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Politique

La gauche face à l’islamophobie à l'heure de la présidentielle 2017

Rédigé par Sébastien Banse | Vendredi 23 Décembre 2016



Une nouvelle conférence sur l'islamophobie a été organisée à Saint-Denis le 18 décembre 2016 sous le signe de l'élection présidentielle 2017. © AMDH
Une nouvelle conférence sur l'islamophobie a été organisée à Saint-Denis le 18 décembre 2016 sous le signe de l'élection présidentielle 2017. © AMDH
L’histoire des relations entre les militants contre l’islamophobie et les partis politiques de gauche n’est pas un long fleuve tranquille. En mars 2015, la réunion publique « contre l'islamophobie et le climat de guerre sécuritaire » à la Bourse du travail de Saint-Denis avait divisé au sein même des partis. Le Parti communiste (PCF) avait choisi de signer l’appel à participer, mais sans envoyer de représentant ; le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon s’était abstenu, à l’inverse d’Ensemble qui avait signé ; un débat interne intense avait secoué Europe-Ecologie-Les-Verts.

Quelques mois après cela, le meeting « pour une politique de paix, de justice et de dignité » organisé le 11 décembre 2015, toujours à Saint-Denis, n’avait reçu le soutien d’aucune de ces formations, même si on y trouvait des militants venus à titre personnel.

« L’urgente nécessité de résister au vent mauvais »

Cette année, pour l’édition 2016 de la conférence internationale contre l’islamophobie et la xénophobie, des partis de gauche étaient de nouveau présents, le 18 décembre, à la bourse du travail de Saint-Denis. « Je suis content que mon organisation politique, Ensemble, ait appelé à soutenir cette conférence », s’est réjoui le politologue Philippe Marlière : « Nous progressons ! »

Le NPA aussi a signé l’appel. Son porte-parole, Olivier Besancenot, qu’un problème personnel a empêché au dernier moment d’être présent, a envoyé un message pour dire « l’urgente nécessité de résister au vent mauvais ». C’est Omar Slaouti, lui-même un ancien du NPA, qui a lu ce message à la salle. « Je me fais le porte-parole du porte-parole du NPA », a plaisanté Omar Slaouti, avant d’ajouter plus sérieusement : « Mais sans assumer tout le passif de cette organisation. » Une référence sans doute à la candidature d’Ilham Moussaïd qui avait déchiré le NPA en 2010, parce qu’elle conciliait l’anticapitalisme avec le port du hijab.

Dans la suite du message qu’a lu Omar Slaouti, Olivier Besancenot a regretté que la gauche, y compris la gauche radicale, « bégaie parfois au moment de prononcer le mot "islamophobie" ». La participation à la conférence de militants d’ATTAC ou du syndicat Solidaires témoigne dans le même temps d’un rapprochement de la gauche altermondialiste et de l’antiracisme politique.

« Une convergence objective de gauche à droite »

Du côté des partis traditionnels, par contre, il n’y a pas grand chose à espérer pour l’instant, si l’on en croit l’analyse qu’Amina Damerdji, doctorante, a faite du discours adoptés par les candidats à l’élection présidentielle. En se retranchant derrière un « bouclier progressiste » et en lançant des accusations d’« islamophilie » pour discréditer leurs concurrents (« Ali Juppé » ou encore Clémentine Autain accusée par Manuel Valls de « passer des accords » avec les Frères musulmans, la droite et l’extrême droite ont réussi à faire de « l'islamophobie » un mot tabou qui serait utilisé seulement par des « manipulateurs pervers » ou des « chevaux de Troie de l’extrémisme ».

Amina Damerdji en a pointé le résultat chez des candidats issus de la gauche socialiste : Emmanuel Macron ne voit la discrimination envers les musulmans que comme un frein à l’emploi et à la reproduction du système capitaliste. Quant à Jean-Luc Mélenchon, Amina Damerdji a cité un passage de son livre, Le Choix de l’insoumission, qui montre que derrière son goût affiché du « métissage », le candidat du Front de Gauche cache mal son dédain pour la question post-coloniale : « L’absence de racisme en moi, parfois au prix d’une sous-estimation de sa prégnance chez les autres, n’est pas une construction, mais une indifférence innée. »

« Il y a une convergence objective de gauche à droite », a ajouté le politologue Philippe Marlière, notant que c’est encore Marine Le Pen qui en a fait le moins sur « l’affaire du burkini » : « Quand l’islamophobie bat son plein, elle se met en retrait, et laisse les autres faire le sale boulot pour elle. »

Au meeting contre l'islamophobie en décembre 2016 (Facebook).
Au meeting contre l'islamophobie en décembre 2016 (Facebook).

Passer à l'offensive

Dans une tentative pour articuler la question sociale et l’antiracisme, Omar Slaouti a appelé à « en terminer avec les postures "ouvriéristes" primaires » qui prétendent que l’on divise les travailleurs en abordant la question des discriminations. Au contraire, « on doit penser de manière concomitante tous les rapports sociaux, et le racisme est un rapport social ». Ce sera la seule manière de sortir de la « crise idéologique » qui naît « quand la droite et la gauche font la même politique ».

Ismahane Chouder, du Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE), a regretté que « nos revendications politiques soient requalifiées en revendications communautaristes ». Pourtant, s’il y a communautarisme, il est bien du côté des « néo-républicains laïcistes » selon Philippe Marlière : « La volonté de domination pour imposer à une minorité racisée de se conformer à un mode de vie, c’est la définition même du communautarisme. » Face à cela, la gauche a peur de revendiquer la diversité ethnique, culturelle et religieuse. « Il ne faut plus avoir peur, il faut passer à l’offensive », a-t-il plaidé.

Pourtant, la teneur de certaines interventions laisse penser que c’est auprès des musulmans comme auprès des autres minorités dominées que la gauche a des chances de trouver des alliés potentiels. « Une population altérisée, renvoyée sans cesse à un ailleurs, refuse désormais la mise au pas », a estimé Ismahane Chouder. « Ils sont force de transformation sociale ceux qui refusent de rester à la place qu’on leur a assignée. »

La nécessité d'une alliance exigeante

Tout en soutenant pleinement le choix de l’auto-organisation des minorités, Stéphane Lavignotte, pasteur protestant et militant écologiste, a défendu la nécessité d’alliances fondées sur le débat et la critique mutuelle : « A vous de nous dire à quoi on peut servir, à vous de nous critiquer. Mais on veut une alliance à part entière, une alliance exigeante. »

Que faire en vue d’une campagne présidentielle qui s’annonce sous les pires auspices ? « Si Yannick Jadot ou Philippe Poutou n’obtiennent pas les 500 signatures pour se présenter, je reviendrai à l’abstention anarchiste de ma jeunesse », avertit Stéphane Lavignotte. Quant à Sihame Assbague de Contre-Attaque(s), elle a résumé ainsi sa position : « On ne va pas passer notre vie à construire des "barrages républicains" aux élections alors que, tout le reste du temps, personne dans les partis ne veut parler de domination et de racisme d’Etat. »

Mais si des préférences personnelles ont été énoncées, aucune consigne de vote n’a été donnée. Comme ils l’annonçaient dans l’appel, les participants à cette conférence ont affirmé collectivement le rejet des « termes de cette campagne présidentielle, ses faux débats et ses surenchères ». En appelant à lier défense des droits sociaux et des libertés individuelles, les intervenants ont contribué à définir une plateforme commune sans que la question des priorités ne soit résolue pour autant.

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Sébastien Banse est journaliste au Journal de Saint-Denis.





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