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Arts & Scènes

Samia Orosemane : « Quoi qu’il arrive, je ne représente que moi-même »

Rédigé par | Mardi 10 Avril 2018

Classée en 2017 parmi les 50 personnalités françaises les plus influentes en 2017 par Vanity Fair, Samia Orosemane a pris du galon ces dernières années. L'humoriste, à l'origine du Festival du rire à Djerba dont la troisième édition aura lieu le 29 août prochain, revient sur son parcours tumultueux à travers son autobiographie « Femme de couleurs » sortie en mars chez First Editions. Un récit empli de larmes de rire, de joies et de peines raconté avec la légèreté et la sincérité dont elle a déjà fait preuve sur scène. La Franco-Tunisienne, qui joue son one woman show « Femme de couleurs » les vendredi, samedi et dimanche à l'Apollo Théâtre de Paris jusqu’en juillet 2018, s'est confiée à Saphirnews.



Samia Orosemane : « Quoi qu’il arrive, je ne représente que moi-même »

Saphirnews : « Femmes de couleurs » est le titre de votre one show comme celui de votre ouvrage. Quelles différences entre le livre et le spectacle ?

Samia Orosemane : Dans le spectacle, il n’y a que des moments de rire alors que, dans le livre, il y a pleins de moments d’émotions que je ne raconte pas forcément sur scène. On peut avoir l’impression que c’est la même chose parce que, sur scène ou dans le livre, je raconte ma vie et je n’en ai qu’une seule. Il y a plus de détails dans la biographie, des moments tristes tels que la perte de ma mère. Je raconte aussi mes petits boulots et le chemin que j’ai dû parcourir.

On a le sentiment que vous vous êtes retenue de raconter toutes les difficultés et que vous rechignez à vous appesantir dessus.

Samia Orosemane : C’est aussi ma façon d’être. Au quotidien, j’essaie de toujours aller de l’avant, tirer profit des expériences que j’ai vécues. Il y a effectivement des choses encore sous le tapis, des histoires que je ne me sens pas prête à raconter. Je pensais qu’écrire ma vie serait plus simple que ça. Au départ, c’est l’éditeur qui m’a proposé ce projet après avoir vu mon spectacle. Je n’y voyais pas d’inconvénients mais je me suis rendue compte que je faisais des crises d’urticaire au fur et à mesure que je devais rendre des chapitres. Je me suis posée un milliard de questions. J’avais la boule au ventre et je n’en dormais pas la nuit. Je ne me sentais pas légitime pour écrire un livre.

Pour la première fois, vous évoquez votre passage douloureux au Conservatoire d'arts dramatiques de Paris.

Samia Orosemane : Vous voyez le sketch de Gad Elmaleh ? Celui où il imite la professeure de théâtre qui lui dit : « Ah, vous venez du Maroc. Servez-vous en de vos origines, Bensoussan ! Servez-vous en ! » C'était exactement ça. Les professeurs me renvoyaient systématiquement à mes origines.

Dans les années 2000, nous étions trois Maghrébins et ils n’arrêtaient pas de nous parler de notre culture. J'avais envie de leur dire « Mais de quoi tu me parles ? Je suis née ici, j'ai grandi ici » mais je n'ai pas osé. Quand tu n'es qu'élève, le prof a la vérité absolue et tu ne peux que te taire. Je ne regrette pas (mon passage au Conservatoire) parce que c'est là que j'ai appris les bases, la diction, l'occupation de l'espace... Je n'ai pas décidé d'être comédienne en claquant des doigts parce que je faisais rigoler mes copines ; j'ai une formation, je fais de la scène depuis que j'ai 12 ans et je continue d'apprendre.

Votre passage à France 2 dans l’émission « On ne demande qu’à en rire » ne fait l’objet que de quelques lignes. Pourquoi ?

Samia Orosemane : Je l’avais oublié, cet épisode... Cela n’a pas été très important pour moi (elle fera deux passages en 2013 dans cette émission produite par Laurent Ruquier, ndlr). J’ai eu la nausée avant de monter sur scène, j’avais la peur de me faire « buzzer » avant la fin et de me foutre la honte devant des milliers de personnes. Je suis passée à autre chose, je n’ai pas pris de plaisir à le faire. (…) Quand on m’a dit que je ne revenais pas, j’ai remercié le bon Dieu, c’était trop dur. Je suis incapable d’écrire sur mesure. Certains arrivent à écrire en claquant des doigts, moi non. Il m’arrive des histoires et je les raconte, c’est tout. La télévision n’est pas un monde que j’affectionne.

Vanity Fair vous a classé parmi les 50 personnalités françaises les plus influentes au monde, cela a été une surprise pour vous ?

Samia Orosemane : Un journaliste de Vanity Fair a enquêté sur moi, il avait été touché par ma petite vidéo sur les attentats. Il s’est rendu compte que je me produisais dans plein de pays francophones et a estimé qu’il fallait parler de moi. J’étais choquée.

