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Points de vue

Se divertir au Ier siècle de l’islam

Par Seyfeddine Ben Mansour

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Lundi 6 Mai 2013



Se divertir au Ier siècle de l’islam
En Arabie Saoudite, il est désormais légal pour les femmes de faire du vélo. C’est ce qu’a décidé la « Commission de la commanderie du Bien et du pourchas du Mal » du pays, selon une information rapportée par l’agence américaine United Press International le 1er avril dernier.

Pour autant, il s’agit d’une liberté sous conditions. Dont notamment celle de ne se servir du vélo que pour faire du sport ou pour se divertir. Il s’agit néanmoins d’une avancée sociale, dans un pays où le cinéma et le théâtre n’ont été réautorisés qu’en 2009, après quelques trois décennies d’interdiction. Plus généralement, ce sont les diverses formes de divertissement d’essence artistique qui sont frappées de suspicion, sinon d’interdiction, dans un pays dominé depuis le XVIIIe siècle par le wahhabisme, une idéologie politico-religieuse qui impose une lecture étriquée, littérale du Coran et de la Tradition.

Pourtant, sur cette même terre du Hedjaz, ‒ et, plus précisément dans ces deux cités berceaux de l’islam que sont La Mecque et Médine ‒, à peine un siècle après l’Hégire (VIIe siècle de l’ère chrétienne), une telle austérité n’était pas de mise. Les musulmans d’alors se divertissaient, et leur goût pour les arts gagnait en délicatesse à mesure qu’il s’affirmait.

Des femmes tenaient des cénacles littéraires

Le divertissement, en effet, quand il ne prenait pas la forme du jeu ‒ des jeux de société, notamment ‒ prenait celle, artistique, du chant, de la poésie, de la musique ou de la littérature. Comme dans l’aristocratie française du Grand Siècle, des femmes tenaient des cénacles littéraires où des personnes de qualité venaient écouter des poèmes, avant de se livrer à une critique littéraire avant la lettre.

Deux grands noms se détachent ici : celui de Sukayna, fille de Hussein (et arrière-petite-fille du Prophète), et Aïcha, fille de Talha Ibn Ubayd Allah, un des compagnons de Muhammad. Trônant dans son salon, à Médine, au milieu de plantes odoriférantes, de fleurs, de fruits et de parfums, Aïcha recueillait les hommages des poètes. A la fois critique et mécène, elle jugeait leurs productions les plus récentes et leur faisait bénéficier de ses largesses. Si la poésie, art majeur de la Jahiliyya (époque antéislamique), n’était pas une nouveauté dans la péninsule, ce rapport à la création littéraire, d’un raffinement tout urbain, l’est assurément.

Les concours de chant d’Azza Maïla

Ainsi la vogue des concerts, inaugurée par la grande chanteuse et luthiste Azza Maïla (VIIe siècle). Louée tant pour son art que pour sa grande moralité, Azza, Médinoise rattachée aux Ansars, organisait de véritables concours, ‒ avec distributions de prix ‒, au cours desquels une stricte discipline était exigée du public : quiconque se permettait de parler était immédiatement rappelé à l’ordre. L’affluence était grande lors de ces manifestations où étaient parfois interprétées des chansons à danser.

Mais si Azza Maïla était réputée émouvoir jusqu’aux larmes deux des plus grands poètes de l’époque, Omar Ibn Abi Rabi‘a et Hassan Ibn Thabit, si elle a été formée par les maîtres persans Sa’ib Khatir et Nashit, elle ne créera pas, contrairement à sa contemporaine et rivale Jamila, une véritable école de chant. Elle formera néanmoins quelques-uns des plus grands chanteurs de la génération suivante, dont notamment Ibn Muhriz et Ibn Surayj.

A côté de ces divertissements proprement artistiques, les formes simplement ludiques n’étaient pas absentes, loin s’en faut : dans les faubourgs de La Mecque, les gens se réunissaient dans une sorte de club, où l’on trouvait des jeux d’échecs, de tric-trac et de dames, et où chacun pouvait à loisir inviter un partenaire à jouer.

Première parution de cet article le 22 avril 2013 dans Zaman France