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Points de vue

Pourquoi je reviens au lycée Averroès

Rédigé par Stéphen Urani | Mardi 17 Février 2015

Le départ tonitruant de Soufiane Zitouni du lycée Averroès, début février, a libéré un poste de professeur de philosophie, désormais occupé par Stephen Urani. L'enseignant, qui n'est pas musulman, explique pourquoi il a accepté de revenir dans l'établissement privé confessionnel.



Pourquoi je reviens au lycée Averroès
Soufiane Zitouni, tout droit sorti d'un anonymat pesant, est monté en intensité à mesure que sa personne devenait figure, à mesure qu'il se faisait symbole, que l'islam s'incarnait enfin, en lui, et que la bonne conscience se faisait bonne parole. L'air bonhomme qu'il affecte, à défaut de mieux, risque d'enchanter ceux qui limitent l'islam-supportable à l'islam-mou. Et, cela, il faut l'assumer. Dans « islamophobie », il y a « phobie », et il faudrait être crétin pour reprocher la peur à celui qui l'éprouve. Reste à savoir si cette participation malhonnête à l'inquiétude générale fait de M. Zitouni un lanceur d'alerte ou un lanceur de grenade.

N'étant ni Charlie ni musulman, j'ai défilé, pourtant. J'ai aimé le silence de la déambulation à Lille, la grâce du pas collectif et le désir manifeste de faire un « nous » qui soit fort enfin. Notre histoire qui reprend forme par un peuple. Et, partisan d'une reconstruction collective de la nation française, je préfère l'engagement éducatif aux facéties ordurières.

Alors, voilà, professeur de philosophie aussi, je voudrais dire pourquoi je reviens au lycée Averroès quand Soufiane Zitouni le fuit. Puisqu'il est démissionnaire, j'y reprends mes fonctions avec joie. Jeune docteur, n'ayant pas encore passé le concours de l'enseignement, j'ai dû céder la place. Voilà donc un établissement qui m'a offert une première expérience dans le secondaire (j'officiais auparavant à l'Université Lille-3), qui m'a nommé professeur principal de la terminale littéraire au bout de deux semaines, où personne ne m'a jamais posé la moindre question concernant mes croyances, où les élèves m'ont payé le « restau », où les collègues m'ont accueilli avec affection et où l'humour est, précisément, la norme pédagogique première.

Étant à la fois non musulman, fervent patriote, contempteur de l'esprit communautaire et spécialiste de littérature française, ma place au sein de cet établissement n'allait pas de soi. J'y ai pourtant passé une année merveilleuse à bien des égards, et ne peut imaginer que le temps d'un été, les élèves et les collègues y soient devenus des cinglés, antisémites, passant leurs récréations les pieds dans le lavabo. Ces collègues, je les connais bien. J'avais d'ailleurs gardé contact avec quelques-uns. Les élèves, je les connais mieux encore, en ayant été très proche durant l'année scolaire et buvant encore régulièrement le coup avec les un(e)s et les autres lorsque nos emplois du temps respectifs le permettent, y compris avec de jeunes femmes, de celles qui, paraît-il, refusent la fréquentation des hommes.

Tout peut se dire, pourvu que ce soit défendu

A la suite de son premier article dans Libération, le professeur d'éthique musulmane a répondu avec une certaine fermeté. Mais, après tout, la virulence et la polémique s'inscrivent en plein dans la tradition française. Que M. Zitouni en ait été blessé, c'est là une réaction que j'entends. Mais qu'il prenne la mouche au point de faire de son contradicteur un islamiste révèle un goût limité pour le débat démocratique.

Pire encore, que le cours de philosophie ne puisse être un lieu de débat favorise, évidemment, la colère des élèves et les provocations stupides de certains (ce sont des adolescents, nom d'un chien !). Que le musulman laïque prenne des airs d'évangélisateur a quelque chose de savoureux. Car, et c'est sans doute ce qui m'étonne le plus dans cette affaire, jamais un élève n'a tenu devant moi le genre de propos que leur prête M. Zitouni. Voilà qui est étrange puisque j'ai pour principe de faire du cours de philosophie un espace-temps singulier où tout peut se dire, pourvu que ce soit défendu.

