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Points de vue

Le défi d’un mois : quel calendrier pour le Ramadan 2014 en France ?

Rédigé par Smaïl Mostefaoui | Vendredi 13 Juin 2014 à 07:45

           

Cette année un nouveau défi se dresse face aux musulmans de France. Très attentive quant à l’observation de la nouvelle lune du Ramadan, notre communauté est au cœur d’un grand débat qui s’est ouvert tôt afin de déterminer quel jour nous devons commencer le jeûne et quel jour le finir. Serons-nous ainsi capables de relever le défi en jeûnant tous ensemble ?



Le défi d’un mois : quel calendrier pour le Ramadan 2014 en France ?
En 2013, les musulmans de France ont vécu un début du ramadan dans la confusion. Bien que cette année-là, ils aient finalement décidé de désigner à l’avance leur premier jour de jeûne en adoptant la règle du 9 mai 2013 (voir plus bas*), des informations contradictoires diffusées au dernier moment sur différents réseaux ont semé le trouble, menant beaucoup de musulmans à couper leur jeûne de crainte qu’ils soient tombés dans l’erreur.

Pour rappel, le 9 mai 2013, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a organisé un colloque intitulé « Le calendrier lunaire à la lumière des données astronomiques » en présence des associations les plus représentatives des musulmans en France. Le but était de mettre fin aux problèmes de divergence au sujet de l’observation du mois du Ramadan en France.

A la suite d’un grand débat en présence de théologiens, scientifiques et chefs d’établissements, diverses idées ont été étudiées et une règle a été acceptée à l’unanimité. Cette règle repose sur le calcul astronomique de la possibilité de visibilité du croissant lunaire. L’une des conséquences immédiates de cet accord était que le premier jour du Ramadan 2013, déterminé pour la première fois à l’avance, sera le 9 juillet. Cependant, malgré sa simplicité d’application ainsi que son côté pratique permettant la planification des événements religieux, la règle n’a pas été totalement respectée, créant un sentiment profond de frustration chez de nombreux musulmans.

Que disent les calculs cette année ?

En cette année 2014, la nouvelle lune (conjonction) aura lieu le 27 juin à 10h08min heure de Paris. Au coucher du soleil à 21h58min, la Lune sera sous l’horizon depuis déjà plus de 15 minutes. Elle ne sera donc pas visible à Paris, ni même en Europe (nous parlons de lumière visible uniquement, en excluant la vision infrarouge citée plus bas).

Ce jour-là, seulement une petite zone d’Amérique du sud peut observer le croissant lunaire à l’aide d’un instrument. Par exemple, à l’île de Pâques au Chili, au coucher du soleil, l’élongation de la lune sera de 9,1° et l’élévation de plus de 7°. Le coucher de la lune aura lieu près de 50 minutes après celui du soleil et, par conséquent, le croissant lunaire sera visible, peut-être même à l’œil nu. A Tahiti, en Polynésie Française, l’élongation de la lune au coucher du soleil sera de 10,3° et l’élévation de plus de 8°. Le coucher de la lune aura lieu près de 40 minutes après celui du soleil et le croissant lunaire sera visible. Suivant ces données et en se basant sur la règle du 9 mai 2013, le premier jour du Ramadan sera le 28 juin.

Quant à la nouvelle lune de Chawwal, la conjonction aura lieu le 27 juillet à 0h43min heure de Paris. Ce jour-là, le croissant lunaire sera visible en Amérique du sud et dans certains pays du sud de l’Afrique. Le jour de l’Aid El-Fitr aura donc lieu le 28 juillet. Nous aurons jeûné en total 30 jours pour Ramadan 1435.

Une question s’impose : les musulmans de France suivront-ils cette fois-ci ce calendrier ?

Serons-nous en mesure de relever le défi en jeûnant tous ensemble ? Si nous ne sommes pas capables d’appliquer une règle si simple en France, comment pourrions-nous prétendre unifier le monde musulman autour d’un calendrier unique ?

