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Points de vue

Harcèlement psychologique des femmes musulmanes : brisons l'omerta !

Rédigé par Ismahen Khan | Vendredi 8 Décembre 2017



Harcèlement psychologique des femmes musulmanes : brisons l'omerta !
Nous entendons souvent parler du harcèlement sexuel comme étant le summum de ce que pourraient subir les femmes. Dire cela, c'est oublier les autres. Les minimiser alors que beaucoup de femmes en sont victimes.

Il y a des femmes qui souffrent en silence. Non pas d'être battues. Non pas d'être harcelées sexuellement. Mais d'être harcelées psychologiquement. Et ça aussi, ça tue. Plus insidieusement.

Être rabaissées par des mots parfois plus violents que des gestes, c'est le quotidien de ces femmes qui sont souvent définies comme des moins que rien car elles ne sont pas mariées ou, tout simplement, parce qu'elles souhaitent devenir autre chose que ce qu'on souhaite pour elles.

Dans encore nombre de familles, musulmanes en particulier, cette manière de contrôler leur vie commence dès le plus jeune âge et continue tout au long de leur vie de femme. Une vie où les tâches domestiques et la tenue d'un foyer sont la pierre angulaire d'une éducation destinée uniquement aux filles. L'ambition professionnelle pouvant être acceptée à condition de ne pas piétiner l'objectif initial qu'on leur destine : une épouse aimante, gardienne des traditions. On les préférerait mariées et malheureuses plutôt que seules et épanouies, au risque d'être taxée de « miskina » ou de « vieilles filles ». Peu importe tout ce qu'elles ont accompli dans leur vie.

En finir avec le « c'est comme ça chez nous »

Cet harcèlement psychologique est souvent utilisé pour rabaisser ces femmes qui refusent d'être ce que la doxa voudrait qu'elles soient. Quand elles expriment le souhait de faire de longues études et d'avoir une grande carrière, on leur rétorque qu'elles sont personne pour y prétendre car les encourager dans cette voie, c'est aller à l'encontre de ce qu'on a déjà prévu pour elles.

Ce sont à ces mêmes femmes à qui sont refusés les sorties et les voyages sous prétexte qu'elles sont des femmes, qu'elles peuvent apporter la honte. Car « une femme respectable ne sort pas ». Une femme respectable ne rêve pas. Une femme respectable subit. Injustement. Car « c'est comme ça chez nous », « les femmes, ça rapporte la honte », « en islam, la femme est mineure à vie », « tu voyageras quand tu seras mariée », « regarde les autres filles, elles sont tranquilles »... C'est l'honneur de toute leur famille qui repose sur leurs épaules déjà bien frêles. Telle une malédiction. Parce qu'elles sont des femmes.

On les prive de leurs envies et on laisse libres celles des hommes. On leur donne même le pouvoir de contrôler leur vie.

Alors elles encaissent, passent souvent l'éponge. Une fois. Cent fois. Pour entendre de nouveau, inlassablement, à quel point elles sont une « honte » quand elles choisissent de parler. A quel point elles sont de mauvaises femmes à vouloir vivre leur vie et pas celle qu'on attend d'elles. On leur dit qu'elles ne respectent pas leurs parents car elles aspirent à autre chose que ce pourquoi on les prédestine. On nie leur volonté de vivre leur vie. Et c'est violent.

Harcèlement psychologique des femmes musulmanes : brisons l'omerta !
Elles arrivent à un point où elles ne supportent plus ces injustices. Alors elles cherchent les mots. Des paroles courtes pour empêcher les autres d'entendre le début d'un sanglot tellement cela les touche. Elles veulent juste qu'ils comprennent. Elles espèrent qu'ils comprennent. Elles sont certaines qu'ils comprendront. Mais ils ne comprennent pas.

Elles leur disent que ça les blesse. Et inéluctablement, on leur rétorque qu'elles sont trop sensibles. Qu'elles prennent tout à cœur.

