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Points de vue

Vers une renaissance du CFCM

Rédigé par Amara Bamba | Vendredi 28 Décembre 2018



Vers une renaissance du CFCM
On le savait moribond. On le croyait à l’agonie, mais le Conseil français du culte musulman (CFCM) a décidé de s’accrocher. Pour la première fois de son histoire, il fait preuve d’audace et de courage. Il donne envie d’y croire. Car la réforme en cours au CFCM n’a rien d’une mise à jour ; c’est un changement de logiciel.

L’islam des caves, l’islam des consulats

Lorsqu’il fut fondé en 2003, le CFCM était une bicyclette sans selle. Les musulmans n’avaient rien demandé. Mais un ministre de l’Intérieur doit toujours laisser sa griffe sur le fait musulman. Nicolas Sarkozy était à l’Intérieur, il a laissé le CFCM comme sa signature ; la clef qui lui ouvre un chapitre entier dans le livre d’histoire de l’islam en France.

Il y a eu des élections. Et Nicolas Sarkozy offrit le gadget au candidat qui avait perdu les élections : Dalil Boubakeur. Le film était mal écrit mais les acteurs étaient de qualité. Ils se connaissaient à peine et dialoguaient par médias interposés. Elle était pathétique, la symphonie cacophonique des débuts du CFCM.

Dalil Boubakeur était un président prestigieux mais un homme sans moyens. Pas même des locaux pour réunir son monde. Dans la choucroute, il a pédalé, le temps de comprendre qu’il avait été puni. Une sanction de plein gré qu’il a tenté d’abréger. C’est l’époque où, à la rédaction de Saphirnews, CFCM rimait avec « Démissionne, démissionne pas... »

Au moins, disait-on, le président du CFCM n’est pas islamiste. C’est un esprit cultivé, qui rayonne quand il parle d’islam dans les journaux. Mais, par-dessus tout, l’islam de France lui tenait à cœur. Il était une couverture aux musulmans. Il offrait une assurance au gouvernement.
Au fil des années, Cheikh Boubakeur a appris le terrain. On a oublié son « islam de banlieue, islam des excités ». Car on l’a vu sillonner la France de l’islam avec ses mosquées de banlieues. Il a compris qu’au-delà des titres des journaux, il y a des femmes et des hommes. Des gens du peuple de France, des musulmans avec des attentes complexes.

A défaut de gérer le culte musulman, il pouvait répondre à d’autres attentes, ceux d’Alger. Ce fut le début de la fin. Voici comment l’on a vu le CFCM troquer l’islam de France contre un islam des consulats, de manière quasi officielle. Ce virage fut éprouvant pour la Fédération nationale des musulmans de France de Mohamed Bechari. Depuis Rabat, cette fédération fut démembrée pour créer le Rassemblement des musulmans de France (RMF) que la concurrence nomme « Rassemblement des Marocains »… !

La réforme impossible

A la tête du RMF, lorsque Mohamed Moussaoui a pris la direction du CFCM en 2008, il réveille nos espoirs. Parce qu’il était imam, enseignant et connu pour être un gros travailleur… Il manquait d’expérience mais, au moins, a-t-il été un homme à la tâche. Sous Moussaoui, le CFCM s’est vraiment mis au boulot.

L’homme a compris qu’il fallait réformer l’institution. Mais, avec l’embourbement politicien, Mohammed Moussaoui n’était pas l’homme de la situation. Il nous a fallu reconnaître que sa marocanité affichée se prêtait mal au changement. Et sa réforme n’avait aucune chance. C’était il y a déjà six ans. Depuis lors, le CFCM est inerte.

L’islam des consulats est une paresse qui conforte l’Etat dans la gestion du culte musulman. C’est un délire collectif de certains recteurs de mosquées qui s’opposent à d’autres. Et ils n’auraient aucun succès sans la complicité de quelques fonctionnaires prisonniers d’un paradigme caduque, niant que le musulman de France n’est plus un étranger.

Le CFCM a mis fin à la semi-clandestinité du culte musulman. Nos mosquées ne sont plus des caves d’immeubles désaffectées. Mais avec l’islam de consulat, le CFCM a plongé les musulmans dans les égouts de la politique de salons. Pourtant, cette dérive reste minoritaire.

Vers une nouvelle ère du CFCM ?

La réforme du CFCM est indispensable. Lorsqu’Ahmet Ogras s’installe à la tête du CFCM après Anouar Kbibech, nous découvrons l’homme qu’on annonce proche de l’AKP d’Erdogan. Tourné vers l’éducation, l’islam turc est un islam bien conseillé. Discrets, les fidèles turcs sont structurés pour participer aux charges de leurs mosquées. Et ils le font avec fierté. Le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) fait office de petit poucet au CFCM. Comparée à ses pairs, c’est une fédération lisible, aux ambitions mesurées. Elle survole les rivalités maghrébines qui plombent le CFCM. En son sein, la culture du compromis est établie comme un discours d’école.

