À Médine, des Bédouins fraîchement convertis se présentent au Prophète, enthousiastes et pleins d’ardeur. Ils affirment qu’ils ont la foi. Leur zèle réjouit le Prophète, qui voit en eux des disciples sincères. Mais Dieu intervient pour nuancer cette lecture trop rapide et marquer la différence entre devenir musulman et avoir la foi : « Les Bédouins disent : “Nous avons la foi.” Dis : “Vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous sommes soumis, car la foi n’a pas encore pénétré vos cœurs.” » (Coran, 49:14)
Ce verset distingue le muslim (celui qui se soumet) du mu’min (celui dont le cœur est habité par la foi). Il montre qu’on peut adopter les pratiques visibles, al-islâm, sans répondre aux critères de la foi qui sont intérieurs et qui font le croyant accompli.
À Médine, ces Bédouins avaient embrassé l’islam, mais ils n’avaient pas traversé les épreuves, la formation spirituelle et la transformation intérieure des premiers compagnons de La Mecque. Leur adhésion était sincère, mais encore superficielle : un islam naissant, qui n’avait pas encore pénétré les profondeurs du cœur. Ce rappel divin est une mise au point.
Dans l’esprit du hadith de l’Ange Gabriel, il établit que l’enseignement du Prophète commence par al-islam (la loi), s’accomplit par al-iman (la foi), et ne s’achève que dans al-ihsan (la perfection spirituelle). Tout cet ensemble constitue « notre religion », dit le Prophète de l'islam.
Ce verset distingue le muslim (celui qui se soumet) du mu’min (celui dont le cœur est habité par la foi). Il montre qu’on peut adopter les pratiques visibles, al-islâm, sans répondre aux critères de la foi qui sont intérieurs et qui font le croyant accompli.
À Médine, ces Bédouins avaient embrassé l’islam, mais ils n’avaient pas traversé les épreuves, la formation spirituelle et la transformation intérieure des premiers compagnons de La Mecque. Leur adhésion était sincère, mais encore superficielle : un islam naissant, qui n’avait pas encore pénétré les profondeurs du cœur. Ce rappel divin est une mise au point.
Dans l’esprit du hadith de l’Ange Gabriel, il établit que l’enseignement du Prophète commence par al-islam (la loi), s’accomplit par al-iman (la foi), et ne s’achève que dans al-ihsan (la perfection spirituelle). Tout cet ensemble constitue « notre religion », dit le Prophète de l'islam.
Quand la foi était vivante
Dans les premières générations, les Compagnons puis les Tabi‘ûn, la foi est une expérience vécue qui n'a rien d'un concept abstrait. Elle est une réalité tangible inspirée et incarnée par des exemples concrets. Un contexte où la distinction entre muslim et mu’min n’est pas une opposition ; car l’élan général est tel que le muslim penche naturellement vers le mu’min. Chacun cherche à se hisser vers la foi vivante, celle qui stabilise l’être et donne sens à la pratique.
Pour ces générations de musulmans, le hadith de l’Ange Gabriel n’est pas lu mais vécu. Car il est visible, incarné par les compagnons eux-mêmes. La loi religieuse, à cette époque, n’est pas encore un système de contrôle social. Elle est organique, spontanée et prolonge naturellement la foi qui, elle, est vibrante nourrie par la proximité du Prophète, par la mémoire de la Révélation.
Après la génération des Tabi‘ûn, au début du IXe siècle, l’islam entre dans une nouvelle phase de son histoire. Le souvenir du Prophète s’éloigne. L’expansion géographique va de l’Andalousie aux Indes. Puis, depuis la grande Fitna, la guerre civile, la question politique s’est complexifiée.
La foi autrefois vécue devient une foi transmise. Progressivement, elle devient une foi codifiée qui se veut conforme à certaines normes. Les Omeyyades, suivi des Abbassides, ne gouvernent plus une communauté spirituelle naissantes. Ils administrent un empire colossal. Leur priorité n’est plus la formation du cœur, mais la gestion du territoire, la stabilité du pouvoir et la légitimation de l’État.
Au milieu du IXe siècle, la nostalgie du modèle prophétique grandit. Les maîtres disent : « Nous avons rencontré des hommes… mais nous ne trouvons plus leurs semblables. » La disparition de la mémoire vivante s’accompagne de la circulation de faux hadiths circulent. On voit aussi les écoles juridiques se structurer (VIIIe–Xe siècle), prouvant ainsi la nécessite de fixer la norme. C'est aussi l'époque où les grands recueils de hadiths voient le jour. Ils rappellent le passé qui est magnifié, mais ils préservent aussi la mémoire spirituelle. Ces recueils de la parole des anciens, stabilisent la référence commune dans un monde devenu trop vaste pour une transmission orale.
