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Points de vue

Réponse à Zohra Bitan sur « une société communautarisée »

Rédigé par | Jeudi 9 Août 2018



Réponse à Zohra Bitan sur « une société communautarisée »
En réponse à la tribune « Les droits des musulmanes font aussi partie des droits des femmes » signée, notamment mais pas seulement, par Rokhaya Diallo, Zohra Bitan a lancé mardi 7 août son cri d'alarme contre le voile dans le secteur public : « Nous ne voulons pas d’une société communautarisée ! Ces gens veulent de la religion partout, ils sont les premiers à se "victimiser", à nous faire passer pour des racistes et à se trouver des spécificités. » En suite de cette remarque, elle nous a chanté, évidemment, les louanges de ces chefs d'entreprise qui prennent le parti d'un règlement intérieur interdisant le voile.

Lire aussi : Les entreprises privées peuvent interdire le voile sous trois conditions

Il faut d'abord encourager la précision dans les domaines comme le fait religieux ou la laïcité à défaut de nourrir et d’attiser des tentations populistes et parfois secondaires au sein du débat public. Or Zohra Bitan s'exclame en soutenant qu'elle ne souhaite pas de voile dans le secteur public.

Il faut apporter ici plusieurs précisions afin que la confusion ne soit pas invitée dans le débat en raison d'une utilisation fallacieuse des termes.

Pas de signes religieux dans le secteur public

D'abord, le secteur public n'interdit pas le voile, mais tous les signes religieux. Alors que Zohra Bitan semble n'avoir que le voile à la bouche, il n'en demeure pas moins qu'elle s'attarde beaucoup moins sur les autres signes religieux et c'est en cela que le raisonnement peut apparaître comme bien discriminatoire.

En effet, l'interdiction particulière d'un signe religieux n'est pas autorisée par la loi en ce que cela traduirait d'une inégalité devant la charge publique et, in fine, en une discrimination. C'est précisément cette idée discriminatoire qu'infuse Zohra Bitan dans l'esprit du public en ne mentionnant bien évidemment que le voile.

Ensuite et enfin, il faut noter qu'on parle bien de secteur public et non d'espace public. Il y a là aussi, dans le débat public, une volonté continue de perpétuer des incompréhensions afin de favoriser l'intolérance. Lorsqu'un individu représente un service public, il est tenu par le principe de neutralité et un devoir de réserve (fonctionnaire de l'éducation nationale, par exemple). Or, dans l'espace public, nul n'est tenu à la neutralité.

La seule limite dans l'espace public vise évidemment la dissimulation totale du visage. Cette même interdiction de dissimulation du visage qui n'a pourtant pas permis d'arrêter l'effroyable dessein de deux personnes cagoulées, empruntant le nom des frères Kouachi lors de l'attentat contre Charlie Hebdo.

« Ces gens veulent de la religion partout »

On aurait aimé savoir de qui on parle lorsqu'on vise « ces gens ». Le fait est que, si ce sont les musulmans qui sont visés, une telle rhétorique trouve naturellement ses limites. Zohra Bitan estime que « ces gens », que l'on désignera comme les musulmanes souhaitant arborer le voile par choix, se victimisent. Il est alors étrange que leur victimisation constante les conduise à être si peu présentes sur les plateaux de télévision lorsqu'on parle d'elles... Etrange forme de victimisation active dénoncée par Zohra Bitan dont elle se fait l'écho médiatique sans la présence des intéressées.

Ensuite, si le port du voile suffisait à caractériser la présence « de la religion partout » et de la victimisation à outrance, l'islam aurait bien des soucis à se faire. Seulement voilà, l'islam est une religion complète qui ne se limite pas aux quelques versets que l'on se délecte de rappeler hors contexte et à se mettre à faire des interprétations d'islamologues sans qu'on en est le diplôme, ni même, visiblement, les compétences.

Ce qui relève du bon sens est évidemment l'essence même de la liberté de conscience. Chacun est libre de croire ou ne pas croire. Il semble toutefois que ceux qui ont comme culte la neutralité partout tente de l'imposer comme la nouvelle déité qu'il convient d'accepter afin d'accéder à l'onction républicaine et à être considéré comme progressistes.

Drôle de situation où des positions discriminantes seraient les fondements de nos visions à long terme d'une société pacifiée. Nous avions pu voir les honteuses élucubrations d'Eric Zemmour s'éloigner peu à peu de nos antennes radios, voilà que nous devons désormais encore montrer patience avec Zohra Bitan.


Asif Arif
Asif Arif est avocat au Barreau de Paris, auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam, le terrorisme... En savoir plus sur cet auteur