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Religions

Pour les dix ans de la Grande Mosquée de Strasbourg : « Aux jeunes de laisser leur empreinte sur la mosquée »

Rédigé par | Samedi 8 Octobre 2022 à 10:00

           

La Grande Mosquée de Strasbourg célèbre ses dix ans en 2022. Pour marquer le coup, l’institution religieuse, devenue incontournable dans le paysage alsacien, a organisé une semaine de festivités du 23 septembre au 1er octobre au cours de laquelle un bel hommage aux anciens a été rendu comme tremplin pour un avenir rayonnant grâce, espère-t-on, à l’engagement de la jeunesse locale. Saïd Aalla, fait le bilan de la décennie passée à la tête de la GMS et nous offre son regard sur l’islam de France ainsi que sur la société française depuis une région qui cultive son originalité dans son rapport aux cultes. Interview.



Inaugurée en grande pompe en 2012, la Grande Mosquée de Strasbourg, présidée par Saïd Aalla, a célébré fin septembre ses dix ans dans le cadre d’une semaine de festivités ouvertes à tous. © GMS
Inaugurée en grande pompe en 2012, la Grande Mosquée de Strasbourg, présidée par Saïd Aalla, a célébré fin septembre ses dix ans dans le cadre d’une semaine de festivités ouvertes à tous. © GMS

Dix ans, ça ne se fête pas tous les jours ! Vous qui présidez la Grande Mosquée de Strasbourg depuis ses débuts, quel est donc le bilan que vous dressez de cette décennie passée ?

Saïd Aalla : Ce sont dix ans de travail pour la Grande Mosquée depuis son ouverture. Aujourd'hui, elle a pleinement pris sa place dans le paysage cultuel strasbourgeois et alsacien. Elle a une notoriété évidente, elle est l'interlocutrice des pouvoirs publics. Elle est aussi une référence pour les jeunes de Strasbourg et des environs. Elle est devenue une véritable institution religieuse, à l'instar des autres institutions cultuelles de notre région.

C'est une mosquée ouverte sur la cité et son environnement. Elle reçoit des milliers de personnes chaque année dont de nombreux groupes scolaires grâce aux différentes activités portes ouvertes comme aux Journées du patrimoine. Aujourd'hui, elle a sa place méritée dans le paysage cultuel régional. On peut se sentir satisfait, mais beaucoup de choses restent encore à faire. On a encore pas mal de chemin à parcourir pour pouvoir répondre à l'ensemble des attentes à la fois de notre communauté mais aussi de la société.

Avant d'arriver à ce point, quels sont, à vos yeux, les faits marquants de cette décennie qui vous ont impliqués de près ou de loin ?

Saïd Aalla : Parmi les faits marquants, on ne peut pas faire l'impasse sur la Covid qui a clairement affecté toute la société dans sa globalité, et en particulier les lieux de culte. Ce sont habituellement des lieux de refuge dans des moments difficiles. Là, on s'est retrouvé avec des mosquées fermées. On a eu des difficultés à gérer le deuil des personnes qui ont perdu des êtres chers. Il était très, très difficile de gérer des situations humaines dans de pareils cas.

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On a aussi la crise économique qui fait que beaucoup de personnes se retrouvent en difficulté. La demande d'aide sociale s’est accrue. On sent aussi un besoin des jeunes de se ressourcer. C'est ce qui fait qu'il y a une demande très importante aujourd'hui à laquelle il faut faire face.

Bien évidemment, il faut aussi noter une augmentation des faits antimusulmans en France et en Europe, et la montée de l'extrême droite qui inquiète les communautés musulmanes. Ce sont autant de faits qui peuvent perturber la sérénité des musulmans de France et d'Europe.

Face aux crispations de la société vis-à-vis de l'islam, qu'est-ce qui devrait être fait pour voir la situation s'améliorer, tant du côté de la société que du côté des musulmans ?

Saïd Aalla : Je crois bien évidemment que les musulmans aussi ont leur part de responsabilité. Les attentats qui se sont produits ces dernières années font partie des faits à relever comme l’attaque du marché de Noël à Strasbourg (en décembre 2018, ndlr) ou celle contre le professeur qui a été sauvagement assassiné (Samuel Paty, en octobre 2020, ndlr)... Ce sont des faits qui marquent et qui créent de la crispation vis-à-vis de nos concitoyens. Il faut donc que les musulmans aussi interviennent pour prévenir nos jeunes et les préserver pour qu'ils ne tombent dans les extrêmes ; pour diffuser un discours religieux adapté au contexte français pour que chacun se sente engagé dans la société. Je crois qu'il est de la responsabilité de la communauté musulmane de multiplier les initiatives d'ouverture sur la société pour diminuer l'hostilité vis-à-vis d’elle.

