En 632, au décès du Prophète, il n’y avait ni sunnites ni chiites à Médine. La réduction de l’islam à quelques catégories juridiques est une réalité nouvelle, une innovation qui ne dit pas son nom. Car, pour tous, elle semble une étape dans la maturation d’une religion qui est encore jeune à l’échelle de l’histoire. Avec moins de 2 000 ans, l’islam n’a pas fini d’évoluer pour donner le meilleur.
La question du centre
L’apparition du califat dynastique, à partir des Omeyyades (661), déplace le centre politique loin de La Mecque et de Médine. Ce déplacement géographique rompt l’harmonie originelle entre les trois dimensions : cultuelle, politique et spirituelle. La rupture n'est pas anodine car, depuis le départ, ces trois dimensions nous parvenaient par le même pôle qu'est le Prophète de l'islam.
Le califat a permis de porter l'islam au monde. Mais la fin du califat en 1924 consomme la séparation entre politique et religieux. L’absence d’un centre religieux symbolique favorise alors l’émergence de centres locaux, sans empêcher l’évolution de l’islam.
Ces dernières décennies, l’Arabie Saoudite investit massivement dans les lieux saints et se positionne comme héritière de l’islam. Pour nos générations, après les Omeyyades, les Abbassides et les Ottomans, l’islam revient à sa source géographique... mais sans un califat central. Le wahhabisme a joué un rôle dans cette trajectoire. Sa générosité autant que sa brutalité ont permis de ne jamais oublier qu'il était une construction humaine ; une construction religieuse, politique et aussi spirituelle. Il est donc amené à évoluer. Mais il ne pourra devenir un centre spirituel mondial qu'en intégrant la voie intérieure, la voie spirituelle au cœur de la religiosité.
Le califat a permis de porter l'islam au monde. Mais la fin du califat en 1924 consomme la séparation entre politique et religieux. L’absence d’un centre religieux symbolique favorise alors l’émergence de centres locaux, sans empêcher l’évolution de l’islam.
Ces dernières décennies, l’Arabie Saoudite investit massivement dans les lieux saints et se positionne comme héritière de l’islam. Pour nos générations, après les Omeyyades, les Abbassides et les Ottomans, l’islam revient à sa source géographique... mais sans un califat central. Le wahhabisme a joué un rôle dans cette trajectoire. Sa générosité autant que sa brutalité ont permis de ne jamais oublier qu'il était une construction humaine ; une construction religieuse, politique et aussi spirituelle. Il est donc amené à évoluer. Mais il ne pourra devenir un centre spirituel mondial qu'en intégrant la voie intérieure, la voie spirituelle au cœur de la religiosité.
L’avenir de l’islam est spirituel
La nostalgie d’un État islamique mondial relève du mythe. Un tel État n’est viable qu’en présence d’un prophète ; or le cycle prophétique est clos en islam. L’avenir de l’islam ne peut donc être ni politique ni financier ou autre sinon un avenir spirituel.
Tout au long de son histoire, l'islam n'a cessé d'évoluer dans l’éducation, la culture et surtout dans le droit, etc. Mais la dimension spirituelle de l'islam n'a pas évolué. Elle a longtemps été marginalisée, comme nous l'avons montré, à partir du Xe siècle. Aujourd’hui, en tant que communauté, les musulmans accusent un retard spirituel silencieux.
Le mot même de « spirituel » suffit à soulever de la méfiance ou du rejet. Dans les esprits, le cultuel et le spirituel sont confondus au point d'être indissociables. Dans l'histoire du monde musulman, le pouvoir religieux et l'autorité spirituelle se sont pourtant affrontés. Le cas de Mansour al-Hallaj est un exemple historique qui se passe à Bagdad avec des conséquences durables. Mais il est loin d'être isolé. L'autorité spirituelle ayant été marginalisée depuis le Xe siècle, elle a disparu des consciences, laissant au pouvoir religieux l'exclusivité d'un rapport à la transcendance qu'il ne peut assumer !
