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Points de vue

Fin du profilage racial et religieux en Amérique ?

par Nadia S. Mohammad*

Rédigé par Nadia S. Mohammad | Jeudi 24 Mai 2012



New York – Le gouvernement américain vient de publier un énième rapport sur la surveillance des communautés musulmanes aux Etats-Unis, mais heureusement, pour la première fois depuis les attaques du 11 septembre 2001, le Comité judicaire du sénat américain, ainsi que différents législatures étatiques et organes fédérales, ont décidé d’aborder directement la question du profilage racial ou religieux – qui préoccupe depuis longtemps l’opinion publique américaine - et qui est une pratique des forces de l’ordre consistant à soupçonner un individu, d’une éventuelle activité criminelle, uniquement en raison de sa race, de sa religion ou de son ethnicité. Est-ce que cette évolution récente sous-entend que l’ère du profilage racial et religieux touche à sa fin en Amérique ?

L’audience du Sénat du 17 avril dernier, sur le profilage racial, initiée par le sénateur de l’Illinois Richard Durbin, porte également sur la proposition de la loi : « End Racial Profiling Act of 2011 » (ERPA) [Loi de 2011 sur la fin du profilage racial], élaborée notamment par ce sénateur. Les profilages raciaux et religieux préoccupent surtout les musulmans américains, depuis ces dix dernières années, même si ces pratiques concernent aussi de nombreux autres groupes raciaux, ethniques et religieux minoritaires. Aux Etats-Unis, certains partent du principe que toutes les personnes originaires d’Asie du Sud ou de pays arabes sont musulmanes et que le fait d’être musulman est d’une certaine manière, dangereux. C’est cette façon de penser qui a mené au profilage des membres des communautés ethniques de ces régions du monde.

Cette pratique porte atteinte au droit constitutionnel de chacun à l’égalité de traitement devant la loi. Par ailleurs, le profilage racial et religieux s’avère inefficace, car il est fondé sur des hypothèses peu fiables, portant sur les minorités plutôt que sur des comportements criminels proprement dits.

L’ERPA permettrait aussi la mise en place d’une formation supplémentaire pour les policiers, les fonctionnaires et les associations de surveillance dans les quartiers pour leur apprendre à ne pas recourir au profilage racial et religieux.

Le débat sur l’efficacité de ce genre profilage par les forces de l’ordre ne date pas d’aujourd’hui. Il est très intéressant de noter que la dernière fois qu’un homme politique important s’est intéressé à ce débat, c’était George W. Bush, lors d’un discours de février 2001, dans lequel il affirmait que le profilage racial était « une mauvaise chose » et qu’on y mettrait un terme en Amérique. Il était allé même plus loin, en disant que mettre fin aux pratiques de profilage racial ne compromettrait pas la sécurité des Américains.

Puis, il y eut les attaques du 11 septembre 2001 et ce que George W. Bush avait qualifié de « mauvais » devint « acceptable » au nom de la sécurité nationale. « Dans le climat de traumatisme national de l’après 11 septembre 2001, on a opposé les libertés civiles à la sécurité nationale », dit le Sénateur Durbin, et la cause de la sécurité nationale ne l’a que trop souvent emporté, aux dépens des musulmans américains et d’autres Américains ayant l’air de musulmans.

L’audience sur l’ERPA se tient à un moment critique où le profilage racial et religieux se heurte à de graves difficultés dans tout le pays. Un grand nombre de défenseurs des droits civils et de législateurs ont demandé l’ouverture d’une enquête et d’un rapport indépendant et neutre sur le Département de police de l’Etat de New York (NYPD), suite aux révélations selon lesquelles, le NYPD surveille, systématiquement et sans motif particulier, les musulmans américains ainsi que les personnes appartenant à des minorités ethniques.

Par ailleurs, après l’arrestation de plusieurs policiers, pour leur acharnement contre des Américains d’origine hispanique dans le Connecticut, les législateurs de cet Etat ont passé une loi interdisant « l’interpellation, la détention ou la fouille d’une personne » uniquement en raison de : « sa race, sa couleur, son ethnicité, son âge, son sexe ou son orientation sexuelle ».

Le travail d’associations locales qui défendent les droits civils, depuis des dizaines d’années, a aussi par ailleurs, permis aux gens d’accéder à des outils et à des technologies, pouvant les aider en cas de harcèlement par les forces de l’ordre. La Sikh Coalition [coalition sikh], par exemple, a lancé récemment une application pour téléphones mobiles qui permet aux voyageurs de porter directement plainte auprès du gouvernement s’ils considèrent qu’ils ont fait injustement l’objet d’un profilage. Ces associations locales ont d’ailleurs pu procurer aux organisations de défense ainsi qu’aux autorités législatives de meilleures évaluations sur l’étendu du profilage racial et religieux et son inefficacité générale.

Suite à la pression de l’opinion publique, certains organes fédéraux ont pris des mesures pour prévenir les pratiques discriminatoires au sein de leur entité. L’armée et le FBI ont pris l’initiative de réviser tout le contenu de leur matériel de formation, depuis qu’on leur a signalé des passages très islamophobes. Le mois dernier, le chef d’Etat major interarmées, a donné l’ordre d’une révision complète des manuels de formation utilisés dans l’armée pour supprimer tout contenu islamophobe. Ce mois-ci, le FBI a mis sur pied des ateliers intitulés « Combattre l’islamophobie : les vérités et les mythes à propos de l’islam ».

Il est difficile de connaître les critères de l’armée et du FBI pour définir ce qui est islamophobe ou non, mais l’initiative d’instaurer de meilleures normes est néanmoins un petit pas en avant.

L’adoption de l’ERPA représenterait une réussite significative sur le plan fédéral. Cependant, réparer les dégâts de plusieurs années de profilage racial et religieux prendra du temps. On n’en est qu’au début du processus, et pour aller de l’avant il faudrait que les législateurs d’autres Etats, ainsi que d’autres organes fédéraux, se penchent de manière critique sur leurs pratiques discriminatoires, révisent leur matériel de travail et permettent une plus grande transparence. Quant aux forces de polices locales et fédérales, elles devront se soumettre à un entrainement pour mieux comprendre et mieux discerner des comportements criminels en recourant à des procédés plus efficaces que le profilage racial.

Il est important de garder toujours à l’esprit, qu’en mettant fin au profilage racial et religieux et en nous assurant de nos droits civils, nous ne compromettons pas notre sécurité ; au contraire, nous l’améliorons et nous construisons des liens de collaboration plus fortes entre les forces de l’ordre et les membres des diverses communautés.


* Nadia S. Mohammad est rédactrice adjointe d’AltMuslimah.com. On peut la suivre sur Twitter à @nadiasmo.