déplore qu’il existe peu de livres d’histoire de l’humanitaire, de manière générale. Et c’est dommage car les nouvelles générations ne connaissent pas les mouvements sans-frontiéristes. De même, l’histoire du Secours islamique est méconnue. Or elle est assez mouvementée et atypique. Une autre ONG qui est née en même temps que nous est devenue la deuxième organisation française en termes de volume et avec un rayonnement énorme, parce qu’elle n’a pas eu les obstacles que nous avons rencontrés et parce qu’elle a obtenu des soutiens rapidement pour pouvoir grandir. Or, pour nous, dès le départ, l’environnement des années 1990 était difficile avec les évènements en Algérie, les attentats… Et en France, les débats à propos de l’islam étaient houleux.

En lisant cet ouvrage, un Français lambda pourra avoir une idée de ce que subissent des organisations, des associations ou des personnes du seul fait qu’elles soient musulmanes. Et on est en plein dans cette actualité encore, avec une chanteuse ou une syndicaliste que l’on stigmatise. Nous, on a connu ça.

La naissance de l’organisation a été difficile. Mais si on a la volonté, si l’on est sûr de ce que l’on fait, si l’on est en conformité avec les lois, je pense que l’on peut réussir. C’est l’idée à transmettre aux nouvelles générations. C’est donc un cri d’espoir pour dire que, malgré tout, on peut réussir. Et ce qu’on a réussi en France, peut-être ne l’aurait-on pas réussi dans un autre pays.

Ce n’est donc pas une biographie. C’est tout à la fois une histoire individuelle, l’histoire du SIF, et aussi une histoire collective…

Rachid Lahlou : Je ne suis que le pilote. J’ai acheté l’avion mais il fallait choisir l’équipage au vol et les mécaniciens au sol. C’est une aventure d’un groupe et je la raconte, sans pouvoir citer tout le monde, car cela aurait été énorme. Il y a des gens qui ont participé physiquement en tant que salariés mais il y a aussi toutes celles et tous ceux qui sont les bénévoles et les donateurs qui nous ont soutenus.

Une partie de l’ouvrage raconte les tensions politiques, le harcèlement médiatique, les amalgames faits à propos du SIF du fait de sa référence islamique. L’ONG s’en est sortie. Cependant, quel regard portez-vous sur le traitement que fait la société d’aujourd’hui sur la question « islam » ?

Rachid Lahlou : Je pense que les générations passées qui militaient pour l’organisation de l’islam de France ont pris un mauvais départ. Si on s’y était pris différemment, on aurait eu un résultat meilleur aujourd’hui. Il ne faut pas faire face à la difficulté par un combat frontal de type syndical. Il fallait amorcer la problématique par le dialogue et le travail. Nous sommes un petit peu responsables de la situation également.

Nos débuts étaient un peu à l’image des militants de l’islam de France : aller frontalement, vouloir s’imposer. Cela ne nous a pas réussi, cela ne nous a créé que des problèmes. C’est vrai que les réticences et la stigmatisation sont réelles. On était dans un contexte de débats très houleux sur l’islam et les dégâts collatéraux nous sont tombés dessus.

Aujourd'hui, le Secours islamique France compte 660 bénévoles et 131 salariés en France et 433 expatriés et personnel local, 12 missions internationales à travers des partenaires dans 20 autres pays (chiffres 2016, photo © SIF).
Aujourd'hui, le Secours islamique France compte 660 bénévoles et 131 salariés en France et 433 expatriés et personnel local, 12 missions internationales à travers des partenaires dans 20 autres pays (chiffres 2016, photo © SIF).
Comparons ce qui s’est passé avec Islamic Relief (car on était dans cette famille-là) : en Belgique, en Hollande, en Angleterre, aux États-Unis, l’organisation était portée par les pouvoirs publics, honorée pour le travail qu’elle effectuait ! Or personne dans les pays étrangers ne comprenait ce qui se passait en France s’agissant de l’islam, surtout avant le 11-Septembre. Et maintenant cela continue, c’est typiquement français…

Mais je veux rendre cette situation positive. Parce que travailler, construire dans ces conditions dures donne un bâtiment extrêmement solide ! Après, on a construit une autoroute pour les autres organisations qui sont arrivées par la suite. Car on avait banalisé beaucoup de choses !

À partir de quel moment il y a eu ce basculement de l’aversion des pouvoirs publics au soutien de ces derniers, à votre entrée dans la cour des grands ?

