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Points de vue

Pour une autocritique musulmane constructive

Rédigé par Omero Marongiu-Perria | Mercredi 4 Février 2015



On peut gloser à loisir sur la pertinence ou pas, pour les musulmans, de manifester publiquement et en masse leur désaveu de l’instrumentalisation de leurs sources scripturaires, mais il reste un fait ; les trois terroristes qui ont semé le chaos dans les locaux de Charlie Hebdo n’étaient ni des fous ni des illuminés. Leur massacre a été planifié, ils ont été préparés au maniement des armes, leur parcours jihadiste est connu, et ils ont abattu seize personnes en s’appuyant sur des sources scripturaires considérées comme authentiques par la masse des théologiens musulmans.

De même, ils se réclament d’un « État islamique » qui affirme mettre en pratique les discours sur la « société musulmane » prônée aux quatre coins du globe par des référents religieux musulmans, dont une bonne partie ne les désavoue pas sur le fond, avec des milliers de soldats parfaitement aguerris.

Partant de là, nous ne pouvons plus, en tant que musulmans, répéter comme un leitmotiv que ces personnes sont en dehors de l’islam, que l’« islam vrai » est exempt de ce type de dérives ou encore que notre religion prône la paix en son essence. Ce discours est non seulement inaudible pour nos concitoyens non musulmans, il est tout simplement faux par rapport ce qu’ils perçoivent dans l’actualité quotidienne.

En effet, entre nous, nous savons bien qu’il existe un « univers de représentations » partagé issu d’une lecture absolutiste et hégémonique de nos sources, diffusée par un certain clergé musulman qui est désormais en position de monopole au sein des médias intracommunautaires. N’importe quel exégète autoproclamé peut ainsi prétendre, sans être remis en cause, que toute personne coupable de dénigrement du Prophète doit être mise à mort, les puristes allant même jusqu’à refuser de prendre en compte une quelconque excuse de sa part. Il peut prétendre également que tout musulman quittant l’islam doit aussi être mis à mort, ou lancer tout type d’anathème en brandissant à chaque fois un passage du Coran ou un propos prophétique authentifié.

Nous savons cela, et bien d’autres choses encore, mais nous sommes trop frileux face à la remise en question car nous avons intériorisé une confusion entre la sacralité d’un texte et le caractère contingent de ses interprétations. Cela ne signifie pas que nous sommes tous des barbares en puissance prêts à égorger notre voisin ; avec près de 6 millions de musulmans sur son sol, la France aurait depuis longtemps sombré dans le chaos.

Mais nous ne semblons pas encore prêts à adopter, dans l’analyse critique de notre patrimoine, la liberté que nous revendiquons pour vivre pleinement notre identité musulmane en France. Si nous voulons sortir de cette impasse, nous devons agir à deux plans, au moins.

D’un côté, il faut donner à entendre à nos concitoyens non musulmans cette voix de la « majorité silencieuse » qui vit paisiblement sa citoyenneté et sa religion dans le respect des autres. D’un autre côté, nous devons interpeller fermement nos référents religieux afin qu’ils soient producteurs d’une théologie musulmane contemporaine, à partir de leur ancrage d’Occidentaux musulmans, à l’écoute de cette majorité silencieuse qui doit devenir leur critère de référence au-delà du cercle restreint des fidèles des mosquées. C’est en cessant d’être les épigones d’un islam en dehors du temps et du monde que nous serons alors des musulmans porteurs d’un sens nouveau pour le monde.

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Première parution de cet article dans Témoignage chrétien, le 18 janvier 2015.
Omero Marongiu-Perria est sociologue et spécialiste de l’islam en France.