Pour ces générations de musulmans, le hadith de l’Ange Gabriel n’est pas lu mais vécu. Car il est visible, incarné par les compagnons eux-mêmes. La loi religieuse, à cette époque, n’est pas encore un système de contrôle social. Elle est organique, spontanée et prolonge naturellement la foi qui, elle, est vibrante nourrie par la proximité du Prophète, par la mémoire de la Révélation.
Après la génération des Tabi‘ûn, au début du IXe siècle, l’islam entre dans une nouvelle phase de son histoire. Le souvenir du Prophète s’éloigne. L’expansion géographique va de l’Andalousie aux Indes. Puis, depuis la grande Fitna, la guerre civile, la question politique s’est complexifiée.
La foi autrefois vécue devient une foi transmise. Progressivement, elle devient une foi codifiée qui se veut conforme à certaines normes. Les Omeyyades, suivi des Abbassides, ne gouvernent plus une communauté spirituelle naissantes. Ils administrent un empire colossal. Leur priorité n’est plus la formation du cœur, mais la gestion du territoire, la stabilité du pouvoir et la légitimation de l’État.
Au milieu du IXe siècle, la nostalgie du modèle prophétique grandit. Les maîtres disent : « Nous avons rencontré des hommes… mais nous ne trouvons plus leurs semblables. » La disparition de la mémoire vivante s’accompagne de la circulation de faux hadiths circulent. On voit aussi les écoles juridiques se structurer (VIIIe–Xe siècle), prouvant ainsi la nécessite de fixer la norme. C'est aussi l'époque où les grands recueils de hadiths voient le jour. Ils rappellent le passé qui est magnifié, mais ils préservent aussi la mémoire spirituelle. Ces recueils de la parole des anciens, stabilisent la référence commune dans un monde devenu trop vaste pour une transmission orale.
Au Xe siècle, la rupture
Au Xe siècle, une tension silencieuse oppose l’héritage socio-politique du Prophète à son héritage spirituel. Le premier comporte le fiqh, les institutions et les normes est confié au calife qui en a la charge complète. Le second, l'héritage spirituel, intérieur, est laissé aux maîtres du cœur.
Des divergences existent entre les juristes du système et les maîtres spirituels. La tension créée est silencieuse et n'aura pas l'occasion de s'exprimer. Parfois, les réunions des maîtres peuvent drainer des foules. Ces occasions échappent au contrôle de l'Etat et les paroles peuvent être excessives. Les maîtres accomplissent des prodiges, bénissent les foules, et deviennent ainsi des figures d’autorité charismatique.
Le point de rupture est atteint avec l’affaire Mansûr al-Hallâj. Après neuf ans d’incarcération, il est exécuté publiquement à Bagdad le 26 mars 922. Son supplice est mis en scène avec sauvagerie pour adresser un avertissement à tous les mystiques devenus encombrants pour le pouvoir.
Dès lors, un modus vivendi s’installe où les maîtres spirituels peuvent enseigner, mais réservent les démonstrations de foi à leurs cercles d'initiés, loin de l’espace public. De son côté, le pouvoir tolère ces réunions tant qu’elles sont à la marge et ne portent pas atteinte à l'ordre public.
Des divergences existent entre les juristes du système et les maîtres spirituels. La tension créée est silencieuse et n'aura pas l'occasion de s'exprimer. Parfois, les réunions des maîtres peuvent drainer des foules. Ces occasions échappent au contrôle de l'Etat et les paroles peuvent être excessives. Les maîtres accomplissent des prodiges, bénissent les foules, et deviennent ainsi des figures d’autorité charismatique.
Le point de rupture est atteint avec l’affaire Mansûr al-Hallâj. Après neuf ans d’incarcération, il est exécuté publiquement à Bagdad le 26 mars 922. Son supplice est mis en scène avec sauvagerie pour adresser un avertissement à tous les mystiques devenus encombrants pour le pouvoir.
Dès lors, un modus vivendi s’installe où les maîtres spirituels peuvent enseigner, mais réservent les démonstrations de foi à leurs cercles d'initiés, loin de l’espace public. De son côté, le pouvoir tolère ces réunions tant qu’elles sont à la marge et ne portent pas atteinte à l'ordre public.