Parmi une multitude de règles appliquées actuellement dans différents pays musulmans, nous pouvons distinguer les quatre les plus significatives :
(i) Date de la nouvelle lune (Libye)
(ii) Règle du coucher de la lune après celui du soleil (Arabie Saoudite et autres pays du Golfe),
(iii) Vision oculaire (Asie, certains pays d’Afrique)
(iv) Possibilité d’observation à partir de paramètres astronomiques (Turquie)

Avant notre âge, seule la vision oculaire était accessible. Les musulmans observaient la Lune localement, de façon indépendante et sans qu’il y ait coordination entre les pays ou les villes d’un même pays. En cas d’impossibilité d’observation (nuages), les gens complétaient 30 jours d’une façon tout à fait naturelle sans que personne ne vienne mettre en cause l’authenticité de leur jeûne ou Hajj.

Depuis les temps modernes, où l’astronomie atteint un tel niveau de développement qu’il est désormais possible de calculer avec précision les positions et orbites des astres pour une période de plus de 12 000 ans, l’ancienne méthode d’observer la nouvelle lune n’est plus applicable.

Le défi d’un mois : quel calendrier pour le Ramadan 2014 en France ?

Comment expliquer la confusion sur une méthode si simple ?

Aujourd'hui, un télescope équipé d’une caméra infrarouge peut photographier le croissant lunaire au moment même de sa naissance. Indépendamment de sa validité comme méthode d’observation, le croissant lunaire peut parfaitement être imagé en plein jour en présence du soleil. On commence même à se demander si l’expression « nouvelle lune » est suffisamment adéquate, puisque le croissant lunaire, bien qu’il soit finement détectable, peut rester visible au moment même de la conjonction.

D’où vient la confusion ? Le problème du calendrier lunaire musulman est-il d’ordre politique, de mal- interprétation des textes coraniques et des hadiths du Prophète (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ou de calcul astronomique inefficace ? Il est certain que le problème n’est pas dans le calcul astronomique. Il est d’ordre politico-religieux : la part politique est malheureusement difficilement maîtrisable surtout en ce moment de polarisation aiguë dans le monde arabe. Reste la part religieuse qui oppose des compréhensions différentes des textes coraniques et de hadiths du Prophète (PBSL). Beaucoup de nos oulémas sont pourtant favorables à l’application de la science dans nos rites en n’y trouvent aucune contradiction avec l’esprit de la charia. La science est un outil précieux capable de nous donner des solutions à nos problèmes. N’est-il pas temps de la considérer davantage ?

*Règle du 9 mai 2013 : « Le mois lunaire est supposé commencer le soir ou quelque part sur terre au coucher du soleil, l’élévation de la lune (distance angulaire déterminée par l’horizon et la ligne droite qui se dirige au centre de la lune) est plus de 5° et l’élongation (distance angulaire entre le centre de la lune et le centre du soleil) est plus de 8°. »

Deux remarques importantes au sujet de la règle :
(i) Elle est fondée sur la possibilité d’observation : elle tient compte de l’historique des observations de la nouvelle lune et des paramètres astronomiques qui les caractérisent.
(ii) Elle est non locale : elle ne se limite pas à une date spécifique en un endroit donné (par exemple, le fajr à Paris). Dans l’exemple plus haut, le coucher de lune, le 27 juin, aura lieu à l’île de Pâques 18 minutes avant le fajr à Paris alors qu’à Tahiti il le dépassera largement. Pour cette règle, peu importe le lieu de jauge du moment où la possibilité d’observation a eu lieu le jour même. Dans le cas où le fiqh exigerait le fajr comme critère, la règle dans sa version modifiée, bien qu’elle ne modifie pas les dates du Ramadan 2014, ne serait plus universelle. Elle se comporterait comme un calendrier local, limité à un territoire donné.

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Smaïl Mostefaoui, docteur en planétologie, est ingénieur de recherche et responsable technique à l'Institut de minéralogie, de physique des matériaux et de cosmochimie (IMPMC), à Paris, fonction également rattachée au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN).






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