La réforme du CFCM menée par Ahmet Ogras ouvre une ère nouvelle, si elle est menée à bien. Les fédérations seraient ramenées à leur taille réelle : 30 % des sièges. De quoi attirer les mosquées indépendantes des fédérations. Car, face aux pressions sociales, politiques et économiques, ces mosquées indépendantes ont besoin d’appuis et de conseils qu’elles pourraient trouver au CFCM.

De plus, le monde associatif, hors des mosquées, est désormais convié au CFCM. C’était impensable il y a 15 ans. C’est une sagesse de décloisonner le culte pour le connecter à des activités qui n’ont pas besoin de mosquées : l’accueil des nouveaux musulmans, la collecte de la zakat, la multitude d’actions autour des produits halal, les pratiques funéraires, et même l’organisation du hajj...

Mieux encore : la mixité devrait enfin être de mise au CFCM. Dans le bureau et le Conseil d’administration, les femmes devraient avoir au moins 20% des sièges dont la vice-présidence. La réforme signerait aussi le retour des experts, les personnalités qualifiées. Ils seraient cooptés et siégeraient à titre consultatif.

En bref, ce n’est plus le CFCM que Nicolas Sarkozy a mis au monde. C’est un autre CFCM. Plus mature. Avec ses Conseils départementaux, ce CFCM se veut populaire, proche des fidèles. Il se veut financièrement indépendant pour organiser notamment la formation des imams. Oui, ce CFCM veut former nos imams en France !

L’islam du consommateur musulman

Le volet économique de la réforme repose sur l’Association pour le financement et le soutien au culte musulman (AFSCM). Une nouvelle association créée au mois d’août. Elle attend la réforme pour être activée, dans le cadre de la loi 1905, avec une mission claire et affichée.

Lire aussi : Les fédérations font front commun autour du CFCM pour lancer l’Association pour le financement du culte musulman

L’AFSCM a tout l’air d’une réponse du CFCM à l’offensive menée par Hakim El Karoui, porteur du projet de l’Association musulmane pour l’islam de France (Amif). Nouveau sur le champ du fait musulman en France, Hakim El Karoui attaque de front le financement du culte musulman en France.

Son analyse sonne juste, ses idées séduisantes. Mais le CFCM accueille mal l’outsider. Ahmet Ogras n’aime pas cet intellectuel, qui vient des banques d’affaires, qui n’a jamais dirigé de mosquée et qui tient « un discours de banquier » sur le culte musulman.

Avec l’Amif de Hakim El Karoui ou l’AFSCM du CFCM, c’est le culte musulman qui cherche sa voie pour s’émanciper. Une évolution naturelle qui suit la courbe d’évolution des musulmans. Après un « islam des caves » et un « islam des consulats », nous nous acheminons vers un islam du consommateur musulman.

Lire aussi : Islam de France : vers une structuration de l’AMIF, une dynamique collective à l’œuvre

La réforme de la loi de 1905

Quinze années d’atermoiements, enfin le culte musulman se montre digne. Preuve d’un changement des mentalités. Les pères fondateurs du CFCM ont fait corps en taisant leurs dissensions au nom du bien-être des fidèles lors du Congrès du CFCM. On a envie d’y croire mais la prudence et la patiente s’imposent en la matière. Surtout que le CFCM s’apprête à renaître au moment où le gouvernement pointe le viseur sur les mosquées avec son projet de révision de la loi 1905, la loi qui fixe les conditions de création et de fonctionnement des lieux de culte en France. Une loi totem, un monument qu’on croyait sacré.

Une tradition dit qu’un ministre de l’Intérieur doit laisser ses marques sur le fait musulman. Autrement, personne n’a rien demandé à Christophe Castaner. Malgré sa réforme, le CFCM craint un retour vers le tout-sécuritaire où l’on aménagerait les textes pour légaliser la stigmatisation des mosquées.

En 2004, la loi anti-foulard portait sur les « signes religieux » ; chacun sait qu’il s’agissait d’interdire le port du voile à l’école. De la même manière, pour réviser la loi de 1905, l’Etat vise la transparence dans le financement des lieux de culte. C’est un secret de polichinelle que les lieux que l’on voudrait mieux contrôler s’appellent tous mosquées.

La réforme prochaine de la loi 1905 est un jalon sur la route du nouveau CFCM. Un jalon qui a l’avantage de forcer la cohésion interne du Conseil. Pour réussir sa réforme, le CFCM en a bien besoin.

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