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Points de vue

De la volonté de trouver du sens à ses pratiques (3/5)

Rédigé par Eva Janadin et Anne-Sophie Monsinay | Jeudi 7 Juin 2018

Voici la troisième partie du compte-rendu d’une journée d’étude et de dialogue organisée par l'Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM) en avril sur le thème : « Repenser sa vie spirituelle avec l’islam. Quelles pratiques islamiques pour notre temps ? ».



De la volonté de trouver du sens à ses pratiques (3/5)
Aborder ses pratiques comme des devoirs religieux ? Pour les participants, cela n’engendre chez eux qu’un sentiment de culpabilité lorsqu’elles ne peuvent pas être suivies à la lettre. Il ne s’agit pas d’accomplir un rite simplement « parce qu’il le faut », sans le comprendre, ou encore pour « faire plaisir » à Dieu afin d’obtenir égoïstement sa place au Paradis. Beaucoup souhaitent sortir d’une approche quantitative et comptable du rite pour privilégier la qualité. Les pratiques doivent être libres pour que celles-ci nous apaisent et nous revitalisent intérieurement. Elles ne doivent pas susciter la crainte de Dieu, le désir de cumuler des bons points ou être incitées par la volonté de se faire bien voir par ses coreligionnaires.


Tout rite qui devient automatique et mécanique est vidé de son sens

Comprendre avant de faire. Nous avons constaté chez les participants un rejet général de l’insistance sur le formalisme des rites au détriment de la compréhension. Tout rite qui devient automatique et mécanique est vidé de son sens. Leur dévotion passe par le canal de la réflexion, de la raison et du cœur et non par celui de l’imitation aveugle. Les questions que de nombreux participants se posent régulièrement sont les suivantes : « Pourquoi est-ce que je pratique : par habitude culturelle, par contrainte ou par élan vital ? De quoi ai-je besoin dans ma vie spirituelle pour me relier à Dieu ? »

La liberté spirituelle ne signifie donc pas du tout un rejet des normes, de la régularité et de la discipline, mais une volonté de personnalisation et d’adaptation. Beaucoup de participants ont manifesté la volonté d’intérioriser leur pratique non pas pour rester « discrets » et « invisibles », mais pour aller chercher au fond d’eux-mêmes le sens qu’ils veulent donner à leurs rites. La sincérité est aussi un critère décisif pour faire leurs choix. Par conséquent, la signification donnée aux rites varie beaucoup entre chaque individu. Il nous faut donc souligner dans la suite de cet article cette diversité d’interprétations.

Tout investissement dans un travail qui a du sens deviennent des prières personnalisées

La prière est souvent vue comme un lien intime à Dieu, une connexion avec le divin. Elle est comme l’oxygène. Elle est vitale. Pour certains, elle est même instinctive et permanente : « Je suis tout le temps dans la prière. » Ainsi, beaucoup distinguent la prière faite lors du temps rituel et celle qui est plus spirituelle et personnelle. Pour certains participants, la grande codification des gestes freine leur spontanéité car leur tempérament spirituel s’exprime plutôt en dehors des temps officiels de prière, dans une connexion permanente au divin, dans un « dialogue ininterrompu avec Lui ». Ils n’hésitent donc pas à élargir le panel de leurs outils spirituels : les pratiques méditatives et contemplatives, le yoga, toute quête de connaissance et tout investissement dans un travail qui a du sens deviennent des prières personnalisées aussi valables que la prière traditionnelle.

De la volonté de trouver du sens à ses pratiques (3/5)
Le dhikr (« rappel », incantation répétitive des Noms divins) fait partie des pratiques dévotionnelles les plus appréciées car sa souplesse permet d’accompagner toutes les situations quotidiennes du croyant. La prière est le rite avec lequel les musulmans prennent le plus de libertés. Les non-arabophones ressentent un réel besoin de la faire en français pour comprendre le sens profond de leurs invocations. Pour d’autres, la langue arabe, à condition d’être comprise, a un certain pouvoir mystique sur l’esprit. Le silence est aussi utilisé afin de se concentrer davantage sur la gestuelle de la prière.

Pour certains, ce sont les ablutions qui ont beaucoup de sens avec l’impression que ce contact avec l’eau permet de renouer avec quelque chose d’originel et de très profond. Pour d’autres, ce sont la qibla ou les horaires qui sont importants. Les échanges se sont d’ailleurs beaucoup focalisés sur la question suivante : « Qu’est-ce qui me convient le mieux entre prier à l’heure pour me relier aux rythmes du cosmos et avoir une régularité ou bien prier uniquement lorsque l’appel intérieur se fait sentir et lorsque ma disponibilité et ma sincérité sont réellement au rendez-vous ? » À chacun de répondre à ces questions en son âme et conscience.

Le Ramadan offre l’opportunité de se consacrer à la spiritualité

La question des horaires et de leur adaptation se pose aussi pour le jeûne du mois de Ramadan. Plusieurs participants évoquent leurs difficultés de jeûner en été en France et souhaiteraient que les horaires soient les mêmes que ceux de La Mecque. Certains le font déjà ainsi, d’autres fixent leur propre durée de jeûne (12h par exemple), d’autres encore font des jeûnes humides (ils ne mangent pas mais boivent de l’eau)... Cependant, certaines personnes sont attachées au lien avec les astres et la nature et ne souhaitent pas voir les horaires modifiés.