Des colères, j'en ai entendu ! Punaise ! Sans affirmer que M. Zitouni mente pour sauver la face, je m'étonne de ce qu'il reproche à de jeunes gens en quête d'identité (nationale, souvent) de ne pas se sentir représentés dans les médias. Est-ce faux ? Où sont les Camel Bechikh ? Pourquoi leur faudrait-il choisir entre un imam analphabète avec accent de « blédard » et le Suisse travaillant en Angleterre ? Pourquoi n'entend-on jamais les Français musulmans réels ; les communistes, les centristes, les souverainistes ? L'ennui, c'est que nos lycéens regardent et lisent les médias aussi, qu'ils y trouvent une vitrine de leur religion – du coup, objectivement – à vomir.

Peut-on alors être surpris que quelques imams autoproclamés servent leur soupe indigeste à ceux dont l'estomac est déjà vitriolé ? Nombre d'élèves m'ont confié que certains discours sont infiniment dangereux, qu'ils s'en sentent préservés mais que beaucoup de nos concitoyens sont prêts à succomber aux charmes de celui qui offre enfin « un projet ». Le pourri qui du drapeau fait un crachoir, qui fout des quartiers en l'air, qui favorise les États dans l'État et prépare la guerre civile. Faut-il, pour autant, que M. Zitouni passe ses cours à prêcher, à vanter sa conception de l'islam, et à refuser tout droit de réponse à son auditoire ?

L'islam de France, l'amour du pays et l'intérêt que nous avons à fraterniser sincèrement, je les ai redécouverts au lycée Averroès. Moi. Un non-musulman, un amoureux de la patrie, de l'humour et du collectif. Comment, dès lors, expliquer la réaction de M. Zitouni ? Un homme brièvement croisé à deux reprises, charmant, mais qui convoqua Dieu pour expliquer qu'il prenait ma place, moi qui n'y voyait que la règle rectorale. Mince.

Réponses à mon prédecesseur

Alors, et puisqu'il a lancé (en tas) de bien vilaines accusations, je réponds par mon expérience aux principales d'entre elles :

1 : Qu'un élève demande pourquoi la mention de la religion d'un penseur soit affichée en introduction du cours ne me paraît en rien absurde. Il suffit d'y répondre, voilà tout. Mon propre cours convoque aussi Spinoza pour indiquer combien est importante la distinction entre liberté véritable et sentiment de liberté. J'indique d'ailleurs aux élèves que Spinoza déconseille la rancœur ou le ressentiment. Pour eux, c'est affaire de bon sens.

2 : Je comprends mal pourquoi M. Zitouni affiche sa « prétendue non-orthodoxie islamique » auprès des élèves. A moins de vouloir la diffuser, rien ne suppose la défense d'une quelconque posture religieuse de la part du professeur de philosophie. En tout cas, mes élèves n'ont jamais paru se soucier du fond de mon âme ou de mes entrailles. Il est vrai que je n'ai pas tendance à les exposer. Et leur accueil se résume en peu de mots : « Merci d'être revenu ! Assez de théologie ! Enfin de la philo ! »

3 : La théorie darwinienne de l'évolution (que je ne crois pas scientifiquement discutable) a été présentée et expliquée par mes soins sans que quiconque n'y voit matière à scandale. Certains élèves manifestaient un désaccord de principe mais jamais aucun ne le fit avec malveillance. Même si je m'agace, il faut l'apprendre (et la comprendre, cette théorie). Pour le reste, je ne m'ingère pas dans les croyances. C'est, je crois, ce que l'on nomme laïcité.

4 : Une jeune femme, dans le cours de M. Zitouni, a refusé de s'asseoir aux côtés d'un garçon. Que chaque lecteur de ce texte interroge ses enfants scolarisés : « Quelle est la proportion des tables mixtes dans ta classe ? ». Si la religiosité peut guider un tel refus (que je déplore), bien d'autres raisons sont envisageables. Il paraît que les ados ont une vie en dehors du cours de philo. Il paraît.

5 : Qualifier l'élève qui s'interroge de « perroquet bien dressé » ne me semble pas relever du raffinement pédagogique que l'on peut attendre d'un professeur expérimenté. Je regrette d'ailleurs qu'il ait « oublié » ses élèves qui ont participé à la marche des lycéens jusqu'au siège de Charlie Hebdo. Avec tant d'autres.

Plaçons, si vous le voulez bien M. Zitouni, la déontologie avant l'idéologie. C'est probablement par la question du « devoir » que je tâcherai de reprendre le programme là où vous l'avez abandonné. Pour la France et par la France, je retourne au lycée Averroès. S'il y a, effectivement, de petits cons, je saurais leur faire savoir. S'il y a un danger potentiel, je le ferai savoir. L'autorité avant les autorités. Ce bahut n'est pire ni meilleur qu'un autre. Il est simplement plus ambitieux.