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Points de vue

Contre la radicalisation, ne tombons pas dans le piège tendu par les charognards de l'unité nationale

Lettre ouverte au ministre de l'Intérieur

Rédigé par Nassurdine Haidari | Jeudi 10 Octobre 2019 à 12:00



Contre la radicalisation, ne tombons pas dans le piège tendu par les charognards de l'unité nationale
Le quadruple assassinat perpétré par Mickaël Harpon au sein de la Préfecture de police de Paris, a suscité l'effroi et l'émoi chez l'ensemble de nos compatriotes.

Comment l'horreur a pu se déchaîner au sein d'un service aussi sécurisé que la DRPP, digne héritière des Renseignements généraux de la Préfecture de Police de Paris (RGPP) ? Comment un homme radicalisé a pu s'infiltrer au cœur du renseignement et tuer froidement quatre personnes ? Toutes ces questions mériteraient des réponses claires à la hauteur de la stupeur et de la panique qui ont envahi le cœur de nos concitoyens.

L'enquête nous relèvera probablement, comme vous l'avez souligné, les dysfonctionnements et les failles qui ont conduit à ce drame national, mais la peur s'est définitivement installée.

La radicalisation n’est pas qu’une affaire de « signes »

Pour autant, je dois en toute honnêteté saluer votre attitude responsable et digne face aux provocateurs zélés et aux charognards de l'unité nationale qui, à chaque fois que l'islamisme est évoqué, s'en prennent ouvertement à l'Islam et aux musulmans. Saluer également votre secrétaire d'État Laurent Nuñez qui, à plusieurs reprises, n'a pas cédé aux sirènes des attaques politiciennes, qui n’avaient pas leur place en ce moment de tristesse et de deuil national. Saluer enfin, les mots d'apaisements du président Emmanuel Macron s'adressant à la Nation, depuis la cour de la Préfecture, martelant avec force et courage qu'il ne s'agissait point d'un « combat contre une religion mais contre son dévoiement qui conduit au terrorisme ».

Je dois aussi vous dire en toute honnêteté que la radicalisation n'est pas, selon moi, uniquement affaire de « signes » mais d'idéologie, d'opposition profonde et frontale à la société fondée sur la liberté, l'égalité et la fraternité. La barbe que vous avez évoquée et que je porte ne pourrait en aucun cas être assimilée à un comportement radicalisant ou déviant, tout comme celle de millions de personnes qui, par coquetterie masculine, décident de la porter. Je me souviens qu'un ancien ministre de l'Economie devenu président la portait avec élégance, comme vous aujourd’hui d'ailleurs.

Contre la radicalisation, ne tombons pas dans le piège tendu par les charognards de l'unité nationale
S'agissant du mois du Ramadan et de cette pratique rigoureuse ou rigoriste, il ne faudrait point criminaliser la pratique de millions de fidèles qui, durant ce mois si particulier, redoublent d'efforts pour se rapprocher de leur Seigneur. Ainsi, ce mois est synonyme de prières surérogatoires, de lectures répétées et parfois de retraite spirituelle prolongée. Je vous demanderai de ne point laisser ces terroristes s'immiscer dans l'intimité de nos pratiques religieuses qui rythment le parcours spirituel de chaque musulman.

Je vous ai également entendu, lors de cette audition parlementaire, parler de cette « hyperkératose » qui serait également un signe de radicalisation. La réalité est que cette « hyperkératose » est le résultat de longues années de prosternation. Mon père la porte en nous disant avec fierté qu'il espérait qu'un jour, elle puisse apparaitre sur nos visages comme signe de longévité dans cette pratique religieuse où la prière est une forme de méditation céleste.