Cette liberté pose aussi la question des ruptures de jeûne en communauté et des concessions à faire dans le cas de choix d’horaires différents. La plupart des participants sont en effet attachés à ces ruptures de jeûne en famille et très peu rattrapent les jours manqués. Ce mois est plutôt perçu comme un mois béni et sacré qui offre l’opportunité de se consacrer à la spiritualité et à la remémoration de la Révélation coranique sans pour autant être dans une logique comptable qui déboucherait sur une compensation des jours non jeûnés. De rares personnes s’approprient la pratique du jeûne jusqu’à la poursuivre en dehors du mois du Ramadan, que ce soit à l’occasion d’autres fêtes religieuses ou lors de journées choisies réparties dans l’année.

Pour beaucoup, les pratiques dévotionnelles comme la prière ou le dhikr ont l’avantage de permettre de prendre du temps, de se recentrer et de s’apaiser. Elles sont nécessaires dans la vie quotidienne car elles permettent de faire des pauses dans l’effervescence de la vie professionnelle. Elles permettent de faire une introspection, de se relier à Dieu et d’être attentif à l’instant présent comme pour saisir l’éternité : « J’ai l’impression que je gagne du temps, que le temps s’arrête. » Ces rites permettent donc une certaine fortification de l’individu qui peut, en se concentrant sur l’essentiel, davantage s’adapter et affronter les épreuves quotidiennes.

De la volonté de trouver du sens à ses pratiques (3/5)
Tout cela dépasse l’islam : aujourd’hui, on constate un besoin généralisé de ne plus voir le temps nous échapper et de ne plus subir des rythmes de travail qui nous aliènent. Beaucoup souhaitent reprendre le pouvoir sur leurs vies et les pratiques spirituelles font partie des solutions proposées pour échapper à toutes ces contraintes.

Le jeûne du mois du Ramadan est une pratique qui bénéficie d’une image globalement positive parmi les participants. Très peu ont choisi d’abandonner définitivement ce rite et beaucoup se l’approprient ou souhaiteraient l’adapter. Certaines personnes issues de familles musulmanes et ayant abandonné la prière rituelle à cause d’une transmission formelle, rigide et vide de sens, choisissent néanmoins de jeûner durant le Ramadan et vont parfois jusqu’à reprendre leur prière à ce moment de l’année. Ils retrouvent ainsi un lien avec l’islam durant ce mois. La majorité des participants apprécient ce mois et y mettent un sens spirituel, éthique, physique et familial. Les effets bénéfiques du jeûne sur la santé ont fréquemment été évoqués.

La question de l'alcool et du porc en débat

L’interdiction de l’alcool a aussi été soumise au débat et à la réflexion. Les participants connaissent en général les versets coraniques abordant cette question et reconnaissent que l’interdiction n’est pas formelle. Certains considèrent que seule l’ivresse est interdite quand d’autres y voient simplement la recommandation de l’éviter sans interdiction ferme. Certains se permettent donc de boire de l’alcool avec modération ou quand les circonstances les mettraient dans une situation qu’ils estiment délicate s’ils refusaient (milieux professionnels notamment). D’autres n’en boivent pas, non pas par conformisme, mais par choix gustatif ou parce qu’ils estiment que l’alcool est mauvais pour la santé. Dans ce cas, cette pratique, que certaines personnes pourraient associer directement à leur confession religieuse, est en réalité un choix personnel et réfléchi, totalement indépendant de celle-ci.

La pratique alimentaire la plus suivie est paradoxalement celle dont les participants sont les moins à même de mettre du sens. Il s’agit de l’interdiction du porc. Certains choisissent de manger du porc car ils n’y trouvent pas de sens. Néanmoins, la grande majorité suit cette prescription sans être en mesure d’y donner un sens. Il est dommage que cette pratique ne soit pas réinvestie du travail d’interprétation opéré pour les autres pratiques.

De nombreuses raisons peuvent pourtant justifier cette interdiction de la viande de porc. Certaines sont relatives au contexte de l’époque de la Révélation coranique et rendent cette prescription caduque aujourd’hui, quand d’autres peuvent au contraire toujours être porteuses de sens dans notre société. Pour certains, la viande de porc se conservait difficilement à l’époque du Prophète Muhammad et était plus sujette à la contamination que d’autres viandes. Aujourd’hui, les méthodes de conservation ayant évolué, la prescription ne serait donc plus valable. D’autres invoquent le lien génétique, anatomique et physiologique entre l’Homme et le cochon ainsi que son alimentation omnivore qui en font une viande plus grasse et donc moins bonne pour la santé. Dans ce cas, l’interdiction serait d’ordre éthique, philosophique et physique. À chacun de se faire en toute lucidité sa propre opinion sur cette question.

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Eva Janadin a cofondé en 2017 avec Faker Korchane l’Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM,) qui vise à ouvrir un espace de discussion libre, à interpréter le corpus islamique à la lumière de l’intelligence de l’esprit et du cœur et à reconstruire une vie spirituelle autonome grâce à l’islam. Anne-Sophie Monsinay est engagée depuis plusieurs années pour rendre visible un islam libre et spirituel. Disciple d’un maître issu d’une tradition mystique non dualiste, elle intervient dans des conférences sur ces thématiques et administre avec Eva Janadin les groupes Facebook « Pour un islam spirituel et progressiste » et « Soufisme progressiste ».