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Points de vue

Zanj : la révolte d’esclaves qui a fait trembler l’empire musulman

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Vendredi 21 Novembre 2014

De 869 à 883, soit durant 14 ans, la Révolte des esclaves africains Zanj secouera très fortement le bas Irak et le Khuzistan, causant des centaines de milliers de morts. A l'origine du phénomène, l'oppression et l’extrême misère de ces « damnés de la Terre », qui, au nom même de cet islam qui est devenu le leur, revendiquent leurs droits spoliés. C’est ainsi, fondamentalement, une guerre sociale, et au nom de l'islam, sous le commandement de leur chef, ‘Ali Ibn Muhammad, dit « le Maître des Zanj ».



Zanj : la révolte d’esclaves qui a fait trembler l’empire musulman
En avant-première du « Printemps des cinémas arabes », Ciné 104 a projeté le 7 novembre dernier un film de Tariq Teguia intitulé Révolution Zendj. Le réalisateur y fait notamment le lien entre les soulèvements dans le monde arabe contemporain et les insurrections d’esclaves africains dans l’Irak abbasside des VIIIe et IXe siècles. L’idée, en soi, n’est pas neuve : en 1970, le Palestinien Muin Basisu avait écrit La Révolution des Zanj, un drame lyrique qui magnifiait la révolution palestinienne…

Dans les deux cas en effet, le point de départ est une oppression de type colonial. Pour les besoins de son industrie et de son agriculture, le jeune Etat abbasside a importé massivement des esclaves en provenance de la « Côte des Noirs » (Zanj-i Bar en persan, d’où Zanzibar), c’est-à-dire parmi la population bantoue de la côte est africaine. Ils fournissaient ainsi la main d’œuvre des grands domaines d’Etat, notamment dans le sud de l’Irak, où ils étaient employés comme terrassiers. Pour quelques poignées de farine, de semoule et de dattes, et sous un soleil de plomb, – nous dit Tabari, qui, a consacré à la révolte des Zanj un chapitre entier de ses Annales –, ils devaient enlever le sabakh (couche nitreuse) et l’entasser en monticules pour rendre ainsi cultivables les vastes terres du Shatt al-‘Arab. Les conditions étaient à ce point inhumaines que, deux siècles durant, les Zanj n’auront de cesse de se soulever.

Un leader obscur et talentueux

Le premier soulèvement se produit en 689-690. Il est de faible importance : de petites bandes de pilleurs qui finiront décapités et leurs cadavres, pendus au gibet. La seconde insurrection eut lieu cinq ans plus tard, en 694. Elle est mieux préparée. Les Zanj ont maintenant un chef, un certain Rabah, dit « le Lion des Zanj » (Shir Zandji). Les autorités devront s’y prendre à deux fois pour les écraser.

Mais c’est la troisième révolte qui est, de loin, la plus importante. De 869 à 883, soit durant 14 ans, elle secouera très fortement le bas Irak et le Khûzistân, causant des dégâts matériels sans nombre et des dizaines, voire des centaines de milliers de morts. A sa tête, ici aussi, un chef, mais, celui-ci, particulièrement redoutable : ‘Ali Ibn Muhammad, dit « le Maître des Zanj » (Sahib al-Zanj). C’est le révolutionnaire-type de l’époque : d’ascendance obscure – mais ayant pu approcher les hautes sphères du pouvoir –, poète de talent, instruit, versé dans les sciences occultes, ayant embrassé différentes doctrines (essentiellement chiites) et essayé plusieurs soulèvements (notamment au Bahreïn et à Bassorah), c’est un fin stratège et un grand politique. Il fomentera de fait la plus grande insurrection d’esclaves de l’histoire du monde musulman.

La répression finale contre les Zanjs

Mais les qualités personnelles de son chef n’expliquent pas à elles seules la relative réussite et la longévité de la révolte des Zanj. Tout d’abord, il y a l’extrême misère de ces « damnés de la Terre », qui, au nom même de cet islam qui est devenu le leur, revendiquent leurs droits spoliés. C’est ainsi, fondamentalement, une guerre sociale. Aussi, l’organisation que met en place leur chef est-elle de type communiste initiatique, et met-elle en avant la dimension égalitariste de l’islam.

Ensuite, c’est le lieu même des opérations, le bas Irak, qui est propice à la guérilla. Enfin, c’est la situation précaire du pouvoir central à cette époque (aux prises avec des problèmes plus importants encore). Au point, d’ailleurs, que les insurgés parviendront à prendre plusieurs villes, dont le port de Bassorah, l’un des poumons économiques du pays. ‘Ali Ibn Muhammad édifiera ainsi un embryon d’Etat, faisant même battre monnaie. Le pouvoir califal finira par le prendre vivant en 883. Son exécution, et la répression sauvage qui s’abat sur les survivants, mettront un terme définitif à la Révolte des Zanj, mais aussi, de fait, à l’esclavage de type colonial en terre d’islam.

Première parution de cet article dans Zaman le 10 novembre 2014.