Ma petite sœur m’a dit : « Bsahtek, la 48e place ! » Je lui ai répondu : « Ecoute-moi bien, rien que d’être considérée comme Française, je suis contente ! » J’ai été invitée à une soirée à l’hôtel Rotschild (à Paris) avec toutes les autres personnalités de la liste. C’était très bling bling, j’ai fait connaissance de gens sympathiques. C’était impressionnant. En y allant, je me suis dit que ce n’était pas mon monde. Mais apparemment, une bonne partie des invités était elle-même surprise d’être là. Après cela, j’ai été invitée à faire partie de la délégation française qui a accompagné le président Macron lors de son déplacement en Tunisie (en février 2018).

Samia Orosemane : « Quoi qu’il arrive, je ne représente que moi-même »

Cette reconnaissance est notamment venue grâce au Festival de l’humour de Djerba que vous avez créé en 2014. Quel est l’objectif visé avec cet événement ?

Samia Orosemane : Je souhaite relancer le tourisme (en Tunisie). Avec la culture, tu peux faire vivre tout un pan de l’économie d’une région. C’est exactement la même chose que le Marrakech du rire : Jamel Debbouze avait prévu de monter son propre festival mais, après l’attentat de Marrakech en janvier 2011, le roi (Mohamed VI) lui a tout mis à disposition afin de redynamiser le tourisme. Cela a fonctionné. Grâce à cet évènement, les hôtels, les restaurants, les cafés et autres commerces gagnent des clients pendant une semaine, voire plus puisqu’il y a ceux qui viennent avant le festival et ceux qui restent après.

Concernant Djerba, on m’a sollicité au départ (en 2014, ndlr) en me disant « Tu devrais faire un truc comme Jamel. » Sauf que je n’avais pas ses moyens. On m’a répondu : « Nous, on peut te soutenir et prendre en charge la venue des artistes. » J’ai dit ok, j’ai appelé mes amis à Paris, on a calé les dates… mais deux mois avant le festival, je n’avais toujours pas d’information de la part des organisateurs. Je les ai téléphoné et m’ont dit : « Oh non, on a laissé tomber, on n’a pas de budget. » J’ai alors retroussé mes manches et j’ai tout organisé seule avec ma petite équipe.

Comment vous en êtes-vous sortie alors ?

Samia Orosemane : Les copains humoristes ont payé leurs billets d’avions eux-mêmes et je les ai remboursés avec la recette du spectacle. Pour l’hébergement, j’ai dealé avec le propriétaire d’un hôtel : il logeait gracieusement mes artistes en échange d’un spectacle dans ses locaux. J’ai payé les affiches et la promo de ma poche. J’ai perdu un peu de sous au final. Mon père, toujours dans sa logique de commerçant, ne comprenait pas mais je lui ai expliqué que c’était un investissement sur du long terme. J’ai obtenu par la suite des soutiens via l’ambassadeur de France, Olivier Poivre d’Arvor, ainsi que l’Institut français avant que les autorités tunisiennes daignent aider.

Etre visible parmi les musulmans vous expose régulièrement à des pressions qui voudraient faire de vous une de leurs représentantes – comme avec le reportage controversé de Bernard de la Villardière en 2016 – et vous en parlez peu dans votre livre.

Samia Orosemane : Quoi qu’il arrive, je ne représente que moi-même. A l’époque du reportage, je pensais que j’avais un devoir vis-à-vis de la communauté. Il y avait un risque connaissant la réputation de Bernard de la Villardière mais son équipe m’a promis qu’elle resterait fidèle à mon propos. Et sincèrement, je ne suis pas mécontente du passage diffusé à la télévision. Le problème, c’était tout le reste du reportage. Je ne savais pas qu’il allait s’appeler « Islam en France, la République en échec ». C’était comme s’il n’y avait que 2 % de gentils musulmans et que tout le reste sont des salopards qui cherchent à islamiser la France… Au-delà de ce reportage, les musulmans se plaignent toujours d’être représentés par des Chalghoumi mais quand ils sont appelés, ils refusent de parler. C’est pourquoi je n'ai pas refusé l'interview ; si je peux aider ou faire entendre ma voix, j’accepte.

Aujourd’hui, je ne veux plus rentrer dans les polémiques. Je suis humoriste, point. Quand il y a eu l’histoire de Mennel, je n’ai pas réagi. Il y a des gens qui m’ont dit qu’ils attendaient ma réaction. Pourquoi ? Parce que j’ai un turban sur la tête ? Ben non, je parle quand j’en ai envie. Je ne veux plus être en réaction à des choses qui se passe. Quand des femmes se font violées au Congo pour qu’on puisse récupérer les matériaux de nos téléphones portables, alors oui je me sens concernée et je fais une vidéo pour en parler. Ce n’est pas seulement quand ça touche les musulmans qu’il faut réagir.

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