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Points de vue

Des vertus spirituelles du désert

Conscience soufie

Rédigé par | Mercredi 16 Janvier 2019



Des vertus spirituelles du désert
« (Le désert), c’est Dieu sans les hommes. » Honoré de Balzac (Une passion dans le désert, Paris, 1832)

L’islam n’est pas né en vain dans le désert : on connait Dieu par le vide, parce que le vide est plénitude. Il ne faut cesser de rappeler que la profession de foi (shahâda) commence par une négation absolue : « Pas de divinité si ce n’est Dieu (la ilaha illa Llah) ». L’orientaliste Louis Massignon l’a bien relevé : « Dieu est affirmé davantage (en islam) par le non-être que par l'être. » Cela préfigure toute l’éthique/esthétique du dépouillement (tajrid) si proéminente en islam : simplicité du dogme et des rituels, et surtout rejet des supports matériels qui impliquent la vision d’un monde fini tels que les statues, l’art figuratif…

Il n’y a pour s’en convaincre qu’à considérer les lieux saints de l’islam : lorsqu’ils effectuent la prière rituelle, les musulmans s’orientent vers la Kaaba, ce cube vide, cet « être mort » selon Ibn ‘Arabi, qui assimile la circumambulation (tawaf) à une « prière faite sur un cadavre ». Le sanctuaire de La Mecque ne se situe-t-il pas « dans une vallée stérile » ? Mais ce vide/plénitude est peut-être encore plus tangible à ‘Arafât, immense plaine désertique, lorsqu'on la visite hors de la saison du hajj, d'où la vue s'échappe sur d'austères montagnes. Dans ce no-man's land, on n’est plus sur terre, mais sur quelque planète lointaine. La plaine d'Arafat est en fait un lieu métaphysique, et donc un non-lieu physique ; pour cette raison sans doute, elle ne fait pas partie, et contre toute attente, du territoire sacré (haram).

Le désert a toujours été un passage obligé pour les prophètes et les saints

Toute la charpente théologique de l’islam se fonde ainsi sur une approche « négative », dite apophatique, de Dieu et de son Unicité. Ibn ‘Arabi parle en ce sens d’une « science-dépouillement », ou « science-négation » (al-‘ilm al-salb). On peut encore s’en convaincre en méditant ce « propos saint » (hadith qudsi), où Dieu parle à la première personne du singulier : « Celui qui M’enferme dans une forme à l’exclusion d’une autre, c’est la représentation qu’il se fait de Moi qu’il adore ! » La logique en est soulignée par René Guénon : « Toute détermination est une limitation, donc une négation ; par suite, c'est la négation d'une détermination qui est une véritable affirmation. » Les théologiens de l’islam ont toujours insisté sur la non-représentativité de Dieu, afin d’anéantir nos projections idolâtres.

Comme ce fut le cas pour les prophètes, le désert a toujours été un passage obligé pour les saints, les futurs cheikhs, avant qu’ils ne reviennent (al-rujû‘) parmi les humains pour les guider. « Ôte tes sandales : tu es dans la vallée sainte de Tuwâ, s’entend dire Moïse dans le désert du Sinaï » : cette voie du dépouillement que le Divin impose à l’humain a été maintes fois travaillée par les soufis.

Pourquoi le désert nous touche-t-il souvent plus que l’océan, autre lieu de l’immensité, de l’absoluité divine ? Pourquoi l’univers minéral, pulvéral, du désert, qui confine à l’irréel, nous émeut-il ? Peut-être parce que, comme l’affirme non sans paradoxe le soufi Ibn ‘Arabî, ce qu’il y a de supérieur en l’homme c’est sa minéralité…

Mais attention : le désert n’est pas un grand bac à sable pour « civilisés » en quête d’émotions. J’anime parfois des séjours spirituels dans le désert. Lors de notre dernier voyage, la tempête a régné en souveraine. Nous mangions du sable, nous nous habillions de sable… Quelle expérience, cependant, de vivre l’évidence de notre fragilité !

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Président de la Fondation Conscience soufie, Éric Geoffroy est islamologue, spécialiste du soufisme, professeur à l‘université de Strasbourg. Il travaille également sur les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a notamment publié L’islam sera spirituel ou ne sera plus (Le Seuil, 2016) ; Un éblouissement sans fin – La poésie dans le soufisme (Le Seuil, 2014) ; Le Soufisme (Eyrolles, 2013).


Avec Conscience soufie, il organise des retraites spirituelles dans le désert marocain. La prochaine retraite itinérante dans le désert marocain a lieu du 15 au 22 février 2020. Pour en savoir plus sur les objectifs, les méthodes et les modalités, c'est ici.



Éric Geoffroy
Président de la Fondation Conscience soufie, Éric Geoffroy est islamologue, spécialiste du... En savoir plus sur cet auteur