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Points de vue

Récit des voyages manqués d’un professeur de français bloqué à Gaza

Rédigé par Ziad Medoukh | Lundi 18 Avril 2016



Récit des voyages manqués d’un professeur de français bloqué à Gaza
Depuis plus de trois ans, j’essaie de voyager en France et dans des pays francophones pour de courtes périodes afin de participer à des conférences et colloques universitaires. J’essaie de sortir de Gaza, ma prison à ciel ouvert, soit par le sud via le passage de Rafah, à la frontière avec l’Egypte, soit par le nord via le passage d’Eretz, passage contrôlé par l’armée israélienne, pour passer par la Jordanie par l’intermédiaire du Consulat de France à Jérusalem. Neuf tentatives en trois ans : j’essaie, depuis 2014, de sortir de Gaza, mais en vain. Je suis toujours bloqué dans ma prison.

Ma dernière tentative de voyager a été mi-avril 2016, où j’étais invité en France en tant que professeur-chercheur à l’université du Havre, et conférencier dans un colloque international sur la francophonie à Orléans. Malgré l’obtention du visa français et du permis jordanien, et malgré les efforts du Consulat de France à Jérusalem pour m’obtenir une autorisation israélienne de sortir via le passage d’Eretz, les autorités israéliennes n’ont pas donné suite. Comme d’habitude, ils ne répondent pas ou bien ils disent que mon dossier est en cours.

Des opportunités en nombre que me refuse Israël

En tant que directeur du département de français à mon université, professeur, chercheur universitaire, coordinateur du Centre de la paix, poète, écrivain d’expression française ; je reçois de cinq à six invitations chaque année pour participer à des conférences, colloques, séminaires universitaires, ou des projets de recherche dans des universités francophones et des laboratoires de recherche, signer des jumelages et parler de coopération scientifique universitaire, assister à la sortie de mes différents livres et recueils de poésie, en France et dans des pays francophones, ou pour recevoir des prix poétiques, littéraires et diplômes de mérite.

Comme il est difficile pour moi de répondre à toutes ces invitations, vu mon travail et mes différentes responsabilités administratives et pédagogiques à Gaza, je sélectionne deux ou trois rencontres par an, pour y participer, notamment dans de nouvelles villes ou de nouvelles universités, afin de rencontrer des collègues et des personnes et faire passer le message de Gaza la vie au monde francophone. Chaque fois, je commence des démarches très longues pour pouvoir sortir de Gaza, et malgré l’obtention de toutes les autorisations nécessaires côtés palestinien, égyptien ou jordanien, je n’arrive pas à quitter Gaza pour une ou deux semaines. Je reste bloqué comme toute la population civile de cette prison sous blocus israélien depuis plus de neuf ans.

Comme le passage de Rafah est souvent fermé, même quand il s’ouvre, et vu le nombre considérable de voyageurs étudiants et malades qui ont priorité, j’essaie de passer via le passage israélien avec une intervention du Consulat de France qui tente d’obtenir une coordination israélienne pour moi, mais les Israéliens ne donnent pas de réponse favorable.

Cette situation montre que nous sommes toujours occupés, et que l’armée israélienne domine et contrôle le ciel, les frontières et la mer de Gaza. Les autorités israéliennes parlent souvent de facilité pour Gaza et pour ses habitants, mais sur place, ils interdisent la sortie de Gazaouis de leur prison. J

e tiens ici à saluer les efforts considérables du Consulat de France à Jérusalem qui, non seulement m’accorde à temps le visa pour la France, mais essaie à plusieurs reprises de m’obtenir un permis israélien pour sortir via le passage d’Eretz, se heurtant aux décisions arbitraires des autorités israéliennes. Je remercie aussi les collègues universitaires, en particulier mon ami et collègue Stéphane Valter de l’université du Havre qui, depuis trois années, insiste pour m’inviter à son université, et les associations, qui malgré la perte de billets d’avion, insistent pour m’inviter. Car, pour eux, inviter un professeur de Gaza représente un investissement en réservation de billets d’avion et en hébergement qui risquent d’être perdus en cas d’annulation.