Quand on les blesse avec des mots, on leur dit qu'il faut pardonner. Et elles refusent cela, car c'était la goutte de trop. Et là, comme si on cherchait à les achever, on leur rétorque qu'elles ne sont pas « humaines », que si elles sont croyantes, il faut pardonner. Parce que oui, on remet en cause leur foi, au détriment de leurs blessures, pour laisser tranquille celle des bourreaux. Après tout, selon des dires, ne serait-ce pas la majorité des femmes qui seront en Enfer ?

Et pour mieux les culpabiliser, ils prétendent qu'elles ont changé. Car, entre la petite fille douce de 10 ans et celle qui - maintenant - à bientôt la trentaine, il y a un fossé. Parce que c'est encore et toujours elles, le problème. Les autres ne sont que la conséquence. Ils excusent les mots qui tuent. Ils banalisent leurs blessures.

Au bout d'un moment, elles y croient. Au fond, elles ne sont rien. Elles ne valent rien. Elles se laissent aller à voir les autres vivre leurs rêves alors qu'on leur empêche, au nom des traditions, de vivre les leurs. Ils tuent petit à petit ce que vous êtes. Ce dont vous aspirez.

Alors elles aimeraient envoyer tout en l'air. Elles aimeraient partir loin pour enfin être qui elles sont réellement. Mais comme si ça ne suffisait pas, elles culpabilisent. Elles s'en veulent de vouloir en finir. De vouloir partir. Parce que, bordel, y'a pire.

La faute à elles... pour l'éternité ?

Quand elles essayent d'en parler autour d'elles, on leur dit qu'elles en font trop. Que ça ne mérite pas autant d'attention. Alors elles sombrent. Seules. Et avec la certitude que jamais elles ne se relèveront. Au fond, c'est peut-être le seul moyen pour elles de se préserver.

Le plus dramatique dans tout ça, c'est qu'il n'y a aucune remise en question de l'oppression que subissent certaines femmes musumanes, en France, au nom des traditions. Comme toujours, on jettera encore la faute sur elles.

Car, malgré tout ce qu'elles vivent, malgré tout ce que je vis. Il faudrait garder le silence pour ne pas donner plus de grains à moudre aux islamophobes ou prendre le risque de devenir aux yeux de la communauté « l'Arabe/musulman de service ». Parce que oui, il y a des personnes qui viennent vous dire que vous exagérez. Ils vous qualifient d'aigries, d'hystériques, d'extrémistes parce que vous osez dénoncer ce que beaucoup de femmes vivent. Leur seule peur : s'apercevoir que cette communauté qu'ils idéalisent, remplie de tabous et de non-dits, n'est pas infaillible. Et au vu de l'actualité, ce sont encore les femmes qui en sont victimes. Qu'elles se taisent ou qu'elles parlent.

Un appel à la lucidité face aux traditions patriarcales

Une chose est sûre. On enterre peut-être plus les femmes vivantes à proprement parlé aujourd'hui. Mais certains, encore , enterrent votre envie de vivre. Votre vivacité. Vos désirs. Et vos rêves.

Tout cela, au nom de quoi ? Au nom de traditions qui enferment les femmes, parce qu'elles sont nées femmes.

Et ça aussi, ça tue.

Ça pourrait être un appel à l'aide. Mais c'est avant tout un appel à devenir lucide sur ce que subissent de nombreuses femmes dans les communautés musulmanes. Cesser d'être aveugle car ça pourrait être votre sœur, votre amie, votre mère... vous.

Ce témoignage est issu de ma propre expérience au sein d'une famille arabo-musulmane mais peut-être parlera t-il à d'autres ? Si, à travers lui, vous vous reconnaissez, sachez que vous n'êtes pas seules. Mais le plus important est de savoir se préserver de toutes ces pressions qui sont exercées sur vous et de bouger les lignes dans lesquelles vous avez été assignées. Ayez confiance en vous et vivez. C'est la plus belle façon de montrer qui vous êtes et que, vous aussi, vous avez le droit d'exister.

*****
Ismahen Khan (pseudonyme), militante féministe et écologiste, est professionnelle de la communication.

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