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Société

Lutte contre l’islamophobie : « Les solidarités vont déterminer les rapports de force »

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Jeudi 18 Décembre 2014

Le combat contre l'islamophobie a été l'objet d'un colloque le temps d'une journée à l'université Paris 8, en région parisienne, animée par plusieurs dizaines de responsables associatifs, d'intellectuels et de praticiens de terrain. Saphirnews revient sur cet événement à forte valeur politique qui exhorte à intensifier la lutte contre le racisme anti-musulman et son institutionnalisation.



La Journée internationale contre l'islamophobie a été organisée le 14 décembre à Paris, Bruxelles et Londres.
La Journée internationale contre l'islamophobie a été organisée le 14 décembre à Paris, Bruxelles et Londres.
Un an après le premier rendez-vous, le collectif du 13 décembre est revenu à la charge avec un nouveau colloque contre l'islamophobie, sans qu'il n'ait été pollué - fort heureusement - par la nouvelle affaire Zemmour qui scandalise les musulmans depuis le 15 décembre. Un grand amphithéâtre de l’université Paris 8, à Saint-Denis, a été mobilisé pour cette journée marquée du sceau du militantisme à laquelle environ 300 personnes ont répondu présentes. L’heure pour les organisateurs de relever les avancées, même minces, entourant la reconnaissance de l’islamophobie en France, pour « ne pas se replier dans le catastrophisme », des mots d’Ismahane Chouder, co-présidente du Collectif féministe pour l’égalité (CFPE).

L’invitation lancée à la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH), tombait sous le sens après son rapport annuel daté d’avril dans lequel l’explosion des actes anti-musulmans était mise en évidence, et l’usage du terme « islamophobie », légitimé. Denis Vienot, représentant de l’instance, a clarifié son usage du mot, « loin d’être parfait », à l'instar de l'homophobie, le définissant comme un « phénomène rampant et dangereux qui menace le vivre ensemble ». De l’idée au passage à l’acte, la CNCDH préfère faire une distinction et alors parler de « manifestations de haine anti-musulmanes ».

La bonne volonté de l'instance dans la lutte contre la stigmatisation des musulmans n’est en pas moins mise en doute. « Les musulmans, étant une population minoritaire en France, ont droit à une protection particulière comme les juifs, par différence aux chrétiens, majoritaires », rappelle-t-il. « Islamophobie » est « certes imparfait mais il est important que le terme qui définit le mal soit choisi par les victimes » tant qu’il est bien défini et qu’aucune entrave à la liberté de critiquer la religion n’est faite, souligne Ndella Paye, de Mamans Toutes Egales. « Dans les sciences sociales, l’islamophobie est du racisme », dès lors qu'il y a une « construction d'un marqueur raciale », poursuit la sociologue Houda Asal.

Lutte contre l’islamophobie : « Les solidarités vont déterminer les rapports de force »

Un espace militant « en structuration »

Il y a « nécessité d'aller de l'avant » et de « ne pas tomber dans les débats (répétés) autour de la définition » de l'islamophobie lorsque ce thème est abordé, soulignera Tariq Ramadan un peu plus tard. Saluant l'élargissement des organisations participant à l'initiative du jour, l’auteur du livre « De l’islam et des musulmans » en appelle à un nécessaire « travail de clarification » pour contrer la montée des incompréhensions et de l’intolérance en Occident à l’égard des musulmans.

« Nous assistons à la structuration d'un espace militant en dépit d'une divergence dans la définition et la conceptualisation de l'islamophobie », indique Ismahane Chouder. « Les organisations antiracistes préfèrent rester dans un consensus mou » mais des avancées sont à noter « dans certains partis de gauche et collectifs féministes »« de plus en plus de groupes dissidents font en sorte d'imposer la lutte contre l’islamophobie dans l'agenda (de leurs partis). Il faut les saluer, les encourager car ils font face à des résistances énormes ». « Je veux conclure par une question qui fâche : peut-on se penser antiraciste et être profondément islamophobe ? », dit-elle avant de répondre par l'affirmative, renvoyant la gauche à ses responsabilités dans le développement de ce problème.

« Les partis ont une grande responsabilité, ils ont participé à la libération de la parole raciste et islamophobe à travers les débats sur l'identité nationale, l’intégration », ceci sans compter la pénible actualité internationale avec l’hypermédiatisation de l’Etat islamique, déclare Makhlouf Mamèche, président de la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman (FNEM), s’exprimant au nom de l’UOIF. « On ne peut pas séparer la question de l'islamophobie du contexte international », soutient Alain Gresh, directeur adjoint du Monde Diplomatique, qui fustige le double langage occidental dans les discours sur la démocratie et les droits de l'homme. « On ne peut pas lutter contre l'islamophobie sans lutter pour l'avenir des peuples du Proche-Orient parce que leurs luttes ont des répercussions chez nous. »

L’autonomie, une nécessité répétée

Tariq Ramadan a plaidé pour le développement d’un « vrai discours politique » des musulmans, appelés à « ne pas rester sur la défensive » en se contentant uniquement de condamner les actes qui les touchent mais en s'impliquant dans divers débats qui agitent la société. « Exister, c'est exister politiquement » : une phrase du sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad souvent entendu lors d’une journée qui s’est poursuivie à travers une série d’ateliers thématiques.

Une, où l’autonomie a été un maître-mot, a particulièrement été suivie : « Comment les musulmans peuvent-ils exister comme sujets politiques ? » Devant une salle comble où le soutien à la cause palestinienne a occupé une place certaine (plusieurs des acteurs présents ont participé activement aux mobilisations pour Gaza cet été), le sociologue Saïd Bouamama évoque le « besoin d'un mouvement antiraciste qui arrête d'être dans une reproduction coloniale », en appelant celui-ci à « être auto-organisé et avoir des alliés ».

En séance plénière, Houria Bouteldja a salué la convergence des luttes à travers la présence de militants de gauche (hors PS) actifs contre l'islamophobie. C’est « un pas vers la reconnaissance du racisme structurel de ceux qui se sont souvent cantonnés à une définition du racisme abstraite et morale » et un tel rassemblement « doit pouvoir encourager (leur) travail » dans l'optique d'inverser les rapports de force, dit la porte-parole des Indigènes de la République (PIR), balayant au passage les critiques visant le mouvement du 13 décembre de « récupération ». A ce colloque, c’est sur la définition qu’en ont fait les populations discriminées de l’islamophobie - en tant que racisme d'Etat - « qu'on a été rejoint », « une victoire à souligner ».

Lutte contre l’islamophobie : « Les solidarités vont déterminer les rapports de force »

La gauche, « notre ennemi premier »

« Parce que la gauche est notre partenaire privilégié, elle est notre ennemi premier » car c’est bien avec elle qu’« on a eu le plus de confrontations », lance-t-elle. Pour l’appuyer, Marie-Christine Vergiat, eurodéputé Front de gauche, déclarera : « Le combat pour l’égalité (est) un combat majeur que la gauche a oublié. » La réveiller est une rude tâche mais n'est pas impossible…

Car l’islamophobie est un phénomène global de stigmatisation de musulmans, les organisateurs ont naturellement insisté sur le caractère international de la journée. A Londres et Bruxelles, des colloques similaires ont en effet eu lieu. A Paris, le colloque s’est achevé sur une déclaration, adoptée sans difficultés, en faveur de l’abrogation de la circulaire Chatel. L’acte politique posé, un nouveau rendez-vous est déjà donné pour décembre 2015. D’ici là, les discours, pour les créditer, sont à renforcer par des actions de terrain : le combat continue.





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