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Points de vue

Peut-on laisser une chance au gouvernement tunisien ?

Par Sonia Bahi*

Rédigé par Sonia Bahi | Jeudi 3 Mai 2012



Tunis - Le 26 mars 2012, le gouvernement tunisien, dirigé par le parti islamiste Ennahda, s'est officiellement prononcé contre l'inscription de la charia, les principes de la jurisprudence islamique, dans la nouvelle Constitution. Il s'agit peut-être d'un changement d'orientation à un moment où sont formulées tant de critiques à l'égard du nouveau gouvernement et tant de questions au sujet de son étiquette d’« islamique modérée ». En réalité, cela pourrait modifier le regard du peuple sur le parti.

Le parti Ennahda est un parti religieux. Une partie de la population qui se fait entendre est convaincue que la politique et la religion ne se mélangent pas. Ennahda a prouvé qu'en matière de Constitution il n'a pas peur de prendre une position contraire à celle des autres groupes religieux plus conservateurs.

En octobre dernier, suite aux premières élections libres organisées en Tunisie après 50 ans de dictature, Ennahda est sorti grand vainqueur avec 89 sièges sur les 217 que compte l'Assemblée constituante. Il a choisi de s'allier au parti du Congrès pour la République, qui a obtenu 29 sièges, et au Forum démocratique pour le travail et les libertés (également connu sous le nom de parti Ettakatol), lequel a remporté 20 sièges, pour former une majorité au sein du gouvernement.

Un fragile équilibre postrévolutionnaire

Les observateurs nationaux et internationaux ont déclaré que malgré quelques irrégularités mineures, les élections s'étaient déroulées sans corruption et dans le respect du processus démocratique. Pourtant, un sentiment de gêne subsiste.

Suite à certains événements importants qui ont été largement rapportés par les médias, des petits groupes extrémistes qui ont recours à la violence pour se faire entendre et perturber le fragile équilibre postrévolutionnaire sont vite apparus comme liés à Ennahda. Un des événements qui a mis la presse en émoi a été l'occupation de l'université de la Manouba pour exiger que les étudiantes soient autorisées à porter le niqab, voile qui couvre le visage, la tête et le corps. L'occupation a duré plus d'un mois sans réaction apparente de la part du gouvernement.

Dans ce contexte, les Tunisiens peuvent-ils ou doivent-ils laisser une chance au gouvernement de tenir ses promesses et lui demander des comptes s'il ne le fait pas ?

La réponse n'est pas simple. Le rôle du citoyen dans une Tunisie démocratique est encore nouveau, tout comme l'est le rôle du porte-parole du gouvernement. Il y a peu d'expertise politique au sein du gouvernement qui travaille dans un contexte difficile et tendu. De son côté, le gouvernement se doit de communiquer davantage et d'afficher des positions claires, notamment en ce qui concerne les actes de violence. Ses mesures et sa politique doivent être suffisamment transparentes pour que les électeurs évaluent si le gouvernement respectent ses promesses.

L'économie, priorité nationale

La société civile doit également laisser au gouvernement démocratiquement élu une assez bonne chance de réussir. Les problèmes auxquels fait face la Tunisie aujourd'hui ont mis des décennies à s'installer. Il n'est pas raisonnable d'attendre que le gouvernement trouve une solution magique en quelques mois. Il est important de le mettre face à ses responsabilités. Toutefois, quand on ne s'attarde que sur les erreurs qu'il a commises, on peut passer à côté de ce qu'il a bien fait.

Certains médias accusent le gouvernement de censure mais ces mêmes médias ont la liberté de critiquer les actions du gouvernement. Cette liberté-là est de bon augure pour la démocratie.

Par ailleurs, des développements prometteurs interviennent sur le front économique qu'il conviendrait de ne pas ignorer. Nejib El Gharbi, chargé de communication du parti Ennahda, s'est montré clair : l'économie est la priorité nationale et, dans le secteur économique, les choses bougent. Par exemple, dans la banlieue nord de Tunis, des travaux pour la construction d'un gigantesque centre d'affaires ont commencé. A Enfidha, à quelques kilomètres de Sousse, grande ville côtière, des travaux sont prévus pour l'édification d'un port qui accueillerait les grands cargos. Le projet Sama Dubaï, une très grande promotion immobilière sur le Lac de Tunis qui a été suspendue depuis la révolution, a repris. A eux seuls, ces travaux représentent déjà des milliers d'emplois.

Nous pouvons accorder le bénéfice du doute au gouvernement tout en veillant à ce que sa responsabilité soit engagée. Et nous pouvons garder un oeil critique sans pour autant être dans la critique négative. Si la critique et l'opposition font partie du processus démocratique, il est tout aussi important de célébrer les changements positifs.


* Sonia Bahi est une journaliste indépendante et la rédactrice en chef de Baya.tn, un site Web pour et sur les femmes tunisiennes.