Convaincu de l’importance des contacts vivants

Quand je suis interdit de voyager, j’essaye de garder le contact avec les collègues et les associations qui m’invitent, qui se montrent très attentifs à mon cas et au sort de tous les Palestiniens de Gaza qui vivent cette situation épouvantable qui dure et dure.

Quand je suis lauréat d’un prix littéraire, je charge un ami de recevoir la médaille et le diplôme et de lire mes poèmes ou mes mots, des mots qui traversent les frontières et s’élève au-dessus du blocus de la honte imposé par les forces de l’occupation israélienne sur plus de 1,9 millions de Palestiniens de Gaza, sous le regard d’un monde officiel qui se dit libre, mais qui se tait.

Mes interventions dans les conférences et les colloques, je les fais via Skype ou visioconférence. Ce n’est pas toujours évident avec les problèmes techniques comme les coupures d’électricité. Actuellement, les foyers de Gaza ont de 4 à 6 heures d’électricité par jour. Même avec des batteries rechargeables, cela ne marche pas toujours car ces batteries ont besoin du courant électrique, et les mauvaises connexions Internet, qui sont le quotidien des universitaires de Gaza, rendent souvent problématique le recours à cette technique de travail.

Mais l’aspect dramatique dans tout cela est la rupture des contacts vivants avec les collègues, les universitaires et le monde associatif. Le voyage pour moi est très important, même pour une ou deux semaines, pas seulement pour souffler un peu et retrouver un air de liberté, mais surtout parce que je suis convaincu de l’importance des contacts vivants et humains, et cela malgré les difficultés, pour un Palestinien de Gaza, de voyager et de traverser les frontières et les passages, à l’aller comme au retour.

Résister à Gaza en dépit des souffrances

Voyager de Gaza signifie la fatigue, la souffrance dans les déplacements, les jours et les heures d’attentes devant les passages, les longues démarches à effectuer et les différentes autorisations à obtenir.

Personnellement, toutes mes rencontres à l’étranger sont intéressantes même si, quand je m’éloigne de Gaza, ma prison me manque beaucoup. Ma ville natale ne s’absente pas de ma tête et de mes pensées, et je compte les jours et les heures pour y retourner. Cet éloignement me cause beaucoup de peine et de chagrin, à moi, le grand voyageur, et ce, même si je vais retrouver à nouveau l'isolement, l'enfermement, le blocus et les difficultés quotidiennes car le plus important pour moi, c'est de retourner dans ma prison pour continuer le combat via l'éducation, la culture et l'attachement à la terre, aux côtés de toute une population qui a choisi, comme moi, de rester sur place afin d'affronter la dure réalité de l'occupation, mais surtout de résister, d'exister.

A l’étranger, et en France en particulier, j’ai toujours un accueil très chaleureux, je suis très entouré et très soutenu par des amis, des solidaires, des personnes de bonne volonté, et je reçois toujours un accueil formidable des universitaires, et des associations. Je n’ai même pas le temps de souffler entre deux rencontres très enrichissantes. Je suis reçu par de dizaines de personnalités : élus, maires, militants et membres d’associations, d’organisations, universités, comités, mouvements, partis politiques, médias, et citoyens. Mais le sentiment qui m'habite, c'est qu’avec chaque voyage et projet de voyage, je suis plus que jamais attaché à ma ville, un attachement qui dépasse toutes les difficultés, toutes les souffrances et toutes les injustices subies par la population sous occupation israélienne.

J'existe au travers de ma résistance au quotidien dans cette ville enfermée, isolée. En dépit de toute cette souffrance subie avec mes concitoyens, le plus important est que je sois à Gaza et que je lutte avec toute la population pour que Gaza vive libre et digne.

Une responsabilité morale de rester aux côtés des jeunes

Les trois forces qui m’aident à résister et patienter dans ma prison sont :

1-Mon attachement à ma ville natale Gaza : je ne peux vivre en dehors de Gaza. C’est ici ma ville, c’est ici ma terre, je suis comme le poisson qui ne peut pas vivre en dehors de l’eau.

2-Les jeunes, notamment les étudiants de français qui, malgré la situation actuelle dans cette région sous blocus, s’adaptent et gardent espoir pour l’avenir. Je sens que j’ai la responsabilité morale de rester aux côtés de cette jeunesse.