Pour ce qui relève de la société en général, et notamment de la presse, il est important qu'elle ne recense pas uniquement les faits négatifs. Quand il se passe des choses positives, il faut aussi les montrer pour équilibrer les choses. Au niveau de la classe politique, il y a un discours modéré à tenir parce qu'aujourd'hui, il y a des paroles qui sont vraiment inquiétantes. Il y a une certaine banalisation d'un discours xénophobe et antimusulman qui ne fait que crisper les esprits, qui peut mener aussi à des réactions (négatives de toutes parts), et qui fait que la jeunesse ne se sente pas bien dans la société française. Il en va de tous les partis de faire un effort pour apaiser et préserver l'union nationale et la cohésion sociale.

Ce que vous faites à votre échelle au regard de vos initiatives menées depuis dix ans…

Saïd Aalla : Tout à fait, c'est notre travail au quotidien. Notre imam (Kalilou Sylla, ndlr) est jeune, il encadre beaucoup la jeunesse de la mosquée et au-delà, puisqu'il est aussi présent sur les réseaux sociaux en essayant de contrecarrer cette agressivité qui sévit sur les plateformes.

Je crois que c'est important que les imams soient suffisamment formés. La mosquée ouvre cette année un institut de formation des imams et des cadres religieux (baptisé Islamica, ndlr). On a entamé des discussions avec l'université de Strasbourg pour que les candidats à cette formation théologique puissent aussi avoir un diplôme d’Etat de niveau licence et donner des chances aux candidats d'avoir une diversité de débouchés. Ils ne seront pas forcément condamnés à rester toute leur vie dans les mosquées s'ils ne le souhaitent pas, mais au moins ils seront armés d'un diplôme universitaire qui leur permettrait de suivre un autre horizon.

On a un défi à relever ensemble pour pouvoir préserver les jeunes d'un discours radical et, en même temps, former les imams aux défis d'aujourd'hui. Des défis cultuels mais aussi sociétaux et climatiques. Les imams doivent diffuser une information adéquate à nos jeunes pour que (ces derniers) se sentent comme des citoyens à part entière et pour qu'ils ne diffusent pas des discours de haine qui peuvent envenimer des situations et accroître l'hostilité de la population vis-à-vis des musulmans.

La formation des imams paraît être une priorité pour vous. En dix ans, vous avez eu le temps d'assister aux soubresauts de l'islam de France qui a mené dernièrement à l'émergence du Forif au sein duquel la question de la formation est discutée. Comment percevez-vous cette initiative ?

Saïd Aalla : Cette initiative est nouvelle. Elle s'inscrit à la fois dans une certaine continuité par rapport aux ATIF (Assises territoriales de l'islam de France, ndlr), avec une volonté de faire les choses autrement sans que le Forif ne joue un rôle de représentativité. Sauf qu'il faut quand même un organe représentatif aujourd'hui. C'est vrai que le CFCM est en difficulté, mais il faudrait que les musulmans arrivent à avoir une instance représentative parce que le Forif ne peut être ce cadre qui représente les lieux de culte en totalité.

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© GMS
© GMS

Ce qui n'était pas non le cas du CFCM, et encore moins aujourd’hui. Vous dites qu'il est dans la difficulté, mais le mot est faible…

Saïd Aalla : Tout à fait, mais du fait qu'un certain nombre de fédérations aient quitté le CFCM et qu'il se retrouve dans l'incapacité de se réformer.

Il n'a pas disparu, il existe toujours légalement, mais il a besoin de se réformer en profondeur pour qu'il puisse épouser les attentes de la communauté et de la société. À ce moment-là, il devrait devenir l'instance représentative qu’il devrait être. Si l'incapacité perdure vraiment, il faudra songer à créer une autre instance qui pourrait défendre les intérêts des musulmans et encadrer leur pratique religieuse parce qu'on en a besoin. On ne doit pas revenir à la situation d'avant 2003, avant la création du CFCM, avec des fédérations qui travaillent chacune de leur côté. Il faut plutôt chercher à créer une synergie commune. Sinon, c'est la communauté musulmane dans sa globalité qui va en payer le prix.