Lire aussi : Du danger de se méprendre dans les signes d'alerte de la radicalisation à relever

La lutte contre la radicalisation en France n'est pas à la hauteur de nos ambitions

La réalité, Monsieur le ministre de l'Intérieur, c'est qu'il me semble que la lutte contre la radicalisation en France n'est pas à la hauteur de nos ambitions. Combien d'organisations et d'experts viennent nous exposer sur les plateaux de télévisions des définitions souvent abstraites et farfelues en développant des théories abracadabrantesques sur la radicalisation ? Combien d'organisations associatives se contentent de décrire un phénomène sans venir à la rencontre des esprits fragiles, les plus exposés à ces déviances, mais font le choix d'agir dans les couloirs feutrés des administrations, à la recherche de quelques subventions.

Monsieur le Ministre de l'Intérieur,

Je suis Français, de confession musulmane, titulaire d'une maîtrise en arabe classique et diplômé à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. Je suis spécialisé dans le management interculturel et interreligieux, ancien élu de Marseille et imam. Je pense connaître les principaux signes effectifs de la radicalisation, notamment après toutes ces années passées aux cotés de certaines personnes susceptibles d'être radicalisées. Je vais donc ici vous évoquer les trois sources qui me paraissent structurer l'univers des radicalisés pour qu'enfin, au-delà des apparences, nous puissions ensemble nous battre contre ce phénomène insidieux, déshumanisant et lutter contre ces bouchers de l'Apocalypse.

Une marginalisation religieuse et sociale inquiétante

Au-delà des signes souvent cités mais sont sciemment cachés afin de pouvoir agir plus aisément dans leur entreprise macabre, les radicalisés sont souvent des personnes coupées du monde, entrant dans une interprétation fantasmée de l'horreur. Il s'agit parfois d'un anachronisme social délirant, où les injustices subies sont souvent le carburant du rejet de la société vécue.

Cette auto-marginalisation sociale s'accompagne souvent d'une auto-marginalisation religieuse prenant source dans le corpus du wahhabisme salafisé, où le rejet de la société et de la laïcité est une démonstration de foi. C'est pour cela que ces cellules sont souvent composées de loups solitaires qui, par l'intermédiaire du Net, se constituent en réseau.

La construction d'une identité religieuse absolue

La radicalisation peut aussi se manifester par la construction d'une identité religieuse subversive. Il s'agit de la construction d'une personnalité religieuse exclusive qui nie les particularités individuelles d'autrui, l'enfermant dans une altérité religieuse intégrale. L'Autre n'est plus un ami, un voisin ou une connaissance mais il devient l'infidèle, le chrétien, le juif ou le mauvais musulman.

Les signes d'identification religieuse deviennent ainsi un marqueur identitaire et ne sont plus vus par les radicalisés comme des costumes vestimentaires appartenant à une culture ou faisant référence au pays d'origine mais à une partie intégrante de leur foi.

Une auto-éducation religieuse

L'une des particularités de ce parcours radicalisant est la formation sommaire de ces bouchers de l'Apocalypse. Eloignés des Textes fondateurs et de toute formation religieuse, ces radicalisés se retrouvent souvent formatés par des sites en accès libres prônant une société musulmane exclusive où la charia devient une véritable épée de Damoclès.

Cette auto-formation conduit inéluctablement à la prise en charge de la violence à l'encontre de celles et ceux qui ne partagent pas les mêmes références. Dans cette course folle à l'élimination d'autrui (chrétien, athée, musulman ou juif), le langage binaire d'un cursus souvent chaotique personnellement ou professionnellement débouche sur le basculement d'une confrontation violente où le nihilisme narcissique du radicalisé prend le pas sur toute considération humaine.

Ne pas tomber dans les travers de la délation

Monsieur le Ministre de l'Intérieur,

Je sais que la radicalisation est un processus complexe qui doit mobiliser l'ensemble des services de renseignements, du corps universitaire et la vigilance de la Nation mais il est important de ne pas tomber dans les travers de la délation qui porteraient immanquablement préjudice aux musulmans Français et aux musulmans de France.

Ne tombons pas dans le piège tendu par les charognards de l'unité nationale et les partisans de l'altérité radicale.

*****
Nassurdine Haidari, ancien élu socialiste de Marseille, est délégué du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) PACA.

Lire aussi :
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