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Points de vue

La force du féminin en islam, selon Ibn ‘Arabi et l'émir Abd el-Kader

Conscience soufie

Rédigé par | Mardi 5 Mars 2019



La force du féminin en islam, selon Ibn ‘Arabi et l'émir Abd el-Kader
Cette contribution d'Eric Geoffroy vient en prélude à la conférence organisée vendredi 8 mars à Paris par la Fondation Conscience soufie. Pour en savoir plus.

« Un lieu qui n’est pas empreint de féminité n’est pas fiable. » Ibn ‘Arabi

Parmi les éléments très riches qui tissent l’enseignement islamique sur le Féminin, il y a l’apport primordial d’Ibn ‘Arabi (m. 1240), connu comme le « grand maître » de la spiritualité et de l’ésotérisme de l’islam, ainsi que celui de l'émir Abd el-Kader (‘Abd al-Qadir al-Jaza’iri, m. 1883), son disciple à travers le temps. Rumi, sur notre sujet, apparaît comme bien en retrait. Ibn ‘Arabi et l’Emir sont l’un et l’autre des « héritiers muhammadiens », au sens où tout ce qu’ils formulent, en l’occurrence sur le Féminin et la femme, émane de ce qu’on appelle dans le soufisme la « Présence muhammadienne ».

Dégager les grands traits de la métaphysique du sexe en islam

Limitons-nous ici à la lecture que l’un et l’autre font du - surprenant - verset coranique 66 : 4, dont les exégètes du Coran ont d’ailleurs généralement esquivé l’interprétation. Sa révélation a été suscitée par des « secrets d’alcôve », par l’un des épisodes de conflit, teinté de jalousie, entre les femmes du Prophète et lui-même. Le verset met en scène deux de ses épouses, Aïcha et Hafsa, qui s’étaient liguées contre lui.

Le verset commence ainsi : « Si vous vous repentez toutes deux, c'est que votre cœur incline désormais au bien. » C’est la suite du verset qui interroge Ibn ‘Arabi et Abd el-Kader, et plus largement la logique humaine : « Mais si vous vous liguez contre lui (le Prophète), alors sachez que Dieu est son Maître, qu’il a pour soutien Gabriel, et tout homme juste parmi les croyants, et même les anges ! » Pourquoi Dieu se convoque-t-Il lui-même et convoque-t-il les anges supérieurs et les saints pour qu’ils apportent leur soutien au Prophète contre deux femmes ? Il y a là un apparent paradoxe, que relèvent nos deux auteurs.

Pour comprendre ce qu’ils en disent, il faut d’abord dégager les grands traits de la métaphysique du sexe en islam. Tout ce qui est créé est le fruit de l’union de deux polarités : « activité » (fi‘l, fa‘iliyya) et « réceptivité » (infi‘âl, qâbiliyya), principe masculin et principe féminin, homme et femme, etc. Le verset coranique de référence est celui-ci : « De toutes les espèces Nous avons créé des couples, afin que vous méditiez. » (Coran 51 : 49) La création se reproduit donc par une procession infinie de mariages cosmiques révélé par Dieu ; l’esprit (ruh) féconde l’âme (nafs) ; la nuit et le jour s’interpénètrent, ainsi que l’affirme à plusieurs reprises le Coran ; enfin, bien sûr, Adam féconde Eve.

Pour Abd el-Kader, ‘Aïcha et Hafsa sont des femmes accomplies spirituellement ; elles conjoignent en effet en elles les deux présences de l’actif (fi‘l) et du réceptif (infi‘al). De telles femmes, ayant réalisé en elles la complétude, détiennent la précellence sur l’homme, du fait qu’il a oublié sa féminité, sa réceptivité originelle.

La force du féminin en islam, selon Ibn ‘Arabi et l'émir Abd el-Kader

Le Divin, dans sa manifestation, a besoin du Féminin pour se révéler

Allons plus loin : la femme est plus proche de Dieu que l’homme, plus « divine » car, comme Dieu, elle est le siège de la gestation, de la production de l’être (al-takwin), le lieu indispensable où se forme l’être humain. (1) Le « Producteur de l’être » (al-Mukawwin) ne fait pas partie de la liste canonique des Noms divins, mais il entre d’évidence dans les attributs de Dieu, qui est celui qui « existencie », amène la créature à l’existence. Après Dieu, c’est-à-dire sur le plan créaturel, c’est bien la femme qui est à l’origine de la vie.