(…) Le Forif est encore récent, le périmètre d'action n'est pas encore tout à fait bien défini, il faut voir comment il va vivre. Mais c'est une instance à qui on souhaite le plein succès et à qui un peu de cœur doit être mis pour lui donner une chance de réussite, (…) tout en traitant à côté de la question de la représentativité.

NDLR : La GMS est elle-même liée à l’Union des mosquées de France (UMF), présidée par Mohammed Moussaoui, qui était d’ailleurs présent à la cérémonie de clôture des festivités samedi 1er octobre avec plusieurs personnalités locales.

Vous présidez une mosquée implantée dans une région, l'Alsace, sous régime concordataire (avec la Moselle). Comment vivez-vous cette spécificité ?

Saïd Aalla : La spécificité de notre région est magnifique. Il y a une implication parfaite des responsables des cultes qui se rencontrent régulièrement et dialoguent sur différentes thématiques croisées dans un cadre général, mais aussi sur des questions plus précises comme, par exemple, sur les couples mixtes. On dispose d’un calendrier interreligieux établi par l'ensemble des cultes, sous l'autorité de la ville de Strasbourg. On a, au sein du conseil régional, un comité interreligieux rattaché sous l'autorité du président de la Région (depuis plus de 15 ans, ndlr). Il y a des rendez-vous annuels comme le Forum des religions en partenariat avec la Ville, l'Université et la Région. Je crois que Strasbourg, et l'Alsace en général, est un vrai laboratoire du dialogue interreligieux en Europe.

Vous vivez cette situation comme une chance. Comment jugez-vous tout de même la place du culte musulman dans la configuration qui est la vôtre ? Quelles seraient les améliorations possibles ?

Saïd Aalla : Si on mesure le parcours réalisé depuis les années 1980, l’évolution est quand même remarquable. Aujourd'hui, il n'y a pas un quartier de Strasbourg qui ne soit pas doté d'un lieu de culte digne. Auparavant, c'étaient des appartements, des caves, des lieux insalubres. Aujourd'hui, en plus de la Grande Mosquée de Strasbourg, nous avons d'autres lieux de culte de grande qualité qui sont aménagés. La Ville de Strasbourg a fait beaucoup efforts pour améliorer la situation. Sans oublier que nous disposons d'un cimetière musulman sous gestion publique, unique en France.

Il y a bien sûr des questions à régler comme l'enseignement de la religion musulmane dans les écoles publiques, à l'instar des autres religions. Mais il faut souligner les améliorations et les efforts remarquables qui ont déjà été déployés.

A l'aune de polémiques politiciennes qui agitent la scène nationale sur l'islam, exprimez-vous des craintes qu'elles puissent polluer la sérénité du contexte local que vous décrivez ?

Saïd Aalla : C'est vrai que quand il y a une crispation au niveau national, ça rejaillit un peu aux niveaux local et régional. Donc oui, il y a évidemment cette crainte bien qu'à Strasbourg, je crois qu'on vit assez bien sa foi. Nous avons régulièrement des échanges avec le groupe interreligieux... C'est parce qu'il y a cette amitié, cette fraternité, cette ouverture sur la cité, que la crispation de la société diminue. Il y a eu, par le passé, le vote de la subvention accordée à la mosquée Eyyub Sultan qui a suscité une polémique, mais c'était une prolongation de l'atmosphère nationale qui a rejailli au niveau régional. (…) La ville, pour remédier à cette situation, a voté le 26 septembre une délibération-cadre qui redéfinit les conditions d'attribution des subventions aux nouveaux lieux de culte. Il faut répondre à un certain nombre de critères pour pouvoir en bénéficier. C'est une avancée d'avoir un cadre défini et clair sur la question.

Si cette même délibération avait été adoptée avant la mise en place du projet de la GMS, aurait-elle pu être engagée de la même façon ?

Saïd Aalla : Je pense que oui. Notre projet a été discuté et négocié en partenariat avec tous les acteurs de la société civile. En 1998 déjà, nous avions interpellé les cultes reconnus à Strasbourg qui ont signé une déclaration commune en faveur de la création et de la réalisation d'une grande mosquée, ce qui a facilité la prise de décision politique. Il y a eu aussi une négociation avec la Ville pour que le projet soit accepté, avec une architecture qui s'inscrit parfaitement dans le paysage. Des grands noms ont contribué à faire connaître au grand public le projet de la Grande Mosquée. Elle a été construite dans la concertation, qui a abouti à un vote en 2000 en faveur de l'attribution d'un terrain par bail emphytéotique, puis un financement du projet à hauteur de 10 %. Ce sont des règles qui étaient déjà arrêtés à l'époque par une délibération spéciale.

