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Monde

Erkin Ablimit : « Le simple soupçon de séparatisme suffit à l’incarcération, à la torture et à la mort des Ouïghours en Chine »

Rédigé par Gianguglielmo Lozato | Lundi 28 Novembre 2022 à 17:00

           

Le récent congrès ouighour qui s’est déroulé sur trois jours en novembre à Paris a une nouvelle fois mis en lumière la situation des Ouïghours, hautement maltraités en Chine. L’événement a été l’occasion de rencontrer parmi les participants un des plus importants représentants de la dissidence avec Rebiya Kadeer : Erkin Ablimit, élu depuis trois ans président du gouvernement du Turkestan en exil sous l’égide du Congrès mondial ouïghour.



Erkin Ablimit © UIO
Erkin Ablimit © UIO

Pourriez-vous rappeler qui sont exactement les Ouighours aux lecteurs de ces lignes ?

Erkin Ablimit : Merci d’abord à toutes celles et ceux qui s’intéressent à notre sort. Mon ethnie est composée de personnes de souche turcophone, qui n’ont donc ni la même culture ni la même langue que les habituels habitants de la Chine (principalement issus de l’ethnie Han, ndlr). Nous vivons sur un espace compris entre l’extrémité nord-ouest du territoire chinois et la pointe de l’Asie centrale d’origine turque. Nous avons aussi une petite bande territoriale en communication avec le monde perse par l’intermédiaire d’une petite frontière avec l’Afghanistan.

Depuis de trop nombreuses années, notre groupe ethnique est persécuté en Chine. Officiellement, c’est principalement pour des raisons liés au radicalisme religieux. Voilà pourquoi ce congrès a été organisé. Pour lutter contre l’injustice face à un crime d’État.

Qu’en est-il des Ouïghours sur le plan religieux ?

Erkin Ablimit : Nous sommes musulmans dans une immense majorité. Mais sur le plan de la pratique, certains pratiquent un islam de façon très pieuse, et d’autres sont plus modérés ou laïcs comme moi. Mais nous avons aussi des chrétiens et des chamanistes, parfois quelques exceptions liées au bouddhisme, au judaïsme et même à l’athéisme.

Il y a effectivement une discrimination ethnique en plus de la persécution pour raisons religieuses. Votre analyse sur ce point ?

Erkin Ablimit : Tout est prétexte. Le religieux, le politique, le séparatisme déclaré ou supposé. Il suffit d’être seulement soupçonné de séparatisme, j’emploie bien le mot « seulement », pour risquer l’incarcération, la torture, la mort, les sévices sur vous et votre famille. Des aspects raciaux interviennent aussi car nous sommes confrontés à un racisme institutionnalisé. Pour diluer le sang ouïghour, le gouvernement a organisé des déplacements massifs de travailleurs, donc des déplacements de population, mais aussi des mariages forcés à l’issue desquels certaines jeunes filles se sont suicidées car ne supportant pas d’être unies par la force à des hommes inconnus de l’ethnie Han.

Devant cette accumulation de malheurs, comment réagissez-vous ?

Erkin Ablimit : Nous faisons en sorte, pour commencer depuis le début, de conserver une cohésion entre amis ouighours, familles, proches, connaissances puis entre membres, sympathisants, activistes et militants vivant à l’extérieur.

Après viennent l’organisation d’activités pour nous réunir et rester en contact tout au long de l’année. Pour se rassembler par visioconférence ou bien lors d’un meeting dans un endroit bien précis à l’intérieur d’un pays hôte. Je remercie d’ailleurs les États-Unis, très actifs (sur le dossier ouïghour) même lorsqu’il y avait le président Donald Trump. Je remercie la France qui, même si elle a mis du temps à réagir, a rattrapé une partie du retard ces trois dernières années. L’Australie aussi a affiché un certain soutien à plusieurs reprises.

Ce congrès sur Paris est justement une initiative et un prolongement des initiatives précédentes. Il a été organisé pour informer, rappeler au grand public la souffrance de notre peuple. Il a été organisé pour sensibiliser de nouvelles personnes et de nouvelles personnalités de marque, pour essayer de trouver des moyens et des solutions.

Pour quels résultats ? Quelles sont les avancées depuis les précédentes éditions à Washington DC/Arlington ? Et pourquoi ce choix de Paris ?

Erkin Ablimit : Nous sommes toujours gênés (dans nos actions) les campagnes mensongères sino-communistes. Mais nous parvenons petit à petit à intéresser, voire à rallier de plus en plus de gens à notre cause. Sur le plan de la politique nationale française, des personnes comme André Gattolin, Maud Petit, Philippe Bouriachi (respectivement sénateur, députée et élu municipal) ont répondu présents aux sollicitations de l’UIO (l’Union internationale des Ouïghours), l’association qui sert de relai à notre gouvernement représentatif de notre minorité à l’étranger. Occasionnellement, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann nous a aussi prêté de l’attention malgré un emploi du temps très chargé. Je le félicite d’ailleurs pour son livre consacré à notre souffrance (une préface très exactement du livre Les Ouïghours. Histoire d'un peuple sacrifié, chez Tallandier, signé de Laurence Defranoux ndlr). L’eurodéputé islandais Birgir Thorarinsson s’est déplacé en personne au congrès. Je tiens aussi à remercier l’ambassadeur des États-Unis en France pour ses encouragements.

Après, il s’agit d’une bataille stratégique à distance avec la Chine, qui invente toujours de nouvelles mesures arbitraires comme l’expérimentation de médicaments toxiques dernièrement sur des Ouïghours. Ce à quoi nous répondons par des mesures d’urgence comme le lancement d’un projet consistant à mettre en place des bases électorales partout où sont émigrés des gens de notre Turkestan oriental. Ceci afin d’organiser de nouvelles élections présidentielles et de construire une organisation en vue d’une éventuelle indépendance que nous souhaitons très très fort.

Voilà pourquoi j’ai choisi Paris, capitale de la patrie des droits de l’Homme. La démocratie y a ses racines et il y a eu de grands philosophes. C’est une puissance mondiale, elle siège au Conseil de sécurité de l’ONU en compagnie de la Chine... Et en plus, j’ai la chance d’y résider.

Quel bilan tirez-vous alors de ce congrès ? Positif ou négatif ?

Erkin Ablimit : Ni positif ni négatif, on n’a pas le temps pour ça. Déjà deux ans avec la crise du coronavirus ont ralenti bien des choses. La priorité, c’est d’agir et de réagir. La Chine étend son influence hors de ses frontières, par exemple au Sri Lanka (où Colombo Port City en est l’illustration, ndlr). Il faut réagir devant cette invasion ! Ce qui nous arrive à nous, Ouïghours, est un avertissement pour le monde, surtout pour l’Europe (quant à la façon d'agir de Xi Jinping vis-à-vis de tout ce qui n’est pas issu de l’ethnie Han, avait-il expliqué lors du congrès, ndlr). L’Occident se croit suffisamment éloigné, donc à l’abri. A la limite, les Etats-Unis seraient un peu plus préservés mais l’Europe est à portée de mains pour la Chine, et avec elle la Méditerranée qui communique non seulement avec l’Afrique mais aussi avec une partie de l’Orient.

Conservez-vous encore un espoir ?