Rachid Lahlou : Je peux dater cela des évènements du 11-Septembre. Des lois ont été durcies aux États-Unis, en Grande-Bretagne, alors que nous, on était déjà dans le dur ! La France a extrêmement bien réagi, nous-mêmes avons bien réagi. Nous avions déjà développé depuis quatre ou cinq ans toute une politique de communication en douceur pour faire valoir notre travail, notre droit à faire de l’humanitaire, notre vision. Les dons de la part des donateurs ont explosé et les relations avec les pouvoirs publics ont commencé à s’apaiser.

Les événements du 11-Septembre ont été déclencheurs, pour nous, d’une nouvelle ère. Parce que nous avions travaillé auparavant pour faire connaître l’organisation, son vrai visage. Nous avions gagné nos galons sur le terrain, nous avions commencé déjà à se professionnaliser, nous appartenions à une organisation qui commençait à rayonner partout dans le monde.

Vous vous définissez comme « un humanitaire universel non prosélyte ». Expliquez-nous.

Rachid Lahlou : Bien avant le 11-Septembre, l’accusation de prosélytisme était portée contre les organisations musulmanes au Moyen-Orient, en Occident… Lors de leurs interventions pendant la guerre des Balkans ou en Tchétchénie, il est vrai que certaines organisations musulmanes faisaient du prosélytisme. Mais c’est finalement comme ce que faisaient depuis des décennies des organisations chrétiennes avec les missionnaires…

Je raconte souvent l’anecdote suivante. Un fonctionnaire de l’Agence française de développement (AFD), quand le Secours islamique commençait à y avoir sa place, demandait lors d’une réunion : « L’AFD peut-elle financer une organisation confessionnelle ? » Or l’Agence française de développement finançait déjà le Secours catholique, le Comité catholique contre la faim-Terre solidaire et bien d’autres ! En d’autres termes, « confessionnel » veut dire « musulman » ! C’est pour cela que la question du prosélytisme n’a jamais été posée à l’endroit des chrétiens, surtout des catholiques.

Du coup, en tant que musulman, on est obligé d’affirmer que l’on n’est pas prosélyte !

Rachid Lahlou : Exactement ! C’était une accusation. Avec la manne financière d’avant le 11-Septembre, les organisations humanitaires du Moyen-Orient avaient envahi le terrain, avec une inspiration musulmane, surtout au moment des guerres en Afghanistan et en Bosnie.

La Bosnie, pays musulman qui avait subi un nettoyage ethnique atroce, sortait du communisme, et les organisations pensaient qu’il fallait y porter la bonne parole. À vrai dire, l’on ne peut pas parler ici de prosélytisme, car quand on s’adresse à des musulmans, on ne les convertit pas, tout au plus cela s’appelle du « réveil », un « rappel ». Alors qu’auparavant les organisations chrétiennes avaient, elles-mêmes, une politique d’évangélisation, ce que font maintenant les organisations évangéliques protestantes soutenues par les pouvoirs publics américains…

« Je me définis comme un humanitaire universel, certes musulman mais non prosélyte. J’ai toujours été sensible à la fragilité et à la misère », Rachid Lalhou, président-fondateur du Secours islamique France.
« Je me définis comme un humanitaire universel, certes musulman mais non prosélyte. J’ai toujours été sensible à la fragilité et à la misère », Rachid Lalhou, président-fondateur du Secours islamique France.
Après le 11-Septembre, nous avons pris la peine de voir toutes les ONG confessionnelles. Hany El-Banna (fondateur d’Islamic Relief, ndlr) est allé voir le Vatican pour se mettre d’accord sur un pacte stipulant que nous faisions de l’humanitaire sans prosélytisme. Nous, on se l’est interdit.

Certes, à nos débuts, nous avions traduit le Coran en langue bosniaque car un donateur avait donné de l’argent pour cela, ou bien pour restaurer une mosquée en Albanie qui était devenue un bar car un donateur l’avait demandé. À nos débuts, nous n’avions pas encore de stratégie, tout argent était bienvenu et on faisait ça… Mais, très vite, on a élaboré une stratégie : on a mis le cap et décidé que l’organisation ne ferait que de l’humanitaire. Les fondements sont dans l’islam, mais l’organisation ne fait que de l’action humanitaire. Malheureusement, ce n’est pas le cas de toutes les organisations confessionnelles.

Moi, je me définis comme un humanitaire musulman, certes, mais qui ne fait pas de prosélytisme. L’organisation n’a pas vocation à faire la dawa (prêche). Le Coran nous invite à donner « pour l’amour de Dieu » : on n’attend ni récompense ni remerciements.