Il y a trop longtemps que le spirituel est à la marge. Il devient urgent de réhabiliter cet héritage, dont le Coran est une preuve vivante.
Tout au long de son histoire, l'islam n'a cessé d'évoluer dans l’éducation, la culture et surtout dans le droit, etc. Mais la dimension spirituelle de l'islam n'a pas évolué. Elle a longtemps été marginalisée, comme nous l'avons montré, à partir du Xe siècle. Aujourd’hui, en tant que communauté, les musulmans accusent un retard spirituel silencieux.
Le mot même de « spirituel » suffit à soulever de la méfiance ou du rejet. Dans les esprits, le cultuel et le spirituel sont confondus au point d'être indissociables. Dans l'histoire du monde musulman, le pouvoir religieux et l'autorité spirituelle se sont pourtant affrontés. Le cas de Mansour al-Hallaj est un exemple historique qui se passe à Bagdad avec des conséquences durables. Mais il est loin d'être isolé. L'autorité spirituelle ayant été marginalisée depuis le Xe siècle, elle a disparu des consciences, laissant au pouvoir religieux l'exclusivité d'un rapport à la transcendance qu'il ne peut assumer !
Il y a trop longtemps que le spirituel est à la marge. Il devient urgent de réhabiliter cet héritage, dont le Coran est une preuve vivante.
La loi du califat
La matrice de la sunna est le hadith de l’Ange Gabriel. Il est temps de le lire en entier, sans s’arrêter à la première partie. Il est indispensable de réhabiliter al-iman et al-ihsan, deux trésors oubliés. Au fil des siècles, ils ont été tellement enfouis qu’une confusion s’est installée entre muslim et mu’min. Le muslim obéit à la loi ; le mu’min est pénétré par la foi. Tout mu’min est d’abord muslim, mais l’inverse n’est pas automatique.
Depuis sa création, le califat a eu deux responsabilités à assumer : gérer l’ordre social et organiser l’ordre religieux. Pour assurer la stabilité, les pouvoirs se sont appuyés sur le fiqh, un outil juridique clair et efficace. Cette logique privilégie naturellement le muslim qui est normatif au mu’min qui est intérieur, plus libre et parfois carrément imprévisible.
Progressivement, la dimension juridique s’est imposée comme norme dominante de l’islam. Certes, le spirituel n’a pas disparu ; il a juste été relégué à la marge, confié à des maîtres isolés. Mais cette histoire a façonné un islam où certains effets sont visibles. Pour beaucoup de jeunes musulmans, par exemple, le premier mot associé à l’islam est « interdit ». Les mots amour ou compassion sont peu associés à la foi musulmane. Nous pensons que la disparité entre loi et foi est devenue structurelle.
Depuis sa création, le califat a eu deux responsabilités à assumer : gérer l’ordre social et organiser l’ordre religieux. Pour assurer la stabilité, les pouvoirs se sont appuyés sur le fiqh, un outil juridique clair et efficace. Cette logique privilégie naturellement le muslim qui est normatif au mu’min qui est intérieur, plus libre et parfois carrément imprévisible.
Progressivement, la dimension juridique s’est imposée comme norme dominante de l’islam. Certes, le spirituel n’a pas disparu ; il a juste été relégué à la marge, confié à des maîtres isolés. Mais cette histoire a façonné un islam où certains effets sont visibles. Pour beaucoup de jeunes musulmans, par exemple, le premier mot associé à l’islam est « interdit ». Les mots amour ou compassion sont peu associés à la foi musulmane. Nous pensons que la disparité entre loi et foi est devenue structurelle.