Ailleurs, Abd el-Kader relève encore le caractère stupéfiant du verset 66 : 4. Rappelons d’abord que, selon la doctrine d’Ibn ‘Arabi et donc de son disciple Abd el-Kader, les Noms divins sont des instances intermédiaires entre la pure Essence divine et la création ; de ce fait, ce sont eux qui gèrent le monde. Or, Abd el-Kader nous dit que, « sans la féminité, c’est-à-dire son caractère de réceptivité de l’Agent actif, les Noms divins seraient restés sans effet et totalement inconnus ! »

Le Divin, non dans son Essence mais dans sa manifestation, a en quelque sorte besoin du Féminin pour se révéler ! En d’autres termes, l’Agent actif ne peut produire son effet qu’à partir de cette réceptivité ; sinon il n’est que de l’ordre des possibles (mumkinat). Ibn ‘Arabi comme Abd el-Kader relèvent en ce sens que, sans la fonction de « réceptivité » de la femme, l’activité de l’homme resterait pur néant. Le principe
actif, masculin, ne peut se réaliser que lorsqu’il est accueilli par le principe réceptif, féminin. Pourra-t-on encore, dès lors, parler de « sexe faible » ?

« Les femmes sont les semblables des hommes »

Le format de mon texte ne permet pas de développer ce point, mais il est clair que, pour nos deux auteurs, il faut distinguer entre une infériorité de la femme au niveau créaturel, purement « fonctionnel » ou social, et une précellence, une supériorité venant de qualifications propres à elle, de nature spirituelle ou métaphysique. On notera encore que, dans un contexte culturel marqué par la prédominance masculine et le machisme, affirmer que le mâle est en situation de faiblesse et de nécessité face à la femme était proprement révolutionnaire – ce qu’a été l’islam à ses débuts.

Le propos de nos auteurs n’est évidemment pas de placer les deux sexes dans une situation de conflit, de concurrence. Ibn ‘Arabi cite souvent ce hadith « Les femmes sont les sœurs jumelles (shaqa’iq) des hommes », qu’on peut encore lire : « Les femmes sont les semblables des hommes », et il a ces vers :

Les femmes sont les sœurs jumelles des hommes
Dans le monde des esprits comme des corps.
Leur statut est unique
C’est ce qu’exprime le terme « être humain ».
Pour une cause contingente
Le féminin s’est différencié du masculin,
Synthèse primordiale en vertu de
L’Unicité présente dans toutes les essences.
(2)

En définitive, ce qui importe c’est que le Féminin et le Masculin - ou le Masculin et le Féminin, comme on voudra – soient, dans notre état d’incarnation, un miroir assumé l’un(e) pour l’autre. C’est sans doute la condition pour qu’ils réintègrent leur complétude originelle dans l’Un, et qu’ils réalisent ainsi l’« Humain accompli » (al-insan al-kamil) dont nous parle la Tradition islamique.

(1) Abd el-Kader, Kitab al-Mawaqif (« Le Livre des Haltes »), éd. de ‘Abd al-Baqî Miftah, Alger, 2005, I, 330.
(2) Al-Futuhat al-makkiyya, éd. Dar Sader, Beyrouth, s.d., III, 87.

*****
Président de la Fondation Conscience soufie, Éric Geoffroy est islamologue, spécialiste du soufisme, professeur à l‘université de Strasbourg. Il travaille également sur les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a notamment publié L’islam sera spirituel ou ne sera plus (Le Seuil, 2016) ; Un éblouissement sans fin – La poésie dans le soufisme (Le Seuil, 2014) ; Le Soufisme (Eyrolles, 2013).

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Éric Geoffroy
Président de la Fondation Conscience soufie, Éric Geoffroy est islamologue, spécialiste du... En savoir plus sur cet auteur