(...) Le million d'euros que la Ville impose aujourd’hui comme seuil maximum suppose de présenter des projets de 10 millions d'euros minimum. Mise à part la mosquée Eyyub Sultan, les mosquées de quartier (en projet) se situent dans une fourchette de 3 à 5 millions maximum, ce qui fait qu'ils rentrent parfaitement dans le nouveau cadre adopté.

© GMS
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Avec les dix ans de la GMS, vous avez voulu rendre hommage aux bâtisseurs de la première génération. Pourquoi ? Quels mots avez-vous pour eux ?

Saïd Aalla : Parce qu'il ne faut pas oublier ces gens qui ont travaillé tout au début pour l'émergence des mosquées. Malgré leur niveau intellectuel modeste et une capacité financière faible, ils étaient armés d'une détermination qui leur ont permis de concrétiser des projets d'envergure qui ont donné naissance à la GMS, mais aussi à des mosquées de quartier car la majorité aujourd'hui des responsables qui ont construit ces mosquées sont issus de la GMS. Je crois que la mosquée, avec cela, a pu exercer son rayonnement sur l'ensemble des quartiers de Strasbourg.

Je peux dire qu'aujourd'hui, toute la communauté a une dette envers cette première génération. C'est grâce à elle, à ses efforts, qu'on trouve des mosquées partout, des lieux de culte dignes, des lieux d'éducation des enfants, des cadres formés... C'est important de le souligner.

Vous disiez au départ qu'il reste beaucoup à faire pour répondre à l'ensemble des attentes de la société et des musulmans. Sur quoi mettez-vous l'accent auprès de vos fidèles ?

Saïd Aalla : Il faut d'abord que l'on améliore la qualité de l'encadrement spirituel et religieux. Il faut aussi que le discours des musulmans évolue pour qu'il soit bien ancré dans le contexte français, afin de ne pas créer et éduquer des jeunesses en déphasage avec la réalité d'aujourd'hui. Il faut préparer les jeunes aux défis de demain et les doter d'un savoir religieux mais aussi scientifique et académique solide pour qu'ils puissent mener leur propre réflexion et aborder l'avenir avec sérénité.

A côté de cela, nous avons un centre culturel à construire sur le lieu même de la mosquée, parce que le projet initial était composé d’une partie culturelle. Aujourd'hui, l'espace culturel reste encore à faire. On y travaille parce que c'est un lieu qui représente une passerelle entre la mosquée et la cité, qui conjugue les talents et permet à nos concitoyens de partager des moments de convivialité avec la communauté musulmane, de dissiper les malentendus, de créer des synergies entre les différentes associations de quartier… Ce sont ces défis que la mosquée se prépare à affronter dans les prochaines années.

Pour terminer, comment imaginez-vous la Grande Mosquée de Strasbourg dans dix ans ?

Saïd Aalla : On a organisé une table-ronde rassemblant les jeunes et les anciennes générations avec cette question : comment les jeunes aujourd'hui peuvent imaginer leur mosquée de demain ? Parce qu'on ne peut pas imaginer à leur place. Notre génération a fait ce qui lui a semblé essentiel, mais aujourd'hui, les jeunes doivent aussi laisser leur empreinte sur la mosquée, de sorte à ce qu'elle devienne un lieu de référence où ils peuvent venir avec plaisir et non pas tout simplement comme on le faisait par le passé, dans d'anciennes mosquées, par moments et par obligation pour des cours du week-end.

La présence des femmes et des jeunes dans nos instances dirigeantes doit être effective et non pas seulement des slogans, et je crois qu'il y a des efforts à faire au niveau structurel. Je crois qu’il faut modifier nos méthodes. Cette réflexion, on va le continuer avec les jeunes jusqu'à ce qu'ils trouvent eux-mêmes leur voie. (…) Nous aussi avons été pris en charge par les anciens, des gens simples mais très conscients. J'ai appris à côté d'eux et cette énergie nous permet aujourd'hui de dire qu'on est arrivé à un âge où on doit penser à la relève et passer le relais dans les meilleures conditions, en mettant nos expériences à disposition.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur


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