Un islam qui parle de tout… sauf de Dieu
Depuis 50 ans, l’islam saoudien, le wahhabisme, fixe le ton. Or, en raison de son histoire, ce courant repose avant tout sur la pureté du culte et l’ordre social. Il mobilise volontiers Ibn Taymiyya dans ses polémiques pour dénigrer l’activité spirituelle. Le résultat est que les musulmans parlent de lois et rarement de foi. Nous parlons du Prophète, rarement de la prophétie. Nous parlons du Coran comme d’un manuel scolaire, rarement comme d’un livre spirituel où il est question du ghayb. Même le Ramadan, mois spirituel offert par Dieu, est devenu un mois social. Nos pratiques se sont technicisées, et nos manuels d'enseignement sont devenus juridiques, presque tous muets sur la présence intérieure, sur la quête de Dieu.
On nous enseigne la vie du Prophète à travers Badr, Uhud, Khandaq, Khaybar, Hunayn. Pourtant, en 23 ans de mission, il n’a combattu qu’une poignée de jours. Il passe 10 ans à La Mecque sans affrontement. Puis 10 ans à Médine à défendre ses frontières. Un tel Prophète est d’abord un maître de foi, pas un chef de guerre. Pourtant la sira spirituelle reste à écrire.
Dans la phase mecquoise, le Prophète a le Coran mais pas encore al-islam au sens rituel. Pendant 12 ans, il n’enseigne que la foi, le tawhid, la présence, la vie après Dounia. Toutes les ‘ibadat viendront plus tard, « lorsque la foi aura pénétré les cœurs ». Les meilleurs compagnons dont les dix promis au Paradis sont des hommes formés à La Mecque, dans la foi, avant d’être des hommes de loi à Médine. Aujourd’hui, le spirituel s’est tellement éloigné qu’il a appauvri notre vocabulaire. Parfois, la foi semble presque indicible. Pourtant, loin d'une religion de survie, l'islam a toujours eu l'ambition d’élever le croyant, et cela n’a aucunement changé.
On nous enseigne la vie du Prophète à travers Badr, Uhud, Khandaq, Khaybar, Hunayn. Pourtant, en 23 ans de mission, il n’a combattu qu’une poignée de jours. Il passe 10 ans à La Mecque sans affrontement. Puis 10 ans à Médine à défendre ses frontières. Un tel Prophète est d’abord un maître de foi, pas un chef de guerre. Pourtant la sira spirituelle reste à écrire.
Dans la phase mecquoise, le Prophète a le Coran mais pas encore al-islam au sens rituel. Pendant 12 ans, il n’enseigne que la foi, le tawhid, la présence, la vie après Dounia. Toutes les ‘ibadat viendront plus tard, « lorsque la foi aura pénétré les cœurs ». Les meilleurs compagnons dont les dix promis au Paradis sont des hommes formés à La Mecque, dans la foi, avant d’être des hommes de loi à Médine. Aujourd’hui, le spirituel s’est tellement éloigné qu’il a appauvri notre vocabulaire. Parfois, la foi semble presque indicible. Pourtant, loin d'une religion de survie, l'islam a toujours eu l'ambition d’élever le croyant, et cela n’a aucunement changé.
L’équilibre du hadith Jibril
Le hadith de Jibril n’est pas un texte ancien à contextualiser. Il est plutôt un événement, une scène vivante dont les acteurs et le message sont exceptionnels : une séance publique, un inconnu arrive et interroge le Prophète sur al-islam, puis sur al-iman, puis sur al-ihsan, avant de le questionner sur l’Heure. À chaque question, le Prophète répond, l’inconnu approuve… puis se lève et disparaît. Plus tard, le Prophète révèle : « C’était Jibril, venu vous enseigner votre religion. »
Ce hadith est une boussole valable hier comme aujourd’hui. Notre religion n’a pas changé, mais ce hadith nous rappelle qu’elle devient incomplète dès que l’on s’accroche à un seul niveau en oubliant les deux autres. L’équilibre de l’islam repose sur la progression conjointe des trois dimensions : le respect de la loi (al-islam), inspiré par la foi (al-iman), en vue d’atteindre l’excellence (al-ihsan).