C’est ce qu’on appelle au SIF « l’inconditionnalité du don » ?

Rachid Lahlou : Exactement : un don inconditionnel, universel, sans contrepartie.

Pensez-vous une seconde qu’il est normal d’utiliser la pauvreté et la fragilité d’un être humain qui se trouve dans une situation de famine ou de misère, en lui disant « Voici un colis et voici le Coran ou l’Évangile… » ? Ce n’est pas sérieux ! Je trouve indécent que des organisations, musulmanes ou non, fassent de l’humanitaire pour inculquer de la religion. J’ai eu de vifs débats avec les organisations du Moyen-Orient qui nous disent que l’on ne fait que remplir des ventres. Or je suis heureux de remplir les ventres ! Que les personnes redeviennent heureuses après avoir eu le ventre rempli ! Ce que Dieu m’a demandé, c’est d’aider les autres. Si mon voisin a faim et que, moi, j’ai le ventre rempli, c’est un carton jaune que Dieu me met sur ma tête tous les jours ! Dieu ne me dit pas : « Donne de la nourriture et un Coran. » Où a-t-on trouvé ça ? Jamais !

Quelles sont les trois réussites du Secours islamique que vous gardez en tête et que vous aimeriez citer ?

Rachid Lahlou : La réussite la plus récente est la mission « Social France » et surtout la mise à l’abri pour les femmes. C’était mon rêve, parce que je considère que, dans le social, l’on doit s’occuper avant tout des femmes et des enfants. Ce n’est pas la question du genre qui est posée, mais celle de la fragilité. Le « Social France », projet caritatif du SIF développé en France, comprend des centres d’accueil de jour pour les sans-abris ; un centre d’accueil pour les femmes sans-abri, avec ou sans enfants, qui sont hébergées jusqu’à ce qu’elles trouvent un logement pérenne ; les maraudes ; un programme d’aide au logement avec les organismes sociaux , l’épicerie solidaire… Il faut s’intéresser à la misère qui ne cesse de grandir dans notre pays. Nous sommes une organisation citoyenne.

Le Secours islamique France enregistre 22,5 millions d’euros de dons et 14,2 millions de subventions institutionnelles et autres fonds privés (chiffres 2016, photo © SIF).
Le Secours islamique France enregistre 22,5 millions d’euros de dons et 14,2 millions de subventions institutionnelles et autres fonds privés (chiffres 2016, photo © SIF).
La deuxième réussite du SIF qui m’a marquée a été la très belle campagne de communication réalisée dans le métro, qui a fait un buzz énorme (en 2015). Elle a accru notoirement la visibilité du SIF.

Pour les 20 ans du SIF aussi, on avait communiqué hors les murs en installant des villages humanitaires sur les places publiques de cinq villes. Mais on a vu qu’il restait du pain sur la planche : on a essuyé des refus d’installation de nos villages humanitaires de la part de villes... de gauche ! La communication externe nous a donné de la visibilité mais elle nous a aussi permis de mieux mesurer les réticences grâce au dialogue que nous avions avec les passants.

(...) Quand j’ai commencé l’action humanitaire, j’avais rêvé que l’organisation fasse partie, 20 ans après, des grandes ONG françaises. En 2017, le SIF est parmi les 20 premières ONG françaises de solidarité nationale et internationale (la 15e en termes de collecte de dons auprès des particuliers, ndlr). Mon rêve est maintenant que le SIF soit parmi les toutes premières ONG.

Maintenant que le SIF a grandi et s’est institutionnalisé, que diriez-vous, en tant que « vieux sage », aux jeunes générations ?

Rachid Lahlou : Il faut cesser de revendiquer et de pleurnicher. Avoir la patience, avoir la volonté de construire, de montrer ce qu’on l’est capable de bâtir. Et cela exige un travail de longue haleine. Je crains que les jeunes générations qui sont nées dans le confort, contrairement à nous, n’aient pas cette capacité d’endurance et de sacrifice, dans l’attente d’un résultat qui ne viendrait que bien plus tard.
Je pense toutefois qu’on peut y arriver ! On n’a pas le choix ! Parce que la France est notre pays.

* Rachid Lahlou (entretien avec Nathalie Dollé), Un humanitaire musulman dans la République, préface de Rony Brauman, Ateliers Henry Dougier, 2018.



Journaliste à Saphirnews.com ; rédactrice en chef de Salamnews En savoir plus sur cet auteur