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Points de vue

Charlie Hebdo ou l’arnaque aux libertés

Par Omero Marongiu-Perria*

Rédigé par Omero Marongiu-Perria | Jeudi 27 Septembre 2012

           


Charlie Hebdo ou l’arnaque aux libertés
Rire jaune, faire acte de solidarité complice ou prendre le risque d’être rangé dans le camp des intransigeants, des dogmatiques et autres liberticides par les gardiens du temple du rire et de la satire. Eh bien non, cette fois Charlie Hebdo semble loin d’avoir fait l’unanimité chez les défenseurs de la liberté d’expression (1), et c’est tant mieux.

Dans le contexte actuel, deux principaux enseignements peuvent être tirés des résultats du sondage IFOP du 20 septembre dernier.

Le premier est qu’il existe un réel clivage, au sein de la « grande masse silencieuse » des Français, entre ceux qui se renferment sur une position de principe consistant à poser le primat absolu de la liberté de caricaturer et ceux qui refusent le « foutage de gueule » de Charlie Hebdo, les deux camps se partageant quasi à égalité.

Le second enseignement est que les partisans des extrêmes – gauche et droite en l’occurrence – sont, eux, sur une ligne jusqu’au-boutiste en faveur de tout ce qui peut dézinguer les musulmans, ce qui n’est pas très étonnant mais cela devient de plus en plus inquiétant.

En cette période d’autojustification forcée, autant le préciser d’emblée : je suis personnellement totalement en faveur de la presse satirique car elle est complètement ancrée dans notre tradition comme dans notre culture nationale française. Mais Charlie Hebdo a voulu nous la « faire à l’envers », en faisant passer sous le prisme de la liberté d’expression ce qui s’apparente purement et simplement à de l’incitation à la haine raciale.

En effet, comment prétendre faire abstraction d’un contexte de tension paroxystique touchant une majorité des pays d’islam, à la suite de la diffusion d’extraits du film L’Innocence des musulmans, et prétendre que la liberté d’expression n’a pas d’agenda préétabli ?

Rénald Luzier, le caricaturiste du journal, a reconnu lui-même au Grand Journal de Canal+, mercredi 19 septembre, que l’opération financière avait plutôt été juteuse... Dont acte, sauf que l’ardoise économique et sécuritaire sera appréciée à sa juste valeur dans quelque temps, pour les Français de l’étranger, et c’est certainement cet aspect du problème qui a refroidi les responsables politiques nationaux.

Les musulmans français sommés de faire profil bas

Là encore, est-il besoin de rappeler que le problème, en l’occurrence, n’a rien à voir avec les débordements présumés de manifestants musulmans radicaux qui auraient pour ambition de détruire, en France, les symboles régaliens ? Mais, comme à l’accoutumée, les musulmans français sont sommés de faire profil bas au risque d’avoir encore et encore à se justifier des actes commis au nom de leur religion aux quatre du monde par... environ 0,0001 % des musulmans peuplant ce monde.

Quelques médias ont cru bon d’employer le terme de salafistes pour désigner les auteurs des quelques appels à manifester qui ont circulé sur le Net ; ils ne peuvent pourtant plus ignorer aujourd’hui que la plupart des salafistes hexagonaux, bien que situés dans une approche radicale de l’islam, sont légalistes et absolument contre les manifestations publiques, qu’ils considèrent comme étant un défi à l’autorité qui ne sied pas à l’éthique musulmane.
Mais les médias aguerris dans l’art d’exciter la plèbe n’ont que faire du verbiage des spécialistes...

Les gagnants sont les extrémistes de tous bords

Cela étant dit, Charlie Hebdo a commis une véritable faute : chercher à gagner un jackpot au risque de faire sauter le pont sur lequel pas mal de progressistes et de conservateurs musulmans ont commencé à marcher ensemble est plus que mesquin, c’est irresponsable.