Dans l’histoire de l’islam, cet équilibre originel s’est progressivement perdu. Cette dérive s’inscrit dans ce que Mohammed Arkoun appelle « la construction humaine de l’islam », qui distingue deux niveaux : d’un côté, le message coranique, transcendant et irréductible à l’histoire ; de l’autre, l’islam historique, façonné par des choix humains, des pouvoirs politiques, des cultures particulières et des institutions savantes.
Si l’islam est d’origine divine, son histoire est profondément humaine. Elle est vécue, transmise et codifiée par des hommes situés dans des contextes précis. Elle est structurée par des élites disposant d’appareils juridiques et d’institutions capables de légitimer leur autorité. Ainsi, siècle après siècle, la dimension juridique a fini par dominer la dimension spirituelle. Nous sommes à un point où nous avons perdu l’équilibre qui donne toute sa profondeur au hadith de Jibril.
Il est temps de le retrouver. Pas en changeant l’islam, mais en changeant de regard pour remettre la foi au centre, redonner à l’ihsan sa place de lumière qui précède la pratique et éclaire la loi. Encore faut-il comprendre cet équilibre pour pouvoir en parler. C’est le sens de cette réflexion à avoir pendant et au-delà du mois du Ramadan : affirmer qu’en ce siècle plein de promesses, l’islam peut jouer son rôle en redevenant la religion spirituelle qu'elle fut pendant trois siècles avant de s'enfermer dans des débats juridiques.
L’avenir de l’islam n’est pas à inventer. Il est inscrit depuis 15 siècles dans le hadith de l’Ange Gabriel. Il suffit de le lire sans impasse ni réduction pour voir que l’avenir de l’islam est spirituel et qu’il commence maintenant.
Lire aussi :
De la foi dans l'enseignement du Prophète
Vivre les cinq piliers de l'islam de l’intérieur
Vivre intérieurement l’Unicité (Tawhîd)
Ce hadith est une boussole valable hier comme aujourd’hui. Notre religion n’a pas changé, mais ce hadith nous rappelle qu’elle devient incomplète dès que l’on s’accroche à un seul niveau en oubliant les deux autres. L’équilibre de l’islam repose sur la progression conjointe des trois dimensions : le respect de la loi (al-islam), inspiré par la foi (al-iman), en vue d’atteindre l’excellence (al-ihsan).
Dans l’histoire de l’islam, cet équilibre originel s’est progressivement perdu. Cette dérive s’inscrit dans ce que Mohammed Arkoun appelle « la construction humaine de l’islam », qui distingue deux niveaux : d’un côté, le message coranique, transcendant et irréductible à l’histoire ; de l’autre, l’islam historique, façonné par des choix humains, des pouvoirs politiques, des cultures particulières et des institutions savantes.
Si l’islam est d’origine divine, son histoire est profondément humaine. Elle est vécue, transmise et codifiée par des hommes situés dans des contextes précis. Elle est structurée par des élites disposant d’appareils juridiques et d’institutions capables de légitimer leur autorité. Ainsi, siècle après siècle, la dimension juridique a fini par dominer la dimension spirituelle. Nous sommes à un point où nous avons perdu l’équilibre qui donne toute sa profondeur au hadith de Jibril.
Il est temps de le retrouver. Pas en changeant l’islam, mais en changeant de regard pour remettre la foi au centre, redonner à l’ihsan sa place de lumière qui précède la pratique et éclaire la loi. Encore faut-il comprendre cet équilibre pour pouvoir en parler. C’est le sens de cette réflexion à avoir pendant et au-delà du mois du Ramadan : affirmer qu’en ce siècle plein de promesses, l’islam peut jouer son rôle en redevenant la religion spirituelle qu'elle fut pendant trois siècles avant de s'enfermer dans des débats juridiques.
L’avenir de l’islam n’est pas à inventer. Il est inscrit depuis 15 siècles dans le hadith de l’Ange Gabriel. Il suffit de le lire sans impasse ni réduction pour voir que l’avenir de l’islam est spirituel et qu’il commence maintenant.
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