La marginalisation de la foi
Les scènes d'extases, les miracles des awliya et autres démonstrations de foi étant mal venus, c'est un nouvel espace public qui se construit autour de discours juridiques et institutionnels. Il en sera ainsi pendant au moins deux siècles consécutifs à un moment de grande vitalité de l'islam.
Au fil de cette histoire, la foi qui fut jadis le socle fondateur des compagnons du Prophète, laisse sa place aux affiliations d'écoles juridiques. Elle devient une quête individuelle, personnelle, réservée à des séances spécifiques autour des maîtres isolés. En passant du centre à la périphérie, la foi se fait discrète et la spiritualité se fait sobre, presque clandestine. Elle n’a pas disparu. Elle s’est déplacée pour s'abriter dans les cœurs qui rêvent encore à devenir mu’min.
Deux siècles plus tard, la foi religieuse réapparaît dans l’espace public, mais sous une forme nouvelle. Elle semble désormais structurée autour de maîtres spirituels qui organisent l’accueil et l’accompagnement des disciples selon des modalités que nous reconnaissons aujourd’hui dans les confréries soufies. Les maîtres du XIIe siècle paraissent plus posés, moins exaltés que leurs prédécesseurs. En réalité, la foi musulmane n’est plus démonstrative : elle n’a plus d’ambition sociale. Sa seule préoccupation est de survivre, de préserver l’essentiel, de transmettre la spiritualité du Prophète dans l’intimité des âmes.
Si l’islam compte 15 siècles, les cercles soufis en ont cinq de moins. Ils représentent une minorité que certains osent accuser de déviation, par ignorance. Pourtant, les racines du soufisme plongent avant Médine, dans la phase originelle de l’islam à La Mecque. Il faudra des siècles pour que cette dimension se formalise. Mais la majorité des musulmans ignore cette histoire de la foi, parce qu’elle ne connaît que la première partie du hadith de Jibril.
Au fil de cette histoire, la foi qui fut jadis le socle fondateur des compagnons du Prophète, laisse sa place aux affiliations d'écoles juridiques. Elle devient une quête individuelle, personnelle, réservée à des séances spécifiques autour des maîtres isolés. En passant du centre à la périphérie, la foi se fait discrète et la spiritualité se fait sobre, presque clandestine. Elle n’a pas disparu. Elle s’est déplacée pour s'abriter dans les cœurs qui rêvent encore à devenir mu’min.
Deux siècles plus tard, la foi religieuse réapparaît dans l’espace public, mais sous une forme nouvelle. Elle semble désormais structurée autour de maîtres spirituels qui organisent l’accueil et l’accompagnement des disciples selon des modalités que nous reconnaissons aujourd’hui dans les confréries soufies. Les maîtres du XIIe siècle paraissent plus posés, moins exaltés que leurs prédécesseurs. En réalité, la foi musulmane n’est plus démonstrative : elle n’a plus d’ambition sociale. Sa seule préoccupation est de survivre, de préserver l’essentiel, de transmettre la spiritualité du Prophète dans l’intimité des âmes.
Si l’islam compte 15 siècles, les cercles soufis en ont cinq de moins. Ils représentent une minorité que certains osent accuser de déviation, par ignorance. Pourtant, les racines du soufisme plongent avant Médine, dans la phase originelle de l’islam à La Mecque. Il faudra des siècles pour que cette dimension se formalise. Mais la majorité des musulmans ignore cette histoire de la foi, parce qu’elle ne connaît que la première partie du hadith de Jibril.
Sans iman et ihsan, c’est comme dresser les piliers de l’islam sans poser l’islam lui-même
Cette réduction est une escroquerie intellectuelle qui limite l’islam à la seule loi. Le problème est qu'elle dure depuis 1 000 ans. Il est donc temps d’ouvrir les yeux : l’enseignement du Prophète est un ensemble harmonieux où le respect de la loi se nourrit de la force de la foi pour aspirer à la perfection spirituelle. C’est le message essentiel du hadith de Jibril, dont le sujet est notre religion.
De manière rigoureuse, le Prophète a enseigné une religion à trois dimensions : l’islam, la foi et l’ihsan. Mais dans la construction sociale de cette religion, nous avons fini par tout appeler « islam », oubliant ce qui n’était pas visible pour ne retenir que ce qui était apparent. Cette synecdoque a progressivement effacé l’iman et l'ihsan de notre conscience collective. L’enseignement du Prophète est alors perçu comme un système d’obligations sans joie, une liste de contraintes sans fondement, sinon l’espoir d’une place hypothétique au Paradis après la mort.
