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Points de vue

Les Coptes d’Egypte : passer de la colère à l’engagement civique

Par Lina Attalah*

Rédigé par Lina Attalah | Lundi 10 Janvier 2011



Eglise copte, dans le Vieux Caire, en Egypte.
Eglise copte, dans le Vieux Caire, en Egypte.
Le Caire - En avril 2006, des centaines de chrétiens d'Alexandrie se réunissaient pour pleurer la mort de Nushi Girgis, un chrétien de 78 ans, poignardé à mort dans l'église des Saints Marc et Pierre, lors d'un des attentats perpétrés contre plusieurs églises de cette ville au cours de la même année. Alors que la foule s'éculait dans la rue en chantant des hymnes religieux, les gens ont commencé à jeter des pierres de leurs balcons. La scène tourna rapidement à un affrontement violent entre musulmans et chrétiens.

Quatre ans plus tard, quoique plus discrète, la tension est toujours présente. Nous avons constaté une résurgence de la violence la semaine dernière, à l'occasion de l'attentat à l'explosif qui frappa l'église des saints, faisant 23 morts et encore bien plus de blessés. Les familles coptes d'Egypte craignent pour leurs vies dans un pays où leur présence légitime est désormais contestée. La vague de violence actuelle pourrait marquer un tournant dans cette communauté chez laquelle le sens de l'engagement politique est jusqu'à présent resté à l'arrière-plan. Le gouvernement s'efforce actuellement s'apaiser les tensions montantes en propageant un discours d'unité nationale et en attribuant l'agression antichrétienne à des forces venues de l'extérieur. Les menaces qui viennent d'être proférées par Al-Qaïda contre les chrétiens d'Egypte donnent quelque crédit à cette interprétation.

Mais ce bricolage d'Etat ne trouve pas d'écho dans la communauté chrétienne du pays dont les sentiments passent rapidement de la déception à la revendication politique. Au cours des deux dernières journées, des manifestants se répandent dans les rues pour dénoncer ces agressions, accusant directement le régime de M. Moubarak et son appareil de sécurité de négliger systématiquement leur devoir de protection envers la minorité chrétienne du pays.

Leur colère croissante provient également du sentiment que le régime lui-même est coupable d'attiser le sectarisme. Ainsi, à Alexandrie, on a pu constater à maintes reprises que l'Etat soutient certaines mouvances salafistes extrémistes qui tiennent des propos hostiles aux Coptes dans leurs émissions de télévision et dans leurs prêches à la mosquée. L'Etat les a autorisées à s'organiser en mode informel dans quelques mosquées de la ville, sans doute pour faire pièce à l'opposition croissante au régime qui se manifeste dans la grande ville maritime.

S'il ne faut pas voir dans cette colère des Coptes un signe d'opposition politique généralisée, le seul fait de descendre dans la rue recadre clairement les tensions dans un contexte politique. Cette évolution est particulièrement intéressante quand on sait que, depuis des dizaines d'années, le gouvernement a tout fait pour endormir la conscience politique des citoyens en cooptant des institutions religieuses comme l'Église, lui laissant les pleins pouvoirs sur les aspects religieux et sociaux de la vie des chrétiens d'Egypte et en lui demandant en contrepartie de prêcher la dépolitisation. C'est ce qui a conduit l'Église copte à jouer un rôle de premier plan dans la communauté des fidèles, à la pousser au repli, à s'isoler et à porter ses doléances aux responsables religieux plutôt qu'aux autorités civiles, ce qui s'est traduit dans le temps par un désintérêt croissant pour le fait politique.

La colère suscitée par les événements récents est assez puissante pour inverser cette apathie politique des Coptes d'Egypte et pour réveiller chez eux le sens positif de l'engagement civique. Le fait qu'ils se révoltent contre le régime plutôt que contre leurs concitoyens est de bon augure et pourrait déboucher sur une solidarité accrue entre Égyptiens de toutes confessions.

D'ores et déjà, ces décès tragiques ont poussé des milliers d'Égyptiens – toutes croyances confondues – à modifier leur image d'identification sur Facebook pour adopter l'image du croissant entourant la croix, symbole de la fraternité qui unit les deux religions. Plusieurs initiatives invitent les musulmans à accompagner les chrétiens à la messe de la veillée de Noël, le 6 janvier (le Noël copte étant fêté le 7), pour faire bouclier contre une éventuelle agression.

Pourtant, la meilleure façon pour les musulmans de manifester leur solidarité avec les chrétiens serait de s'opposer par des moyens politiqués à la tactique du "diviser pour régner" pratiquée par le régime. On aurait tort de croire que les tensions actuelles, qui ressortissent aujourd’hui de l’affrontement religieux, acquerront bientôt une dimension politique. Mais les derniers événements apportent au moins la preuve que, en s’acharnant à étouffer l’opposition, le gouvernement ne fait qu’attiser la contestation. L’Etat doit renoncer à son ancienne tactique pour faire un peu de place aux concessions. C’est un instant à saisir, tant par les chrétiens que par les musulmans.



* Lina Attalah responsable d’édition de l’édition anglaise de Al-Masry Al-Youm en Égypte où elle couvre les questions relatives aux migrations, aux réfugiés, aux conflits frontaliers et aux minorités.


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