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Points de vue

La mécanique antimusulmane de Zemmour continue

Rédigé par Asif Arif | Mercredi 2 Mars 2016



La mécanique antimusulmane de Zemmour continue
Lorsqu'on allumait sa télévision pour regarder une chaîne d'information bien réputée dimanche 28 février, BFMTV pour ne pas la nommer, on pouvait tomber sur un face-à-face entre le polémiste Eric Zemmour et le Premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Au cours de ce débat, Eric Zemmour ne va pas hésiter à affirmer que la théorie du grand remplacement existe et qu'elle n'est pas un mythe et il va construire toute une argumentation autour des fantasmes que cette théorie s'emploie à exacerber et mettre en mouvement : les banlieues, l'islam et les musulmans en sont évidemment en première ligne.

La première question qui me vient à l'esprit comprend deux matières : l'éthique et la déontologie des journalistes qui ont invité Zemmour et qui étaient présents lors du débat. Comment peut-on encore inviter un individu dont on sait qu'il a été condamné pour incitation à la haine ? Va-t-on inviter Dieudonné pour débattre de l'antisémitisme dans notre société ? Evidemment, on va me jeter l’opprobre en m'informant que Zemmour et Dieudonné ne sont pas du même acabit. Certes, mais ils véhiculent un discours identique qui vise à diviser notre société.

Par-dessus tout, pourquoi la journaliste présente n'est pas intervenue pour affirmer qu'il allait tout de même trop loin ? Il faut tout de même prendre conscience que Zemmour a dit « qu'on arrête pas les envahisseurs avec des bonnes paroles » ou encore « le grand remplacement qui, parait-il, est tabou, non seulement n'est pas un mythe, c'est une réalité ». Comment peut-on rester silencieux face à de telles invectives à une France qui depuis les attentats cherche plus à favoriser la fraternité plutôt que ces discours destructeurs ?

On n'a pas vécu dans la même « banlieue »

Je suis musulman et je vis en banlieue. Je n'ai jamais voulu quitter la Seine-Saint-Denis pour aller vivre à Paris, même après avoir été diplômé avocat à Paris. La rhétorique qui vise à dire que l'islam n'est pas compatible avec la République est désormais ancienne et relève du passé. Si tous les musulmans de France ne respectait pas la République, ce ne sont pas seulement les banlieues parisiennes qui seraient visées par la théorie fumeuse de Zemmour, mais toute la France. Bien au contraire, les musulmans se sont parfaitement intégrés en France et à la différence de Zemmour, ils sont fiers de dire qu'ils sont Français de confession musulmane.

Dans ma rue, il y a des Français mais aussi des Polonais des Africains, des Maghrébins - des personnes issues de différents continents. Dans ma ville, lors du marché du dimanche ou lors des représentations publiques, je ne vois que rarement le portrait des banlieues que dépeint Zemmour.

Des quartiers dits « difficiles », il en existe, évidemment. Mais dans ces quartiers, les problématiques ne sont pas religieuses. Le problème, c'est qu'il n'existe que très peu d'avenir professionnel pour les jeunes de banlieues. Le problème est qu'on est contraint d'adopter des législations pour rendre leurs CV anonymes, puisqu'ils ne s'appellent pas Eric. Le problème, c'est qu'ils sont bien plus occupés à nourrir leurs familles à la fin du mois que de s'enquérir du grand remplacement.

La France reste une démocratie

Un retour du religieux, il existe également. Mais il est peut-être dû au fait que la violence de la société actuelle pousse les individus à aller vers la religion et pas l'inverse. Ce n'est pas parce qu'Eric Zemmour a décidé de s'en départir ou qu'il estime qu'il en est affranchi que les autres s'estiment concernés par cette obligation de « prendre ses distances ». La liberté de religion existe encore et la France reste une démocratie. Si certaines personnes se radicalisent, elles ne correspondent qu'à une infime minorité.

Concernant les juifs dans les écoles de banlieues, je conseille vivement Eric Zemmour de retourner faire un tour dans les banlieues. J'ai grandi et je vois toujours des juifs en banlieue parisienne. Mais c'est sûr qu'ils ne sont pas proches des idéaux véhiculés par Zemmour en direct du 16e arrondissement de Paris.

Je suis donc fier de la diversité des banlieues et continue à répéter à Zemmour de se concentrer sur les problèmes d'emploi plutôt que de chercher l'approbation de la population en jouant sur des réalités sociologiques qui n'existent pas. Il faudrait tout simplement que l'on arrête de parler de lui en arrêtant d'inviter un danger public.

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Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, enseignant en Libertés Publiques et directeur du site Cultures & Croyances. Auteur d'un ouvrage sur l'Ahmadiyya, il publie prochainement un livre comprenant 50 fiches sur la laïcité aux éditions Bréal.