Didier Hamann, rédacteur en chef du quotidien belge Le Soir, a d’ailleurs très bien résumé la bourde lorsqu’il écrit, dans l’édition du jeudi 20 septembre : « Soyons lucides. Cette publication n’était pas servie par une intention noble. Il ne s’agissait pas de livrer une analyse ou une opinion sur l’islam et de l’assortir d’une illustration humoristique incidente. Ce n’est pas non plus un simple pied de nez aux religieux qui remettent en cause les fondements de nos démocraties laïques : la décision de publier ces dessins est de toute évidence mue par la volonté de provoquer une réaction violente (espérons qu’elle n’est pas mue par un esprit mercantile !). »

À ce petit jeu, les gagnants sont avant tout les extrémistes de tous bords, dont les prétendus intégristes musulmans sont loin de former la majorité.
Tous les autres, la fameuse « majorité silencieuse » – plus active qu’on ne le croit d’ailleurs – sont acculés à se ranger derrière une position radicale qui les rangera forcément dans l’un des extrêmes, ce qu’ils refusent.

Car cette majorité, conservateurs compris, n’a pas attendu la divine lumière occidentale pour entamer sa révolution critique ; il suffit aujourd’hui de zapper sur les chaînes du monde arabo-musulman ou encore sur la blogosphère communautaire pour se rendre compte qu’un véritable tournant dans l’approche des questions religieuses et sociétales se déploie sous nos yeux.

L’immense majorité des musulmans revendique la liberté

Dans sa tribune datée du 21 septembre (2), Abdennour Bidar a cru bon de caricaturer l’approche en personnifiant une espèce de « monde musulman » et d’« islam » aux contours incertains, lesquels aurait pour caractéristique un refus total de l’autocritique : « Oui, l’islam est allergique à la critique, oui, il est à peu près incapable d’autodérision... Mais tout ça, on le sait déjà. »

En lisant une telle allégation sonnant comme un jugement péremptoire, je me dis que la radicalité n’est peut-être pas là où on l’attendrait et, pour le moins, M. Bidar vient de démontrer sa méconnaissance à la fois de l’héritage historique et théologique musulman et des débats qui traversent aujourd’hui les sociétés musulmanes.

Sa tribune précédente (3), consacrée à Mohamed Merah, n’avait d’ailleurs pas été plus convaincante. Bien loin des flagorneries d’Occidentaux « éclairés » prompts à encenser le moindre musulman se prétendant penseur réformiste parce que lui-même réfractaire à toute orthodoxie religieuse, musulmans progressistes et conservateurs dialoguent. Ils se parlent, se disputent, s’étripent parfois verbalement sur les plateaux des chaînes arabes et asiatiques, mais ils communiquent et convergent progressivement vers des positions médianes.

Or, en enfonçant les portes ouvertes du dénigrement, Charlie Hebdo participe à l’action de ceux qui voudraient creuser un gouffre entre ces musulmans pour laisser place aux minorités extrémistes actives – religieuses et areligieuses – qui renvoient chaque protagoniste dans des positions irréductibles : le progressiste pervers inféodé au diktat de la pensée occidentale versus le conservateur stupide et arriéré qui n’a rien compris à la modernité.

Tout cela avec la bénédiction de régimes dictatoriaux – et de leurs amis de chez nous – qui savent mieux que quiconque instrumentaliser ces polémiques pour mieux étouffer les libertés fondamentales.

Il faudrait peut-être que les bien-pensants de la liberté d’expression comprennent les enjeux de la liberté que l’immense majorité des musulmans revendique aujourd’hui dans les pays d’islam.

Notes
1. Lire l’article de Libération du 19 septembre intitulé « Caricatures : pour Dati, “Charlie” a fait “un coup éditorial” inopportun », dans lequel plusieurs responsables politiques nationaux manifestent clairement leur malaise face à la publication de ces caricatures.
2. « L'islam doit entamer son tournant critique », in Le Monde, 21 septembre 2012.
3. « Un “monstre” issu de la maladie de l'islam », in Le Monde, 24 mars 2012.

* Omero Marongiu-Perria est sociologue, spécialiste de l'islam en Europe.





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