Les cinq piliers, al-islam, sont indispensables, mais ils plafonnent quand ils sont orphelins de la foi qui éclaire et de l’ihsan qui élève. C'est comme dresser les piliers de l’islam… sans poser l’islam lui-même. Cela suffit pour acquérir un niveau de culture de l'islam, mais cela ne suffit pas pour être un musulman ordinaire. Car, avant tout, c'est sa foi qui motive le musulman.
La foi a survécu, mais elle s’est rétractée. La mystique aussi s’est effacée de l’espace public, au point d’être aujourd’hui perçue comme douteuse. Pourtant, rien n’est perdu. Car, à l’échelle des civilisations, l’islam reste une religion jeune : quatorze siècles seulement. Il est loin d’avoir livré tout son potentiel à l’humanité. Comme toute tradition vivante, il traverse des phases, des replis, des renaissances sans perdre sa nature qui est à la garde de Dieu.
La fin du califat en 1924 fut une de ces étapes, non une rupture. Elle n’a pas interrompu l’évolution de l’islam ; elle a seulement montré que l’héritage politique du Prophète avait accompli sa fonction. Douze siècles de califat ont installé une tradition juridique autrefois indispensable, mais devenue aujourd’hui pesante. Il existe bien des lois en islam, mais contrairement à une idée ancrée dans les esprits, l’islam n’est pas une discipline juridique. Parler de l’islam, ce n’est pas parler de lois. Cela fut utile autrefois ; cela ne suffit plus aujourd’hui.
C’est pourquoi je crois que l’avenir de l’islam est spirituel. Le quatrième et dernier volet de cette série montrera pourquoi l’islam de demain porte une promesse magnifique à condition de renouer avec al-iman et al-ihsan, pour redevenir la voie complète, équilibrée et lumineuse que le Prophète nous a enseignée. La voie complète du hadith de l'Ange Gabriel.
Lire aussi :
Le hadith de Jibril, silence sur la foi (2/4)
Le hadith Jibril autour des piliers de l’islam, tout le monde le connaît mal (1/4)
De la foi dans l'enseignement du Prophète
Vivre les cinq piliers de l'islam de l’intérieur
Vivre intérieurement l’Unicité (Tawhîd)
De manière rigoureuse, le Prophète a enseigné une religion à trois dimensions : l’islam, la foi et l’ihsan. Mais dans la construction sociale de cette religion, nous avons fini par tout appeler « islam », oubliant ce qui n’était pas visible pour ne retenir que ce qui était apparent. Cette synecdoque a progressivement effacé l’iman et l'ihsan de notre conscience collective. L’enseignement du Prophète est alors perçu comme un système d’obligations sans joie, une liste de contraintes sans fondement, sinon l’espoir d’une place hypothétique au Paradis après la mort.
Les cinq piliers, al-islam, sont indispensables, mais ils plafonnent quand ils sont orphelins de la foi qui éclaire et de l’ihsan qui élève. C'est comme dresser les piliers de l’islam… sans poser l’islam lui-même. Cela suffit pour acquérir un niveau de culture de l'islam, mais cela ne suffit pas pour être un musulman ordinaire. Car, avant tout, c'est sa foi qui motive le musulman.
La foi a survécu, mais elle s’est rétractée. La mystique aussi s’est effacée de l’espace public, au point d’être aujourd’hui perçue comme douteuse. Pourtant, rien n’est perdu. Car, à l’échelle des civilisations, l’islam reste une religion jeune : quatorze siècles seulement. Il est loin d’avoir livré tout son potentiel à l’humanité. Comme toute tradition vivante, il traverse des phases, des replis, des renaissances sans perdre sa nature qui est à la garde de Dieu.
La fin du califat en 1924 fut une de ces étapes, non une rupture. Elle n’a pas interrompu l’évolution de l’islam ; elle a seulement montré que l’héritage politique du Prophète avait accompli sa fonction. Douze siècles de califat ont installé une tradition juridique autrefois indispensable, mais devenue aujourd’hui pesante. Il existe bien des lois en islam, mais contrairement à une idée ancrée dans les esprits, l’islam n’est pas une discipline juridique. Parler de l’islam, ce n’est pas parler de lois. Cela fut utile autrefois ; cela ne suffit plus aujourd’hui.
C’est pourquoi je crois que l’avenir de l’islam est spirituel. Le quatrième et dernier volet de cette série montrera pourquoi l’islam de demain porte une promesse magnifique à condition de renouer avec al-iman et al-ihsan, pour redevenir la voie complète, équilibrée et lumineuse que le Prophète nous a enseignée. La voie complète du hadith de l'Ange Gabriel.
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