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Points de vue

Des salafistes luttent contre l’intolérance

Par Nada Zohdy*

Rédigé par Nada Zohdy | Mardi 16 Octobre 2012



Le Caire – Ces dernières semaines, les spéculations à propos des salafistes et de leur responsabilité dans les épisodes tragiques de violence qui ont suivi le film incendiaire ridiculisant le Prophète Mahomet vont bon train dans la presse. Le salafisme est un mouvement de l’islam conservateur, de taille assez importante, préconisant une interprétation littérale de l’islam et cherchant à imiter et à raviver les traditions des salaf, c’est-à-dire des premiers musulmans. Un plus grand engagement des salafistes en politique et une rupture notable avec un long passé de passivité en la matière ont conduit différents analystes et médias occidentaux à mettre un accent sur le sérieux de la nouvelle « menace salafiste ». Un récent article dans le New York Times s’intitulait « Ne craignez pas tous les islamistes, craignez les salafistes ».

Si les salafistes partagent un certain nombre de valeurs sociales conservatrices, ils ne forment pas pour autant un groupe monolithique. Aujourd’hui, en Egypte un mouvement connu sous le nom de « Salafyo Costa » (les Salafistes de Costa) donne une image assez frappante des salafistes, en contradiction avec l’image habituelle qu’on en a en Occident et dans le monde musulman. Ce mouvement est unique, son objectif est de mettre fin aux généralisations négatives largement répandues à propos des salafistes et de rassembler en même temps des Egyptiens de tous milieux pour travailler ensemble à l’amélioration du pays. Il est important qu’en Occident et dans les pays majoritairement musulmans nous tenions compte de ces voix du fait de leur potentiel à contrer l’intolérance.

Le nom de ce groupe joue avec le cliché selon lequel les salafistes considérés comme anti-Occidentaux, ne boiraient jamais de café latte ou ne fréquenteraient jamais d’établissements comme le café Costa, chaîne [britanique] qui a ouvert des établissements en Egypte. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler « les salafistes de la génération Starbucks » pour faire le parallèle avec la chaîne américaine.

Cette initiative égyptienne, unique en son genre, n’a pas été prise uniquement pour chasser les généralisations contre les salafistes mais aussi pour encourager les discussions entre les personnes d’opinions opposées sur la façon d’aborder les problèmes urgents à résoudre en Egypte. Par ailleurs, même si les membres de Salafyo Costa ont participé à de nombreuses manifestations sur la Place Tahrir, le mouvement refuse tout appui politique.

Lorsque j’ai rencontré Mohammed Tolba, le fondateur de ce mouvement, un grand nombre de mes présomptions à propos des salafistes ont été fondamentalement remises en question – pour être franche, je ne me rendais pas compte que les salafistes pouvaient être aussi joyeux et tolérants. Mohammed a insisté sur les défis fondamentaux de son mouvement : se rappeler et rappeler aux autres salafistes qu’ils n’ont pas le monopole absolu de la vérité religieuse, encourager les salafistes à interagir régulièrement et de manière significative avec les autres Egyptiens plutôt que de s’isoler comme ils l’ont fait pendant de si nombreuses années (conséquence d’ailleurs de la discrimination dont ils ont fait l’objet sous l’ancien président Hosni Moubarak).

Le groupe Salafyo Costa attire aussi un nombre étonnant de partisans de tendance libérale sur le plan politique, et aussi surprenant soit-il, on compte également quelques chrétiens coptes parmi les membres principaux. Sur Facebook, le nombre des fans de ce mouvement s’élève à 150 000 personnes.

Les membres salafistes et coptes du mouvement ont les uns comme les autres des valeurs sociales conservatrices et sont très pratiquants du point de vue religieux, ils reconnaissent la nécessité de dépasser les différences théologiques pour œuvrer ensemble dans l’intérêt général du pays. D’ailleurs, un des principes de base de Salafyo Costa est l’importance de préserver son identité individuelle tout en travaillant avec des personnes avec lesquels on n’est pas forcément d’accord.

Mohammed Tolba m’a expliqué que son mouvement reconnaît le fait que les différends théologiques sont plutôt contre-productifs. Au lieu de se battre, celui-ci focalise son énergie sur les activités sociales - comme les parties de football entres salafistes et coptes et les services communautaires – action particulièrement remarquable étant donnée les tensions continuelles entre les différentes communautés dans l’Egypte de la post-révolution.

Malgré son apparence assez caractéristique de salafiste, avec sa longue barbe, Mohammed- pourtant vêtu d’un complet-cravate – a parlé de l’importance de ne pas s’arrêter aux manifestations superficielles de la religiosité et de plutôt s’intéresser aux véritables problèmes sociaux et à la reconstruction de la société égyptienne.

J’ai été particulièrement frappée par ses propos en contraste avec la tendance dominante du salafisme partisan d’une interprétation littérale de la religion quand il m’a dit avoir appris de ses maîtres salafistes l’importance du retour aux sources originelles de la religion pour reconnaître les principes sous-jacents avant de les appliquer dans la vie quotidienne – en effet, c’est ce à quoi le terme salafiste se réfère.

Ce sont les initiatives originales comme Salafyo Costa qui auront le plus de chance de réussite dans la lutte contre l’intolérance et le recours à la violence utilisée par certains salafistes pour imposer leurs idées ; car elles représentent une alternative au sein de la mouvance religieuse conservatrice.

En Occident et dans les pays majoritairement musulmans, nous devrions accorder plus d’importance à ces défenseurs – et autres militants - de la tolérance qui construisent des passerelles entre les idéologies opposées. Cette attention à leur action contribuera non seulement à combattre les formes dangereuses d’intolérance mais elle permettra aussi à leur voix de s’exprimer davantage et de jeter ainsi les fondations d’une démocratie solide dans les pays en transition tel que l’Egypte, étant donnée qu’un discours respectueux de ceux qui ont des vues différentes est le facteur clé pour toute société démocratique.


* Nada Zohdy travaille à Washington d’où elle soutient les sociétés civiles au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.