3-Les amis et les solidaires partout dans le monde. Je reçois de 30 à 40 messages par jour, via Internet et les réseaux sociaux, de personnes formidables, messages de solidarité, de compassion, d’encouragements et de soutien, suite aux différents événements sur Gaza ou après la publication de nos activités au département et à Gaza. Ce sont eux qui calment ma colère et ma frustration.

Ma frustration d’être toujours bloqué et cet enfermement que subissent les universitaires de Gaza sont encore plus durs à vivre si l’on compare la situation qui nous est imposée avec les conditions dont bénéficient les universitaires israéliens, qui ont toutes les facilités pour participer pleinement dans leurs différentes disciplines, aux activités de la communauté scientifique internationale.

Malades et étudiants, dures conséquences

Mon cas n’est rien en comparaison des patients qui risquent leur vie et des étudiants qui perdent leur bourse d’études, même si ma sortie est importante pour rencontrer le maximum de personnes, témoigner sur la vie quotidienne sous blocus et passer un message sur la vie continue à Gaza. Mais aussi apporter des projets éducatifs et culturels pour les jeunes de Gaza.

Les malades et les patients de Gaza meurent tous les jours car ils ne peuvent être transférés rapidement dans les hôpitaux égyptiens ou israéliens, à cause de la fermeture des frontières. Ils souffrent du manque de médicaments et de beaucoup de matériel médical à cause de ce blocus inhumain. Des centaines d’étudiants ont perdu leur bourse et inscription aux universités étrangères tandis que des dizaines d’universitaires ne peuvent participer à des conférences et rencontres scientifiques à l’étranger à cause d'un blocus qui viole le droit international, dans le silence complice d’une communauté internationale officielle qui ferme les yeux.

La bande de Gaza est toujours occupée par l’armée israélienne qui contrôle le ciel, les frontières et la mer de cette région. Cette région sous blocus subit une punition collective par une armée qui déteste la vie et la lumière. L’armée israélienne a détruit en 2001 le seul aéroport international de Gaza, construit avec l’argent de l’Europe qui n’a jamais condamné sa destruction, ni demandé des comptes à cet Etat d’apartheid qui continue chaque jour de démolir des constructions palestiniennes, en Cisjordanie et à Gaza.

La vie à Gaza est une résistance

Il est très difficile d’imaginer qu’en 2016, il y ait toujours un peuple, tout un peuple enfermé, encerclé, interdit de sortir de son pays et occupé. Quelle injustice !

C’est horrible, ce sentiment d’enfermement, pour les Gazaouis. Oui, l’enfermement est un sentiment épouvantable, non seulement pour les jeunes et les universitaires qui ont besoin de contacts avec leurs collègues de l’étranger, mais aussi pour toute une population qui a envie de respirer. L’enfermement limite la réflexion et la création, et participe à l’absence de perspectives pour l’avenir, notamment pour les jeunes de Gaza qui, en majorité, n’ont jamais quitté leur pays.

Combien de temps ce non-respect des lois internationales sans indignation des gouvernements et organismes internationaux va-t-il durer ? Malgré cet enfermement, les Gazaouis résistent, existent et persistent. Ils espèrent sortir de leur isolement, de leur cage, de leur prison et, grâce à cette espérance, ils voient s'approcher la lumière de la liberté.

Je tiens à remercier de leur soutien tous les amis, partout dans le monde qui, chaque fois que je suis bloqué, m’envoient des centaines de messages de soutien. Je poursuivrai mon combat avec mes mots, ma poésie, mon travail et ma plume, pour la levée du blocus israélien, pour la liberté de la Palestine, et pour une paix durable qui passera avant tout par la justice.

Malgré mon impossibilité de sortir, je suis convaincu que les idées et les paroles ont toujours des ailes pour circuler librement, et que les forces de l’occupation ne pourront jamais m’enfermer moi et ma population longtemps. En attendant une sortie, un voyage, une ouverture, il ne me reste qu’à attendre, patienter et espérer, dans Gaza la vie ! Car la vie à Gaza est une résistance !

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Ziad Medoukh est professeur et directeur du département de français de l'université Al-Aqsa de Gaza.

Du même auteur :
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